Depuis 2022, le Burkina Faso a rompu avec ses principaux partenaires militaires occidentaux et engage une politique d’internalisation de la formation de ses cadres. Une démarche présentée comme un saut vers la souveraineté défensive, mais que les réalités capacitaires du terrain invitent à examiner avec prudence.
Le contexte de rupture : un vide à combler
La chronologie est connue, mais ses effets capacitaires restent sous-estimés. Le 18 janvier 2023, Ouagadougou dénonce l’accord relatif au statut des forces françaises sur son territoire. Moins d’un mois plus tard, le retrait de la task force Sabre est officialisé lors d’une cérémonie à Kamboinsin le 18 février 2023, soldant quinze ans de présence militaire française. Le désengagement logistique complet ne s’achèvera qu’à fin avril 2023.
Côté américain, la suspension intervient plus tôt. Avant 2022, le programme ACOTA avait formé trois bataillons burkinabè de 750 hommes chacun, soit environ 2 250 militaires au total, tandis que le programme IMET comptait, selon les documents budgétaires du Département d’État, une trentaine de bénéficiaires burkinabè par an. La rupture de ces dispositifs représente un manque à former annuel significatif, sans équivalent domestique immédiatement disponible pour le compenser.
C’est dans cet espace que s’inscrit la politique d’internalisation de la formation militaire que le régime du capitaine Ibrahim Traoré cherche à ériger en doctrine.
Ce que le dispositif national peut offrir
Le Burkina Faso dispose d’un tissu institutionnel de formation militaire antérieur aux ruptures récentes. Le Prytanée militaire de Kadiogo, l’École militaire inter-armes et l’Académie militaire Georges-Namoano constituent les piliers historiques de ce système. Cette dernière a récemment diplômé une promotion de 111 sous-lieutenants issus de dix pays africains, signe d’une vocation régionale maintenue, et d’un argument de prestige que Ouagadougou entend préserver.
Depuis 2023, le gouvernement a par ailleurs considérablement élargi le spectre de la formation militaire en direction des civils. Une loi adoptée en août 2023 organise une formation civique et militaire de trois mois pour les élèves-fonctionnaires issus des centres professionnels : la troisième promotion comptait ainsi 2 146 jeunes formés au Centre de formation professionnelle de Loumbila. Plus récemment, 136 nouveaux officiers ont été intégrés dans 29 spécialités, tandis que des déclarations officielles font état de 200 000 réservistes volontaires recrutés annuellement.
Ces chiffres traduisent une volonté politique claire. Ils ne disent rien, en revanche, sur la qualité doctrinale, l’encadrement pédagogique ou l’adéquation opérationnelle de ces formations aux menaces réelles.
La dimension budgétaire confirme la priorité accordée au secteur militaire : le budget défense-sécurité est passé d’environ 344 milliards FCFA en 2020 à près de 960 milliards FCFA en 2024, représentant désormais près de 30 % des dépenses de l’État. Mais la répartition interne de cette enveloppe, et la part effectivement consacrée à la formation, n’est pas rendue publique avec suffisamment de granularité pour permettre une évaluation rigoureuse.
La comparaison sahélienne : Mali et Niger, deux laboratoires instructifs
Le Burkina Faso n’est pas le seul État du Sahel à avoir engagé ce virage. Le Mali et le Niger offrent deux séquences comparatives utiles.
Au Mali, après l’expulsion de la Mission de formation de l’Union européenne (EUTM) et le départ des forces françaises, les autorités ont opté pour un modèle centré sur la formation opérationnelle avec appui russe. Contrairement aux stages courts de type occidental, jugés insuffisants pour transformer durablement les Forces armées maliennes (FAMa), le nouveau dispositif associe formation continue, aguerrissement tactique et accompagnement opérationnel des unités sur le terrain. Les résultats restent mitigés : des analyses récentes du Monde et de France 24 soulignent l’amertume de militaires maliens en première ligne, insuffisamment soutenus face aux djihadistes malgré la présence de l’Africa Corps.
Au Niger, la restructuration post-coup de juillet 2023 a été plus quantitativement mesurable. Selon la nouvelle stratégie de défense nationale présentée par les autorités de Niamey, 18 377 personnels ont été formés dans des centres nationaux en 2024, soit 66 % de plus qu’en 2023, et 12 792 personnes recrutées la même année. La logique est similaire à celle du Burkina : substitution aux partenariats extérieurs suspendus par une montée en volume de la formation nationale, complétée par l’arrivée d’instructeurs liés à l’Africa Corps.
Ces deux cas illustrent une tendance commune : la rupture avec les partenaires occidentaux génère une demande de substitution que les capacités nationales peinent à satisfaire seules, au moins à court terme.
Les limites structurelles que la formation ne peut pas résoudre
C’est ici que le signal politique et la réalité capacitaire divergent le plus nettement. La formation des cadres, fût-elle intégralement internalisée, ne constitue qu’une variable parmi d’autres dans l’équation sécuritaire burkinabè.
L’Institut Montaigne et d’autres centres d’analyse ont documenté les quatre failles persistantes des armées sahéliennes : déficits en renseignement humain et technique, absence de coordination interforces, insuffisance de l’équipement lourd et léger, et faiblesse de la capacité opérationnelle autonome des unités déployées. Ces déficits sont structurels : ils ne se corrigent pas par l’augmentation du nombre de diplômés des écoles militaires.
L’immensité du théâtre d’opérations burkinabè, plus de 274 000 km² dont des zones entières échappent au contrôle de l’État, pose un problème que les analystes résument souvent par une formule lapidaire : « il n’y aura jamais assez de troupes ». Former davantage d’officiers n’allonge pas les lignes de ravitaillement ni ne comble les lacunes en surveillance aérienne ou en renseignement local.
Le précédent éthiopien, souvent cité dans les débats sur l’autonomisation militaire, est instructif à cet égard. Après la rupture avec Washington au milieu des années 1970, le régime du Derg a massivement internalisé la formation de ses cadres, faisant passer l’armée de 41 000 à 230 000 hommes en moins de vingt ans. Le résultat documenté : une montée en volume spectaculaire, mais une déprofessionnalisation marquée de l’encadrement, des cursus réduits de trois ans à trois mois, et une armée idéologiquement soudée mais tactiquement fragilisée.
La logique du signal politique
Peut-on alors lire l’internalisation de la formation militaire burkinabè avant tout comme un message adressé à l’extérieur ? Les indices sont nombreux. L’ouverture récente d’une école de guerre nationale, dont la première promotion vient d’être constituée, s’accompagne d’une communication soignée sur la souveraineté et l’indépendance vis-à-vis des tutelles étrangères. Les déclarations du capitaine Traoré sur la préparation de l’armée à « de grandes guerres » au-delà du terrorisme s’inscrivent dans cette même rhétorique de puissance affirmée.
Cette posture répond à une logique politique cohérente dans le contexte de l’Alliance des États du Sahel (AES) : affirmer que le Burkina Faso peut assurer sa sécurité sans la France, sans les États-Unis, et sans les programmes de formation occidentaux renforce la légitimité interne du régime et sa position dans le bloc tripartite avec le Mali et le Niger.
Mais la cohérence rhétorique ne produit pas automatiquement des capacités opérationnelles. La formation militaire nationale, même intensifiée, ne résout pas les déficits en renseignement, en coordination ou en équipement que la persistance des attaques jihadistes sur l’ensemble du territoire continue de révéler.
Entre nécessité et narration
La politique d’internalisation de la formation militaire au Burkina Faso répond à une double logique, structurelle et politique, qu’il serait inexact de réduire à l’une ou l’autre. La rupture avec les partenaires occidentaux a créé un vide réel que l’État doit combler sous peine d’affaiblissement supplémentaire ; en ce sens, renforcer les capacités nationales de formation est une nécessité objective. Mais l’ampleur de la communication autour de ces efforts, et la disproportion entre les annonces et les résultats mesurables sur le terrain sécuritaire, suggèrent que la dimension de signal politique n’est pas marginale.
La question centrale qui reste ouverte est celle-ci : dans un contexte où l’insécurité s’étend et où les ressources humaines formées ne constituent qu’un facteur parmi plusieurs, le Burkina Faso peut-il transformer un programme de formation en véritable doctrine de défense autonome, ou s’agit-il, pour l’heure, d’une souveraineté davantage proclamée que construite ?
Sources
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La difficile montée en puissance des armées sahéliennes : Institut Montaigne, 2023
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Fin de l’opération Sabre : quinze ans de présence militaire française au Burkina Faso : La Croix, février 2023
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Budget défense-sécurité 2024 : près de 30 % du budget de l’État : L’Économiste du Faso, janvier 2024
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Le Niger dévoile sa nouvelle stratégie de défense nationale : APA News, 2024
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Renaissance de l’armée malienne : nouveaux paramètres face aux nouveaux défis : Maliweb
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Alliance des États du Sahel : une configuration émergente de souveraineté sécuritaire en Afrique de l’Ouest : Fondation pour la Recherche Stratégique, 2025
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Budget citoyen 2024, ministère des Finances du Burkina Faso : Gouvernement du Burkina Faso, 2024
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Burkina Faso : l’armée accueille 136 nouveaux officiers formés dans 29 spécialités : La Nouvelle Tribune, 2026