À la rentrée du 1er octobre 2026, 2 444 écoles demeurent fermées au Mali pour cause d’insécurité, privant 733 200 élèves et 14 664 enseignants d’accès à l’éducation. Ce chiffre, qui a presque doublé en six ans, illustre une dynamique régionale alarmante : dans tout le Sahel central, les ruptures scolaires s’accumulent au point de constituer une menace structurelle pour le capital humain de pays déjà fragiles. Les conséquences, documentées sur plusieurs décennies dans d’autres contextes de conflit, dépassent largement la salle de classe.
Le Mali, laboratoire d’une crise qui s’aggrave
La progression est implacable. En 2020, quelque 1 300 établissements scolaires maliens étaient fermés pour raisons sécuritaires. En mai 2022, le chiffre atteignait 1 958, avant de reculer légèrement puis de repartir à la hausse : 2 036 en juin 2025, 2 307 en décembre de la même année, 2 444 à la rentrée de 2026. Plus d’un enfant sur cinq scolarisé dans les établissements recensés est directement touché.
La concentration géographique de ces fermetures est révélatrice. Les régions du centre et du nord, Mopti, Tombouctou, Gao, Ménaka, Kidal, cumulent les handicaps : taux brut de scolarisation au premier cycle inférieur à 60 % selon les données du Global Partnership for Education, taux nets de fréquentation inférieurs à 40 % dans les zones les plus exposées. Ce sont précisément ces régions qui concentrent l’essentiel des écoles fermées, créant un effet de double peine pour les populations déjà les plus éloignées des services publics.
La contradiction institutionnelle est frappante. Assimi Goïta a proclamé l’année 2026-2027 « Année de l’éducation et de la culture » au Mali. Cette déclaration se heurte frontalement à une réalité que ni le partenariat militaire renforcé avec la Russie ni les opérations des Forces armées maliennes n’ont permis d’infléchir : l’insécurité continue de progresser dans les zones rurales du centre et du nord, rendant impossible la réouverture de centaines d’établissements.
Une crise sahélienne, pas une exception malienne
Le Mali n’est pas un cas isolé. Au Burkina Faso, le phénomène a pris une ampleur encore plus massive : plus de 6 900 écoles sont fermées, soit environ 22 % des établissements du pays, selon les données les plus récentes du réseau de surveillance des attaques contre l’éducation. Une source de l’UNESCO citait déjà 5 336 fermetures en février 2024. L’UNICEF estime que près de deux millions d’enfants sont privés d’éducation dans le Sahel central en raison de l’insécurité, un chiffre qui ne couvre pas l’ensemble de la région.
Cette géographie de la déscolarisation suit exactement celle de l’expansion jihadiste. Selon Mondafrique, ce sont les groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique au Grand Sahara qui portent la responsabilité principale de ces fermetures, par des attaques directes contre les enseignants, les élèves et les infrastructures, mais aussi par la menace diffuse qui pousse les familles à maintenir leurs enfants à la maison.
Les effets durables : ce que la recherche documente
Ce qui se joue dans ces salles de classe vides dépasse la simple privation temporaire d’instruction. La recherche sur les conflits prolongés, Afghanistan, Syrie, Yémen, offre un éclairage convergent sur les mécanismes qui transforment une rupture scolaire en désavantage intergénérationnel.
La Banque mondiale a établi qu’en moyenne, 30 jours de fermeture d’école produisent environ 32 jours d’apprentissage perdus, une perte légèrement supérieure à la fermeture elle-même, car les élèves en situation de précarité rattrapent mal le retard accumulé. À l’échelle d’une génération entière, l’institution évalue à 21 000 milliards de dollars la perte de revenus sur la vie entière pour les enfants affectés par des déscolarisations massives, soit 17 % du PIB mondial. La formulation reste globale, mais elle traduit l’ordre de grandeur de ce que représente l’érosion du capital humain dans des économies déjà structurellement faibles.
L’UNESCO a documenté le cas afghan avec précision : les effets d’une déscolarisation prolongée ne deviennent pleinement visibles qu’une décennie plus tard, au moment de l’entrée sur le marché du travail, de la formation des familles et de la transmission des chances aux enfants. Ce que l’UNESCO appelle un avenir « mis en péril pour toute une génération » recouvre des réalités concrètes : moins d’enseignants formés pour l’avenir, moins de personnel de santé, une reconstruction nationale ralentie et plus inégale. La Syrie offre un mécanisme similaire : les ruptures prolongées y ont produit un « effet de cicatrice » sur les acquis scolaires, observable en lecture, en calcul et dans les trajectoires d’insertion professionnelle, même pour ceux qui ont fini par retourner à l’école.
Au Sahel, ces mécanismes se combinent à un facteur aggravant spécifique : le recrutement par les groupes armés. Une étude conduite en 2026 par le Timbuktu Institute et l’AILCT à Ménaka (Mali) et Diffa (Niger) révèle que 88 % des répondants citent la rupture scolaire comme facteur de vulnérabilité au recrutement jihadiste, derrière la pauvreté et le chômage. La déscolarisation n’est pas la cause unique de l’embrigadement, mais elle figure systématiquement dans les typologies de vulnérabilité documentées par les organismes de recherche sur l’extrémisme violent au Sahel central. Un document de l’UNICEF pour la région datant de 2020 formulait déjà explicitement que les enfants non scolarisés sont « plus exposés au recrutement par des groupes armés ».
Le cercle vicieux de l’insécurité éducative
La dynamique observée au Mali depuis 2012 illustre un piège structurel : l’insécurité ferme les écoles, la déscolarisation fragilise les jeunes, leur vulnérabilité alimente le recrutement armé, qui renforce l’insécurité. Ce cercle n’est pas une fatalité analytique, mais il n’a été rompu nulle part dans la région depuis plus d’une décennie.
Les taux de scolarisation dans les zones affectées reflètent cette dynamique cumulative. À Mopti, l’une des régions les plus touchées, le taux brut de scolarisation au premier cycle oscille entre 41 et 55 % selon les sources et les années de référence. Ces chiffres ne tiennent pas compte du fait qu’un nombre croissant d’élèves nominalement scolarisés n’a en réalité pas accès à un enseignant ni à un bâtiment fonctionnel.
La question du corps enseignant est souvent sous-estimée dans l’analyse de la crise. Les 14 664 enseignants maliens directement concernés par les fermetures ne sont pas simplement des agents publics en arrêt forcé : ils représentent une masse critique de compétences pédagogiques qui, faute d’exercice prolongé, se disperse, s’exile ou se reconvertit. Reconstituer un corps enseignant qualifié dans des régions qui auront connu dix à quinze ans d’interruption prendra une génération supplémentaire, même si la sécurité venait à être restaurée rapidement.
Des réponses insuffisantes face à l’ampleur du défi
Les organisations humanitaires ont réagi à la crise, mais leurs interventions restent fragmentées. Le Cluster Éducation des Nations unies documente les chiffres et coordonne les réponses d’urgence ; l’UNICEF a soutenu des opérations de réouverture et d’équipement dans les années précédentes. Ces efforts sont réels, mais ils ne compensent pas l’aggravation continue des fermetures ni l’absence d’une stratégie politique crédible de stabilisation dans les zones rurales du centre et du nord malien.
Les juntes au pouvoir à Bamako, à Ouagadougou et à Niamey ont toutes affiché des ambitions souverainistes dans la gestion de leur crise sécuritaire, en rompant ou en distançant leurs partenariats avec les forces occidentales. Les résultats sur le terrain, mesurés en écoles fermées et en enfants non scolarisés, n’ont pas validé ces choix stratégiques sur le volet éducatif.
La question qui demeure est celle de l’horizon temporel. Les décideurs qui acceptent ou minimisent ces fermetures raisonnent en trimestres ou en années scolaires. Les effets réels, eux, se liront dans vingt ans, dans les capacités économiques, la cohésion sociale et la gouvernance de pays qui auront privé une fraction considérable d’une génération entière d’instruction de base. C’est ce décalage entre le temps politique et le temps humain qui fait de la crise éducative au Sahel un enjeu de sécurité à long terme autant qu’une urgence humanitaire immédiate.
Sources
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Mali : plus de 2 400 écoles fermées pour la rentrée scolaire : RFI, 1er octobre 2026
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Mali : 2 444 écoles toujours fermées, plus de 733 000 enfants privés de classe : Bénin Web TV, octobre 2026
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Education Under Attack 2026 – Burkina Faso : Global Coalition to Protect Education from Attack, 2026
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Education Under Attack 2026 – Mali : Global Coalition to Protect Education from Attack, 2026
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Sahel : deux millions d’élèves privés d’école par les djihadistes : Mondafrique, 2025-2026
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Garantir à chaque enfant la chance d’apprendre malgré les conflits et les crises : Banque mondiale, blog
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La crise de l’éducation en Afghanistan menace l’avenir de toute une génération : UNESCO
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Jeunes et embrigadement terroriste : nouvelle étude dans les zones sous influence djihadiste : Timbuktu Institute / AILCT, 2026
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UNICEF Sahel central – Plaidoyer éducation, octobre 2020 : UNICEF WCARO, 2020
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Tous les élèves pourront-ils faire leur rentrée au Sahel ? : Deutsche Welle, 2026