Depuis le coup d’État du 30 août 2023, le Gabon vit une double transition : institutionnelle d’un côté, narrative de l’autre. Si le général Brice Oligui Nguema a rapidement consolidé son emprise sur l’appareil d’État, la bataille pour le contrôle du récit historique, qui définit l’héritage Bongo, qui porte la responsabilité de la crise nationale, qui incarne la légitimité, demeure ouverte et disputée. Cette guerre des récits au Gabon constitue désormais un terrain de pouvoir à part entière.
Le CTRI, architecte d’un récit de rupture
Dès les premières heures du putsch, le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI) a compris que la prise du pouvoir militaire devait s’accompagner d’une prise du pouvoir symbolique. Le général Oligui Nguema, figure centrale de la communication politique officielle, a imposé un cadre interprétatif univoque : le renversement d’Ali Bongo Ondimba n’était pas un simple coup de force, mais une « restauration », le terme est dans l’acronyme même du CTRI, après cinq décennies de dérive dynastique.
La mécanique institutionnelle a suivi. Le CTRI a progressivement mis en place un Conseil national de la Transition, un gouvernement de transition et un Parlement de transition, autant d’organes chargés de conférer une apparence de légalité à la rupture et d’occuper l’espace public avec une grammaire de gouvernance. Les communiqués officiels ont été diffusés via la présidence gabonaise et relayés par la télévision nationale, réquisitionnée dès les premières heures comme tribune privilégiée.
Sur le front médiatique, la Haute autorité de la communication a suspendu temporairement France 24, RFI et TV5 Monde fin août 2023, invoquant un « manque d’objectivité et d’équilibre », avant que les putschistes ne rétablissent leur diffusion quelques jours plus tard, vraisemblablement sous pression diplomatique. Cette séquence illustre la tension permanente entre le besoin de contrôle du récit intérieur et la nécessité de préserver une image internationale acceptable.
Le contre-récit du clan Bongo : survie narrative après la chute
Face à cet appareil institutionnel, l’ancien régime a tenté de maintenir une présence dans l’espace symbolique, selon une logique commune aux élites renversées de la région. Comme l’analyse l’Institut de sécurité et d’études stratégiques à propos des transitions africaines récentes, la stratégie des camps évincés consiste moins à reconquérir le pouvoir par l’organisation visible que à préserver un capital de légitimité dans le débat public.
Sylvia Bongo Ondimba en est la figure la plus active. Après avoir été inculpée en septembre 2023 pour blanchiment de capitaux, recel et faux et usage de faux, puis maintenue en résidence surveillée, elle a accordé une interview à France 24 depuis Londres, dans laquelle elle a décrit les conditions de sa détention. Son fils Noureddin Bongo Valentin, incarcéré à la prison centrale de Libreville après sa mise en examen sur des chefs incluant détournements de deniers publics et corruption active, a de son côté alimenté un récit de victimisation : selon des informations reprises par Afrik.com, mère et fils ont publiquement accusé les nouvelles autorités de torture et de détention arbitraire. Le gouvernement de transition a fermement démenti ces accusations, les qualifiant d’« allégations diffamatoires ».
Cette séquence illustre un mécanisme classique : les poursuites judiciaires, présentées par le CTRI comme une opération de transparence et de lutte contre la corruption, sont retournées par la défense en arme narrative, transformant les accusés en victimes politiques. L’affaire des biens mal acquis instruite en France, qui concerne plusieurs membres de la famille Bongo, ajoute une dimension supplémentaire à cette bataille : elle fournit au clan un forum judiciaire international où contester le récit gabonais officiel.
Les réseaux numériques, amplificateurs de la discorde
La guerre des récits ne se joue pas seulement dans les tribunaux et les studios de télévision. Le terrain numérique constitue un espace de confrontation autonome, documenté par plusieurs fact-checkers. Africa Check a relevé plusieurs contenus trompeurs circulant sur Facebook autour de la crise gabonaise : vidéos redatées, attributions erronées, montages présentant des événements de 2013 comme des scènes d’août 2023. Le rapport du Sénat français sur les ingérences étrangères mentionne également la circulation d’un faux audio attribué au président de la République gabonaise dans les heures suivant le coup d’État.
Ces éléments ne permettent pas de conclure à l’existence d’un réseau pro-Bongo coordonné et cartographié sur X ou YouTube, aucune étude d’attribution n’atteint ce degré de précision pour le cas gabonais. Mais ils documentent un écosystème numérique dans lequel chaque camp exploite l’ambiguïté informationnelle pour diffuser sa propre version des faits, ciblant des audiences différenciées : opinion nationale, diaspora gabonaise, chancelleries occidentales et institutions régionales.
L’enjeu de fond : qui écrit l’histoire de cinquante-cinq ans de règne ?
Au-delà des escarmouches médiatiques, la guerre des récits au Gabon porte sur une question de fond : comment nommer et qualifier plus d’un demi-siècle de pouvoir Bongo ? Le CTRI a intérêt à présenter cet héritage comme un bloc homogène de prédation et d’autocratie, ce qui légitime rétrospectivement la rupture d’août 2023 et justifie les poursuites judiciaires en cours. Le clan Bongo, à l’inverse, a tout à gagner à introduire des nuances, à distinguer les périodes, à valoriser les réalisations attribuées à l’ancien régime, et à déplacer le débat sur le terrain des droits de la défense et des libertés civiles.
Cette configuration n’est pas sans précédents dans la région. L’IFRI a documenté comment les transitions africaines récentes, Mali, Burkina Faso, Niger, ont toutes été accompagnées d’une bataille pour le contrôle du récit historique, dans laquelle les juntes ont systématiquement tenté d’associer l’ancien pouvoir à l’échec, pendant que les camps évincés se réfugiaient dans la légalité constitutionnelle comme seul horizon de légitimité. Au Gabon, cette dynamique est d’autant plus complexe que la transition se déroule sans le contexte de crise sécuritaire aiguë qui, au Sahel, a fourni aux juntes un argument imparable pour disqualifier leurs prédécesseurs.
Le précédent rwandais, souvent cité dans les analyses comparatives, montre qu’un contrôle total du récit est possible, mais au prix d’une fermeture institutionnelle radicale de l’espace public, incompatible avec les ambitions affichées d’Oligui Nguema d’organiser un retour à l’ordre constitutionnel. La Fondation Jean-Jaurès a d’ailleurs posé explicitement la question dans une tribune critique : une transition qui conserve les instruments de contrôle de l’information n’est-elle pas condamnée à reproduire les travers qu’elle prétend corriger ?
Une bataille qui conditionne la légitimité à long terme
La question de qui contrôle la mémoire du régime Bongo n’est pas secondaire : elle détermine en large partie la légitimité à venir d’Oligui Nguema. Si le CTRI parvient à imposer durablement le récit d’une rupture salutaire avec un passé unanimement condamnable, il dispose d’un capital politique suffisant pour organiser une transition ordonnée vers un régime civil qui lui serait favorable. Si, en revanche, le clan Bongo réussit à fissurer ce récit, en mobilisant les juridictions françaises, les plateformes numériques et les relais médiatiques internationaux, il crée les conditions d’une contestation de légitimité qui fragilisera tout processus électoral à venir.
Le CTRI ayant annoncé sa dissolution en mai 2025, la séquence électorale qui s’ouvre est précisément celle où cette bataille narrative produira ses effets les plus concrets. La mémoire, au Gabon comme ailleurs, n’est pas un enjeu d’historiens : c’est une ressource politique dont la maîtrise conditionne le rapport de force du présent.
Sources
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Gabon : anatomie d’un coup d’État : IFRI, 2023
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Le Gabon et le rôle des transitions politiques dans la prévention des coups d’État : ISS Africa, 2023-2024
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Sylvia Bongo accusée de torture et détention arbitraire après le coup d’État : Afrik.com, 2025
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La chute de Sylvia et Noureddin Bongo : Le Monde, 28 septembre 2023
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Transition au Gabon : quand une dictature en cache une autre : Fondation Jean-Jaurès, 2024
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Africa Check – fact-checks sur la crise gabonaise : Africa Check, 2023
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Gabon : la HAC suspend la diffusion de France 24, RFI et TV5 Monde : Koaci, août 2023
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Gabon : un modèle politique issu d’une transition (presque) exemplaire : IFRI, 2025