RDC : à Masisi, l’ONU documente une nouvelle vague de violences contre les civils

La rédaction

octobre 2, 2026

Dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu, au moins 60 corps ont été découverts le 17 juin au lendemain d’opérations menées par l’AFC/M23 contre les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Un rapport du secrétaire général de l’ONU documente ce bilan et conclut à un ciblage systématique des civils. Ce chiffre, aussi précis qu’il soit, ne doit pas masquer une réalité plus structurelle : dans l’est de la République démocratique du Congo, les populations civiles ne sont plus seulement des dommages collatéraux, elles constituent un instrument de guerre à part entière.

Masisi : quand la lutte contre les FDLR dévaste les villages

Les opérations de l’AFC/M23 contre les FDLR dans le Nord-Kivu ne relèvent pas d’un simple affrontement entre groupes armés. Selon RFI, qui a rapporté le contenu du rapport onusien, ces opérations visent systématiquement les civils, une conclusion qui engage directement la responsabilité de l’alliance politico-militaire soutenue par Kigali.

Le territoire de Masisi concentre une partie des dynamiques les plus violentes du conflit. Les affrontements entre l’AFC/M23 et les FDLR y ont provoqué, selon les données d’OCHA, le déplacement d’environ 102 000 personnes entre le 1er et le 3 janvier 2025 dans la zone. Sur une période plus longue, l’ensemble des offensives liées à l’AFC/M23 aurait contraint plus de 700 000 personnes à fuir leurs foyers dans plusieurs territoires de l’est du pays. Ces chiffres illustrent la profondeur de la rupture humanitaire provoquée par des tactiques militaires qui ne distinguent pas combattants et non-combattants.

La lecture du rapport onusien ne laisse guère de place à l’ambiguïté. Les 60 corps retrouvés à Masisi le 17 juin sont présentés comme la conséquence directe d’une opération de l’AFC/M23. À partir du 20 juin, le rapport recense en outre au moins 44 cas d’atteintes aux droits humains attribués cette fois aux FDLR, touchant 89 victimes, dont 15 exécutions sommaires. Deux belligérants, deux méthodes, un même résultat : les civils paient la facture de la guerre.

La délibération comme stratégie : les FDLR face à leur propre bilan

Les Forces démocratiques de libération du Rwanda ne sauraient être exemptées d’une analyse rigoureuse sous prétexte qu’elles sont, dans le scénario opérationnel de Masisi, la partie visée. Leur mode opératoire dans plusieurs territoires du Nord-Kivu est documenté de longue date par l’ONU, Human Rights Watch et d’autres organisations. Les 15 exécutions sommaires recensées en quelques jours dans le cadre du rapport illustrent une constante : les FDLR utilisent les populations locales comme bouclier, comme ressource ou comme terrain de représailles.

Ce double mouvement, l’AFC/M23 frappant des zones civiles sous prétexte de traquer les FDLR, les FDLR commettant des atrocités contre des civils qu’elles soupçonnent de collaboration, constitue ce que certains analystes qualifient de piège à civils. Les populations ne peuvent ni fuir suffisamment vite, ni rester en sécurité. Leur sort est instrumentalisé à chaque étape du cycle de violence : comme argument de recrutement, comme démonstration de force territoriale, comme moyen de pression sur les communautés qui pourraient soutenir l’ennemi.

Le rapport onusien, en nommant les deux parties et en documentant leurs actes respectifs, marque une étape. Il reste à savoir ce qu’il produit comme effet concret sur le terrain et dans les enceintes diplomatiques.

L’avertissement onusien face à l’inertie institutionnelle

La portée symbolique d’un rapport du secrétaire général de l’ONU est réelle. Son poids opérationnel est, lui, soumis à des contraintes bien documentées. En vertu des procédures du Conseil de sécurité, un tel rapport alimente l’agenda diplomatique, peut servir de base à des délibérations, voire à une déclaration présidentielle ou à une résolution, mais il ne déclenche aucune sanction automatique. Les délais entre publication et décision sont purement politiques, de quelques jours à plusieurs mois, et les blocages sont structurels : désaccord entre membres permanents, invocation de la souveraineté, divergences sur le langage à employer concernant les responsables.

Le précédent congolais est, à cet égard, instructif. Depuis 2021, les rapports du secrétaire général sur la MONUSCO documentent avec régularité des violations graves des droits humains et du droit international humanitaire dans l’est de la RDC. Aucun de ces rapports n’a déclenché de sanctions nouvelles et coercitives du Conseil de sécurité directement consécutives à ses constats. La mécanique onusienne produit de la documentation ; elle peine à produire de la dissuasion.

Ce constat n’est pas propre à la RDC. Au Soudan, des missions de l’ONU ont documenté des milliers de civils tués, des exécutions sommaires et des massacres à caractère ethnique. Les réponses du Conseil de sécurité ont surtout pris la forme d’un prolongement du régime de sanctions préexistant pour le Darfour, sans mesures coercitives nouvelles à la hauteur des crimes documentés. En Centrafrique, malgré des condamnations devant la Cour pénale internationale, les sanctions internationales sont restées essentiellement ciblées et d’un impact coercitif limité. La RDC s’inscrit dans cette séquence répétitive : constater, dénoncer, ne pas sanctionner.

Kigali, l’Union africaine et la diplomatie des mots

La réaction officielle du gouvernement rwandais au rapport onusien a suivi un schéma rodé : rejet catégorique des accusations, contestation de la méthodologie du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, et présentation de la posture rwandaise comme une réponse défensive à des menaces sécuritaires frontalières. Le journal de Kinshasa a rapporté ce rejet, qualifié par Kigali de réponse à de « fausses accusations » susceptibles de « saper les efforts diplomatiques et de paix ». Cette ligne de défense est constante depuis que les rapports onusiens ont commencé à documenter l’implication rwandaise dans le soutien à l’AFC/M23.

L’Union africaine, pour sa part, a adopté une posture de condamnation formelle, les atrocités contre les civils au Nord-Kivu ont été qualifiées de « violations graves du droit international humanitaire et des droits de l’homme » dans une déclaration de septembre 2025, tout en maintenant le cadre de médiation du processus de Luanda comme voie prioritaire. Cette double posture, condamner sans sanctionner, médier sans contraindre, reflète les limites structurelles de la diplomatie régionale face à un conflit où l’un des États membres de l’UA est directement mis en cause.

L’écart entre les avancées diplomatiques et la réalité des violences sur le terrain est souligné par l’ONU elle-même dans ses bilans les plus récents. Cet écart n’est pas un échec conjoncturel : il est le produit d’intérêts géopolitiques divergents qui rendent toute contrainte effective politiquement coûteuse pour les acteurs en mesure de l’imposer.

Ce que révèle Masisi sur l’évolution des modes opératoires

Le cas de Masisi dépasse la seule comptabilité macabre des victimes. Il éclaire une transformation durable des modes opératoires dans l’est de la RDC : la guerre ne se mène plus seulement contre l’ennemi armé, elle se mène à travers la population civile. Forcer les déplacements, c’est vider un territoire de ses habitants potentiellement hostiles, créer une zone dégagée pour les opérations militaires, et affaiblir les réseaux de soutien de l’ennemi. Tuer des civils dans le contexte d’une opération anti-FDLR, c’est également envoyer un message aux communautés qui tolèrent ou abritent ces forces.

Cette logique n’est pas nouvelle dans la région des Grands Lacs. Elle a été documentée dans les offensives successives du RCD, du CNDP, puis du M23 dans sa première itération. Ce qui change avec l’AFC/M23 contemporaine, c’est l’échelle, la sophistication organisationnelle et la capacité à établir une administration parallèle dans les zones conquises, ce que le rapport onusien de décembre 2025 décrit explicitement pour Masisi, Rutshuru, Lubero et Nyiragongo.

La question qui reste ouverte est celle de la réponse. Les mécanismes existants, rapports onusiens, déclarations de l’UA, processus de médiation, produisent de la documentation et du dialogue mais pas de dissuasion. Tant que les auteurs de ces violations calculeront que le coût politique de leurs actes reste inférieur aux bénéfices militaires et territoriaux qu’ils en tirent, les civils du Nord-Kivu continueront de constituer, pour chaque belligérant, la variable d’ajustement la plus accessible.


Sources