Mali : le contrôle des finances publiques face à la montée des contraintes budgétaires

La rédaction

octobre 6, 2026

Suspendu des instances de la CEDEAO, coupé d’une partie de ses financements extérieurs, le Mali doit composer depuis 2021 avec des marges budgétaires de plus en plus étroites. La montée en puissance des dépenses sécuritaires, conjuguée au tarissement des aides classiques, place les mécanismes de contrôle des finances publiques au cœur des enjeux de gouvernance pour la transition militaire dirigée par Assimi Goïta.

Une dette encore soutenable, mais des vulnérabilités croissantes

Le ratio de dette publique du Mali s’établissait à environ 50,7 % du PIB en 2023 et autour de 51,7 % en 2024, selon les données compilées par la Direction du Trésor français et la Banque africaine de développement. Ces niveaux demeurent en deçà du plafond de 70 % du PIB fixé par les critères de convergence de l’UEMOA, ce qui laisse formellement une marge de manœuvre.

Le Fonds monétaire international, qui a achevé ses consultations au titre de l’Article IV le 31 juillet 2025, juge la dette malienne viable, mais assortit ce constat d’une réserve importante : les vulnérabilités se sont accrues par rapport aux évaluations précédentes, et la marge de sécurité face aux chocs extérieurs s’est réduite. Le Fonds anticipe un pic du ratio dette/PIB autour de 50,5 % en 2025, avant un reflux progressif vers 47,4 % à l’horizon 2030 à condition que les ajustements budgétaires annoncés soient effectivement conduits.

Sur le plan du solde budgétaire, les données BCEAO et UEMOA font état d’un déficit global d’environ 4,9 % du PIB en 2021, légèrement en deçà du niveau de 5,5 % enregistré en 2020. Ce chiffre reste nettement supérieur au critère de premier rang de l’Union, qui impose un déficit budgétaire global (dons inclus) ne dépassant pas 3 % du PIB. Le FMI insiste sur la nécessité de ramener progressivement les comptes publics maliens vers cette norme régionale, en priorité par un élargissement de l’assiette fiscale et une modernisation des administrations douanières et fiscales.

Le poids croissant de la sécurité sur les équilibres budgétaires

La transition militaire a profondément réorienté les priorités de dépenses. En 2024, les postes défense et sécurité représentaient ensemble environ 740 milliards de francs CFA sur un budget national d’environ 3 070 milliards de francs CFA, soit 24,7 % du budget total, contre environ 11 % en 2021. Cette progression spectaculaire qui inclut 14,9 % pour la défense et 9,2 % pour la sécurité reflète l’intensification des opérations militaires dans le Centre et le Nord du pays, ainsi que les coûts liés au redéploiement des forces armées maliennes (FAMa) après le retrait des forces françaises et le départ de la MINUSMA.

Cette montée en charge contraint mécaniquement les autres postes budgétaires. Les dépenses sociales, d’éducation et d’investissement subissent une pression croissante, tandis que la capacité de l’État à dégager des marges pour le service de la dette se réduit. Le FMI souligne précisément cet arbitrage : sans amélioration substantielle de la mobilisation des recettes intérieures, l’espace budgétaire pour concilier dépenses sécuritaires, investissement et remboursement de la dette reste étroit.

L’isolement financier comme contrainte structurelle

Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le Mali fait face à un resserrement progressif de l’accès aux financements extérieurs classiques. La France a suspendu ses projets de coopération transitant par l’État malien dès février 2022, avant de mettre fin à son aide au développement à l’automne de la même année ce sont notamment 10 millions d’euros d’aide budgétaire pour 2021 qui ont été bloqués, selon le Sénat français. D’autres bailleurs occidentaux et institutions multilatérales ont également revu à la baisse ou suspendu leurs appuis budgétaires, sans que des montants globaux consolidés soient publiquement disponibles à ce stade.

Face à ce tarissement, Bamako s’est tourné vers le marché régional de la dette en francs CFA. En 2023, le Trésor malien avait prévu de lever 1 409 milliards de francs CFA sur ce marché, à travers une vingtaine d’émissions de bons et d’obligations assimilables du Trésor. Ce montant était porté à 1 443 milliards de francs CFA pour 2024. Cependant, l’appétit des investisseurs pour la dette malienne reste limité : les rendements exigés se sont tendus un bon du Trésor à 364 jours atteignait un taux moyen pondéré de 9,42 % lors d’une adjudication de 2023, traduisant une prime de risque que les opérateurs du marché régional associent au profil de transition du pays.

L’UEMOA, arbitre sans sanction effective

Le mécanisme de surveillance multilatérale de l’UEMOA constitue, en théorie, le principal cadre d’encadrement des finances publiques des États membres. Ses critères de convergence déficit budgétaire plafonné à 3 % du PIB, dette sous 70 % du PIB, masse salariale limitée à 35 % des recettes fiscales, pression fiscale minimale de 20 % définissent les normes auxquelles le Mali est formellement tenu de se conformer.

En pratique, le bilan de la convergence au sein de l’Union reste préoccupant, et ne se limite pas au seul Mali. Selon les rapports de surveillance disponibles, aucun État membre de l’UEMOA n’avait respecté le critère-clé du déficit budgétaire en 2022, et sept pays sur huit ne respectaient pas le critère d’inflation. Le Burkina Faso, également en régime de transition militaire, se trouve dans une situation budgétaire comparable. Il convient de noter que la Guinée, parfois citée dans ce contexte, n’est pas membre de l’UEMOA et relève d’un cadre institutionnel différent.

Cette situation pose une question de fond : quelle est la portée réelle de la surveillance multilatérale lorsqu’une majorité d’États membres dévient simultanément des critères, y compris ceux qui traversent des transitions politiques qui les placent partiellement en dehors du jeu institutionnel régional ordinaire ? Le mécanisme de l’UEMOA dispose d’instruments d’alerte et de recommandations, mais ne prévoit pas de sanctions contraignantes en cas de non-respect persistant des critères de convergence, ce qui en limite l’efficacité normative.

Leçons d’une comparaison historique : le cas zimbabwéen

L’expérience du Zimbabwe entre 2000 et 2010 offre un point de comparaison instructif, même si les contextes diffèrent sensiblement. Soumis à un isolement financier international croissant, Harare avait alors maintenu ses finances publiques à flot par des moyens exceptionnels : monétisation du déficit par la banque centrale, priorité quasi exclusive aux dépenses de rémunération des fonctionnaires (plus de 90 % d’un budget déjà comprimé, selon une analyse de l’IFRI), et finalement adoption d’un système multidevises en 2009 pour stopper l’hyperinflation. Les recettes publiques s’étaient effondrées de plus de 28 % du PIB en 1998 à moins de 5 % une décennie plus tard.

La situation malienne ne présente pas les mêmes traits d’extrémité. Le Mali bénéficie de l’ancrage monétaire du franc CFA et de la BCEAO, qui interdit précisément le recours à la création monétaire pour financer les déficits publics. Mais l’analogie invite à prendre au sérieux un risque structurel : lorsque l’accès au financement extérieur se réduit durablement et que les dépenses sécuritaires absorbent une fraction croissante du budget, la pression s’accumule sur les recettes intérieures et sur la qualité de la gestion publique.

Vers quel modèle de financement public ?

C’est là l’enjeu central que le FMI et l’UEMOA posent en des termes convergents : la soutenabilité des finances maliennes dépend moins du niveau absolu de la dette encore gérable selon les normes régionales que de la capacité de l’État à élargir sa base fiscale, à moderniser ses administrations de recouvrement et à maintenir une discipline budgétaire crédible dans un environnement politique sous tension.

Le marché régional des titres publics demeure accessible, mais à des conditions de financement qui se dégradent progressivement. Les bailleurs multilatéraux restent en retrait. Et les impératifs sécuritaires ne sont pas près de reculer. Cette triple contrainte dessine un sentier étroit pour la transition malienne : celui d’une gestion publique qui devra, pour rester viable, démontrer une rigueur accrue précisément là où les pressions politiques poussent dans le sens contraire. La question n’est pas tant de savoir si le Mali peut continuer à financer ses déficits dans l’immédiat, mais à quel prix en termes de marges futures, de qualité des dépenses et de crédibilité institutionnelle cette trajectoire sera maintenue.

Sources