Nigeria : au Borno, seize ans de conflit et une menace djihadiste toujours hors de contrôle

La rédaction

octobre 3, 2026

Le 1er octobre 2026, quinze civils ont été tués dans l’État de Borno, au nord-est du Nigeria, alors qu’ils ramassaient du bois de chauffage, une activité de subsistance aussi ordinaire que vitale dans cette région épuisée par seize ans de conflit armé. Trois autres personnes demeurent portées disparues. Cet épisode meurtrier, attribué par des habitants et un survivant à de présumés membres de Boko Haram, s’inscrit dans une dynamique insurrectionnelle plus complexe qu’il n’y paraît : celle d’une nébuleuse djihadiste fragmentée, mais loin d’être neutralisée.

Une attribution incertaine dans un paysage djihadiste recomposé

La prudence s’impose sur l’attribution de l’attaque de Borno. Amnesty International évoque un massacre commis par un « groupe présumé Boko Haram », tandis que la police de l’État a confirmé le bilan sans désigner formellement l’auteur. TV5Monde et l’AFP rapportent les témoignages de rescapés qui pointent vers Boko Haram, mais sur la base d’une perception locale, non d’une revendication ou d’une identification formelle.

Cette ambiguïté n’est pas anodine. Depuis la mort d’Abubakar Shekau en juin 2021, tué dans une confrontation avec l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), le paysage insurrectionnel du bassin du lac Tchad s’est profondément recomposé. Les deux organisations opèrent désormais dans les mêmes zones géographiques, la forêt de Sambisa, les rives du lac Tchad, l’Extrême-Nord camerounais, ce qui rend l’attribution des attaques difficile, y compris pour les autorités locales. Que l’attaque du 1er octobre soit l’œuvre de Boko Haram ou d’ISWAP ne change pas fondamentalement la réalité de la menace pesant sur les populations civiles, mais elle dit quelque chose d’important sur l’état actuel de la nébuleuse.

Post-Shekau : fragmentation de Boko Haram, montée en puissance d’ISWAP

La mort de Shekau a déclenché une recomposition rapide. Une partie significative des combattants et cadres de Boko Haram a rejoint ISWAP ou s’est rendue aux autorités nigérianes dans les mois suivant juin 2021. Le mouvement « originel » s’est retrouvé réduit à des noyaux dispersés, regroupés autour de chefs peu identifiés, dont un certain Bakura Modu, présenté comme le continuateur de la ligne la plus radicale. Le rapport de Crisis Group publié après la mort de Shekau anticipait précisément ce scénario d’absorption partielle et de persistance résiduelle, sans réunification.

En 2025-2026, la trajectoire s’est confirmée. Boko Haram subsiste mais opère de façon diffuse, sans commandement unifié visible, avec une capacité de nuisance réduite par rapport à ses heures de gloire de 2014-2015. ISWAP, en revanche, a considérablement renforcé sa puissance de feu et sa sophistication tactique. Des analyses récentes du Global Governance Africa (GGA) documentent une campagne coordonnée lancée depuis février 2025, baptisée « The Camp Inferno », au cours de laquelle ISWAP aurait contourné ou neutralisé plus d’une dizaine de bases militaires nigérianes en quelques mois, recourant à des drones commerciaux modifiés, des raids nocturnes et des engins explosifs improvisés. Entre janvier et juin 2025, l’organisation a revendiqué plus de 230 attaques dans le bassin du lac Tchad, soit un rythme de plus d’une action par jour.

Ce n’est donc pas Boko Haram qui marque le tempo de l’insurrection en 2026 : c’est ISWAP, qui concentre l’essentiel des capacités militaires, des ressources et de la cohérence organisationnelle héritées de la scission de 2016.

La Force multinationale mixte face à ses limites structurelles

La réponse régionale à cette insurrection repose sur la Force multinationale mixte (FMM), mandatée par la Commission du bassin du lac Tchad et regroupant le Nigeria, le Niger, le Cameroun, le Tchad et le Bénin. Sur le papier, la FMM a obtenu des résultats tangibles : le contrôle territorial de Boko Haram et d’ISWAP est sans commune mesure avec celui de 2014-2015, et plusieurs opérations offensives ont désorganisé des noyaux de commandement.

Mais l’Institut d’études de sécurité (ISS Afrique) comme d’autres centres d’analyse soulignent les limites structurelles de ce dispositif : manque chronique de financement, déficits logistiques, et depuis 2024-2025, le retrait progressif du Niger, dont les autorités militaires ont décidé de se désengager de la coalition, réduisant significativement la couverture du secteur de Diffa. La FMM n’a pas publié de bilan opérationnel semestriel consolidé pour 2025-2026, ce qui complique toute évaluation rigoureuse de son efficacité sur la période récente.

Par ailleurs, la contre-offensive nigériane appuyée par l’AFRICOM en juin 2026, qui a tué plus de cinquante combattants à Borno dont un cadre d’ISWAP, illustre à la fois la capacité de frappe des forces régulières et la persistance de noyaux durs que les opérations ponctuelles ne suffisent pas à démanteler.

Civils en première ligne : une vulnérabilité systémique

L’attaque du 1er octobre contre des collecteurs de bois n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans un pattern documenté depuis plusieurs années : les civils du bassin du lac Tchad sont frappés dans leurs activités de subsistance les plus élémentaires, ramassage de bois, pêche, agriculture, par des groupes qui exploitent les zones grises entre les positions militaires et les villages. Le HCR recensait, pour la période septembre 2025-mai 2026, près de 1 800 incidents sécuritaires et plus de 5 700 décès dans l’ensemble du bassin du lac Tchad, toutes causes confondues.

Dans ce contexte, l’État de Borno demeure l’un des foyers les plus durablement fragilisés du continent. Les déplacements de population y sont massifs et répétés : une attaque de Boko Haram documentée plus tôt en 2026 avait contraint quelque 5 000 personnes à fuir vers le Cameroun. La région cumule des décennies de sous-développement, une présence étatique intermittente hors des grandes villes, et une économie de survie qui expose structurellement les civils à la prédation armée.

Fragmentation ou regain ? Une question mal posée

La dichotomie « fragmentation ou regain » mérite d’être dépassée. Ce que montrent les faits de 2025-2026, c’est une insurrection à deux vitesses : Boko Haram est fragmenté, affaibli, réduit à des attaques opportunistes contre des civils sans défense, ce qui reste meurtrier, mais ne traduit pas une capacité stratégique reconstituée. ISWAP, lui, n’est pas en « regain » : il s’est simplement imposé comme l’organisation dominante d’une insurrection qui n’a jamais cessé, et qui a considérablement monté en sophistication.

Ce glissement sémantique a des conséquences pratiques. Continuer à parler de « Boko Haram » comme d’un acteur unifié, ou traiter ISWAP comme une simple excroissance locale, revient à sous-estimer la nature transnationale d’une organisation qui revendique son appartenance à l’État islamique global et qui tire sa résilience de sanctuaires transfrontaliers que ni la FMM ni les armées nationales n’ont encore réussi à neutraliser durablement. La question qui se pose alors aux décideurs régionaux et aux partenaires internationaux n’est pas de savoir si l’insurrection est en train de mourir ou de renaître, elle n’a pas disparu. C’est de savoir si les dispositifs de réponse en place sont calibrés pour un acteur qui a déjà changé de forme.


Sources