BURKINA FASO : 86 enlèvements documentés, la dérive répressive fait planer une menace sur le pays

La rédaction

octobre 3, 2026

Quatre ans après le putsch du 30 septembre 2022, un collectif d’opposants burkinabè en exil a mis en ligne un trombinoscope documentant 86 cas d’enlèvements et de séquestrations arbitraires imputés à la junte du capitaine Ibrahim Traoré. Intitulée « Les disparus d’Ibrahim Traoré », cette publication coïncide avec les célébrations officielles du quatrième anniversaire de la prise de pouvoir et converge avec les constats de plusieurs organisations internationales de défense des droits humains sur une répression qui s’étend bien au-delà des seuls opposants déclarés.

Un recensement partiel qui donne l’échelle du phénomène

Le Front anti-putschistes (FRAP), à l’origine de la publication, précise d’emblée que ses 86 cas documentés ne constituent qu’une première tranche. Selon ses propres estimations, la liste totale compterait au moins 200 victimes. Le collectif a choisi de publier ce premier volet le 30 septembre 2026, jour où Ouagadougou célébrait officiellement les quatre ans du régime un choix de calendrier délibérément symbolique.

Ce qui frappe, avant même les chiffres, c’est la diversité des profils répertoriés. La liste mêle des journalistes, des responsables politiques, des syndicalistes, des militaires en activité ou à la retraite, et fait particulièrement révélateur des épouses et des enfants d’opposants. Cette dernière catégorie signale une logique de pression transnationale bien connue de certains régimes africains : atteindre les dissidents en exil en s’en prenant à leurs proches restés au pays.

La durée des séquestrations varie considérablement : certaines n’ont duré qu’une seule journée, d’autres se prolongent depuis plus de trois ans. Ce spectre large suggère que les enlèvements remplissent des fonctions distinctes intimidation ponctuelle, disparition forcée durable, voire incorporation contrainte dans les rangs des forces de défense.

Un membre anonyme du FRAP, cité par RFI, résume ainsi la situation : « Il s’agit d’une répression généralisée. Dans les faits, il est interdit d’avoir une opinion sous ce régime. Imaginez que, pour certains, c’est un simple commentaire sur Facebook ou sur WhatsApp qui a conduit à leur enlèvement…! Le drame dans cette affaire, c’est qu’avec leur généralisation, ces enlèvements et ces séquestrations sont devenus banals. »

Des cas documentés par les ONG qui recoupent la liste du FRAP

Le tableau dressé par le FRAP n’est pas isolé. Human Rights Watch a documenté, depuis début 2024, plusieurs enlèvements présentant le même mode opératoire : des hommes en civil, se présentant comme agents de sécurité ou membres des services de renseignement, procèdent à des arrestations sans mandat à domicile, dans des lieux publics ou à l’aéroport international de Ouagadougou.

Parmi les cas les plus documentés figure celui de Guy-Hervé Kam, avocat et coordinateur du groupe politique SENS, enlevé en janvier 2024 à son retour à Ouagadougou. En juin de la même année, le directeur du journal L’Événement, Atiana Serge Oulon, est enlevé à son domicile par des hommes armés se réclamant des services de renseignement il reste porté disparu deux ans plus tard, selon HRW. En mars 2025, c’est Idrissa Barry, secrétaire national du parti SENS et journaliste, qui disparaît après une arrestation par des hommes se présentant comme des gendarmes.

Amnesty International, de son côté, consacre une section de son rapport annuel 2025-2026 sur le Burkina Faso à ces pratiques, notant que les autorités militaires ont continué de réprimer la liberté d’expression et d’association, notamment via des suspensions de médias et des disparitions forcées. Dans un document thématique publié en avril 2025, l’organisation qualifiait explicitement ces pratiques de modalités de répression de la dissidence à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, citant le Burkina Faso parmi les États les plus préoccupants.

La logique des représailles familiales : le cas Coulibaly

Parmi les situations évoquées par le FRAP, celle de la famille Coulibaly illustre avec une clarté particulière la mécanique des représailles contre les proches de dissidents. Oumar Coulibaly, cyber-activiste burkinabè en exil depuis 2023, est actif dans la diaspora opposante. En septembre 2024, son père, Pingué Coulibaly, militaire à la retraite âgé de 63 ans, est enlevé à Ouagadougou. Il est toujours porté disparu plus de deux ans après les faits.

Oumar Coulibaly a réagi publiquement : « Comment peut-on s’en prendre à un retraité qui a tout donné à ce pays ? Alors qu’aujourd’hui, mon père est au soir de sa vie, on l’enlève et on disparaît avec lui pendant plus de deux ans… »

Cette logique n’est pas propre au Burkina Faso. Human Rights Watch a documenté au Rwanda une stratégie similaire, où les familles restées au pays servent de point de pression sur les dissidents à l’étranger, pouvant aller jusqu’à la détention arbitraire et la disparition forcée. En Érythrée, Le Monde rapportait dès 2023 que les proches de déserteurs étaient systématiquement ciblés par les autorités. Ces précédents donnent un cadre comparatif pour évaluer ce qui se profile au Burkina Faso.

Un contexte sécuritaire qui justifie tout — ou presque

La junte n’articule pas publiquement de défense de ces pratiques, mais le contexte dans lequel elles s’inscrivent mérite d’être examiné. Le Burkina Faso reste l’un des pays les plus affectés par la violence jihadiste au Sahel. Selon les données ACLED, entre le 1er juillet 2024 et le 14 novembre 2025, 1 767 incidents sécuritaires ont été recensés sur le territoire. Si les données de FEWS NET pour les cinq premiers mois de 2026 suggèrent une baisse de 22 % des incidents par rapport aux pics de 2022-2023, le niveau de violence reste structurellement très élevé, et les pertes civiles continuent de s’accumuler.

C’est précisément dans ce contexte que la rhétorique sécuritaire opère comme écran. Lorsque des enlèvements visant des syndicalistes, des journalistes ou des enfants d’opposants sont justifiés implicitement ou explicitement par l’impératif de la lutte contre le terrorisme, la distinction entre nécessité opérationnelle et répression politique devient insaisissable. Or, c’est cette distinction que les institutions sont censées garantir.

Le Burkina Faso a pourtant ratifié la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées dès décembre 2009. À ce titre, il est tenu d’interdire et de réprimer les disparitions forcées en droit interne, d’enquêter sur chaque cas, et de garantir des recours aux victimes et à leurs proches. Le Code pénal burkinabè de 2018 contient d’ailleurs une définition conforme à la Convention. L’écart entre l’arsenal juridique existant et les pratiques documentées constitue, en soi, un indicateur du délitement de l’État de droit.

L’isolement diplomatique comme variable aggravante

Le retrait du Burkina Faso de la CEDEAO, entré en vigueur le 29 janvier 2025, a supprimé l’un des rares cadres multilatéraux susceptibles d’exercer une pression normative sur Ouagadougou. Ni la CEDEAO, ni l’Union africaine, ni le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme n’ont publié de déclaration spécifiquement consacrée aux disparitions forcées au Burkina Faso en 2025 ou 2026 un silence institutionnel qui tranche avec la densité des rapports d’ONG sur le même sujet.

L’Alliance des États du Sahel (AES), cadre de référence choisi par les juntes du Burkina Faso, du Mali et du Niger, ne dispose ni des mécanismes ni de la volonté politique pour aborder ces questions. Au Mali, HRW a documenté au moins une vingtaine de disparitions forcées depuis le putsch de 2020 ; au Niger, la situation reste moins chiffrée mais les signaux sont similaires. La convergence des pratiques entre les trois membres de l’AES mérite d’être lue comme un phénomène régional, et non comme une série d’accidents nationaux.

Sur le plan médiatique, Reporters sans frontières classait le Burkina Faso 121e sur 180 pays en 2025 en matière de liberté de la presse un rang qui reflète à la fois les suspensions de médias, les enlèvements de journalistes et l’autocensure croissante induite par la peur.

Une banalisation qui est elle-même un signal politique

La formule utilisée par le membre anonyme du FRAP « ces enlèvements et ces séquestrations sont devenus banals » mérite d’être prise au sérieux analytiquement. La banalisation d’une pratique répressive n’est pas un effet secondaire : c’est souvent un objectif. Lorsque chaque commentaire sur un réseau social peut conduire à une disparition, l’espace public se vide de lui-même, sans qu’il soit nécessaire d’émettre la moindre interdiction formelle.

À l’occasion du quatrième anniversaire du putsch, la publication du FRAP constitue d’abord un acte de documentation dans un environnement d’opacité croissante. Sa portée réelle dépendra de la capacité des acteurs extérieurs organisations régionales, chancelleries occidentales, mécanismes onusiens à s’en saisir comme d’une base de travail. La question posée est simple : à quel moment le seuil de documentation devient-il suffisant pour que l’impunité cesse d’être la norme ?


Sources