Des responsables américains ont effectué une mission d’évaluation dans le nord de la Côte d’Ivoire pour cartographier les priorités sécuritaires locales et explorer un renforcement de la coopération bilatérale en matière de défense. Ce déplacement, discret mais lourd de sens, intervient dans un moment charnière pour l’Afrique de l’Ouest francophone, où la recomposition des partenariats militaires s’accélère sous la pression conjointe de l’expansion jihadiste et du retrait français.
Un nord ivoirien sous pression croissante
Le choix du nord comme terrain d’évaluation n’est pas fortuit. Entre 2020 et mai 2023, l’International Crisis Group a recensé 57 incidents violents dans cette zone frontalière, 8 en 2020, 10 en 2021, 18 en 2022, puis 21 pour les seuls cinq premiers mois de 2023. La courbe ascendante illustre une réalité que les états-majors ouest-africains connaissent bien : la pression des groupes armés actifs au Sahel, notamment le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), se diffuse désormais en direction des pays côtiers selon une logique de débordement géographique.
Les régions de Hambol, du Tchologo et du Poro, aux confins du Burkina Faso et du Mali, constituent les zones les plus exposées. Elles combinent des facteurs classiques de vulnérabilité : faiblesse des présences étatiques, porosité des frontières, économies pastorales et agricoles fragilisées par les déplacements de population. Pour les planificateurs américains d’AFRICOM, cette configuration fait du nord ivoirien un maillon critique du dispositif de containment régional de l’insécurité.
Un partenariat bilatéral déjà dense, désormais formalisé
La visite de terrain s’inscrit dans une relation bilatérale plus ancienne et plus structurée qu’il n’y paraît. La Côte d’Ivoire participe depuis plusieurs années au State Partnership Program de la Garde nationale américaine, qui associe une unité de la garde nationale d’un État fédéré américain à une armée partenaire étrangère. Au-delà de ce cadre, les forces armées ivoiriennes (FACI) entretiennent une coopération régulière avec l’US Army, la Marine américaine et les forces spéciales, à travers des exercices conjoints, des échanges de stagiaires dans des écoles militaires et un partage de renseignements via AFRICOM.
Le jalon le plus récent et le plus significatif reste le protocole d’accord signé le 13 novembre 2024, qui a fourni un cadre formel à la livraison de matériel et à l’approfondissement de la formation. Lors de la réception d’un don de douze véhicules blindés de transport de troupes, le général Lassina Doumbia, chef d’état-major général des armées, a dit recevoir cet appui « avec un sentiment de reconnaissance », en le rattachant explicitement à ce protocole. En septembre 2025, les deux armées ont également défini un plan d’action quinquennal destiné à structurer leurs priorités communes pour les cinq prochaines années, selon Koaci.
Officiellement, Abidjan décrit cette coopération autour de trois axes : renforcer les capacités opérationnelles, consolider les institutions de défense, et développer un partenariat durable. Formulé ainsi, le discours ivoirien prend soin de présenter Washington comme un appui technique plutôt que comme un tuteur stratégique.
Le contexte régional : des capitales qui réévaluent leurs alliances
Ce qui se joue à Abidjan ne peut se lire indépendamment de la recomposition accélérée des partenariats militaires dans la sous-région. Le retrait des forces françaises, engagé depuis 2024, a redistribué les cartes. La base de Port-Bouët, qui accueillait les éléments français en Côte d’Ivoire, a été rétrocédée aux autorités ivoiriennes au tournant de janvier 2025. Au Sénégal, la cérémonie de restitution du camp Geille et de l’escale aéronautique militaire de Dakar, le 17 juillet 2025, a officiellement mis fin à toute présence militaire française permanente en Afrique de l’Ouest et centrale. Le Tchad avait amorcé le même processus dès décembre 2024.
Ce désengagement français crée mécaniquement un espace que d’autres acteurs s’emploient à occuper, à des degrés divers selon les pays. Le Bénin a multiplié les formats de coopération sécuritaire, avec la France, les États-Unis, l’Union européenne, les Émirats arabes unis, tout en misant sur sa coopération en matière de renseignement avec le Niger, formalisée en juillet 2022. Le Togo s’est lui aussi engagé dans une logique de diversification des partenaires, sous la pression de menaces jihadistes qui ont atteint son nord depuis 2022. Le Ghana, quant à lui, a approfondi sa coopération avec Washington via des exercices comme Flintlock et un programme de renforcement des capacités frontalières dans le nord du pays, autour de Tamale et Damongo.
Dans ce tableau, la Côte d’Ivoire occupe une position particulière. Elle n’a pas rompu avec Paris, la coordination sécuritaire franco-ivoirienne se poursuit, mais elle diversifie activement ses appuis, en plaçant Washington en position de partenaire de premier rang.
L’équation souveraineté-dépendance : une tension irréductible
C’est précisément là que réside l’enjeu central que la visite américaine dans le nord met en lumière. En matière de sécurité, l’autonomie stratégique n’est jamais absolue : elle se négocie en permanence avec la nature des menaces, la capacité des forces nationales et les ressources disponibles. L’Africa Center for Strategic Studies le formule clairement : les États côtiers veulent éviter une dépendance politique ou militaire excessive, mais la proximité de la menace les entraîne vers une sécurité coopérative qui implique, par nature, une forme de dépendance fonctionnelle.
Pour Abidjan, ce dilemme se traduit en termes concrets. Accepter que des responsables américains évaluent les priorités sécuritaires du nord ivoirien, c’est introduire un acteur extérieur dans l’analyse des vulnérabilités nationales, ce qui comporte des implications sur le plan du renseignement, de l’influence et, à terme, de l’autonomie décisionnelle. Dans le même temps, refuser cet appui dans un contexte de menace croissante serait politiquement difficile à défendre et stratégiquement risqué.
La question de la base de Bouaké illustre cette ambiguïté. Des sources de presse évoquent son utilisation partielle pour des activités de surveillance dans le cadre de la coopération américaine, une information que le gouvernement ivoirien ne confirme ni ne dément, et qui signale que les contours exacts de cette coopération restent peu transparents pour l’opinion publique.
Abidjan, pivot malgré lui ?
La tenue à Abidjan en 2027 du 19e sommet États-Unis-Afrique, annoncée par l’agence Anadolu, confère à la Côte d’Ivoire une stature diplomatique renforcée dans la relation entre Washington et le continent. Ce choix n’est pas anodin : il signale qu’Abidjan est perçu par Washington comme une capitale stable, fiable et ouverte à un approfondissement des relations bilatérales.
Mais cette reconnaissance comporte son propre risque. Plus la Côte d’Ivoire devient un pivot de la stratégie américaine en Afrique de l’Ouest, plus elle devient une cible symbolique pour les groupes armés qui instrumentalisent précisément la rhétorique anti-occidentale pour recruter et légitimer leurs actions. La gestion de cette dialectique, s’appuyer sur Washington sans se laisser identifier à Washington, constituera l’un des défis diplomatiques centraux d’Abidjan dans les années à venir.
La visite américaine dans le nord n’est qu’un épisode dans une longue série. Mais elle pose, avec une netteté particulière, une question que toutes les capitales ouest-africaines doivent désormais affronter : à quel degré d’intégration dans un partenariat sécuritaire extérieur un État peut-il consentir sans que sa souveraineté effective n’en soit durablement altérée ?
Sources
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Rapport ICG sur le nord de la Côte d’Ivoire : International Crisis Group, septembre 2023
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Coopération sécuritaire États-Unis – Côte d’Ivoire : la stabilité comme fondement : Ambassade des États-Unis en Côte d’Ivoire
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Les États-Unis et la Côte d’Ivoire : le renfort de notre partenariat : Département d’État américain
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Recadrer la réponse des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest à l’extrémisme violent : Africa Center for Strategic Studies, 2024
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Forces armées ivoiriennes et américaines définissent les priorités des cinq prochaines années : Koaci, septembre 2025
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L’armée américaine s’imprègne au nord des priorités sécuritaires : Koaci, octobre 2026
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La France retire son armée du Sénégal : Le Monde, juillet 2025
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Coopération Bénin-Niger : accord militaire de juillet 2022 : Gouvernement du Bénin