Le Cameroun prépare un renforcement substantiel de son dispositif militaire dans le Logone-et-Chari, avec la montée en puissance du BIR Lac Tchad, le déploiement d’un bataillon amphibie et la construction d’une caserne à Waza. Des mesures nécessaires face à une menace jihadiste persistante, mais qui soulèvent une question de fond : dans un bassin du lac Tchad où Boko Haram se joue des frontières, l’action nationale peut-elle suffire sans une Force multinationale mixte pleinement opérationnelle ?
Un dispositif national en cours de densification
Koaci a révélé les contours du plan camerounais : le BIR Lac Tchad, qui compte actuellement 800 hommes, doit franchir le seuil de 1 000 combattants. Un bataillon spécial amphibie sera en outre déployé dans la zone lacustre, adaptation tactique indispensable dans un environnement où les îles du lac offrent depuis des années des refuges à Boko Haram et à l’ISWAP. Une nouvelle caserne doit par ailleurs être construite à Waza, renforçant le maillage territorial dans l’Extrême-Nord.
Ces mesures interviennent dans un contexte de recrudescence documentée. Entre janvier et juillet 2023, Human Rights Watch avait recensé 246 attaques dans l’ensemble de la région de l’Extrême-Nord. Depuis janvier 2024, au moins 42 personnes ont été enlevées dans le seul département du Logone-et-Chari selon les données d’OCHA relayées par Actu Cameroun. Les localités de Blangoua, Makari et Darak demeurent les points les plus exposés aux incursions armées. En septembre 2026, une attaque meurtrière à Madegoua rappelait encore la constance de cette pression.
La décision de déployer une capacité amphibie spécialisée n’est pas anodine sur le plan doctrinal. Le Niger a emprunté ce chemin dès les années 2015-2016, avec une première compagnie amphibie déployée sur le lac Tchad dans le cadre de la lutte contre Boko Haram, puis une deuxième compagnie créée en 2021-2022 après cinq ans de retour d’expérience opérationnel. La démarche camerounaise s’inscrit dans cette logique régionale d’adaptation au terrain lacustre, mais arrive plus tardivement.
La Force multinationale mixte : acquis réels, failles persistantes
Le renforcement national camerounais ne saurait s’analyser hors du cadre de la Force multinationale mixte (FMM), réactivée en 2015 sous l’égide de la Commission du bassin du lac Tchad et regroupant le Cameroun, le Niger, le Nigeria, le Tchad et le Bénin. Lors de sa mise en place, le Cameroun avait annoncé une contribution de 2 450 à 2 650 personnels, pour un total agrégé de 11 150 soldats annoncés par l’ensemble des contributeurs. L’effectif réel de la force oscille selon les sources entre 8 700 hommes, chiffre originel des documents constitutifs, et environ 10 000, voire 16 080 si l’on retient le périmètre élargi comptabilisé par l’Union africaine.
Sur le plan opérationnel, la FMM a produit des résultats tangibles. L’opération Lake Sanity 1, menée entre mars et juin 2022 dans les îles du lac, a selon l’Institut d’études de sécurité conduit à la neutralisation de plusieurs centaines de combattants de l’ISWAP, à l’arrestation de 57 personnes et à la reddition de 176 insurgés. Lake Sanity 2, lancée en 2024, aurait permis selon les communications de la FMM l’élimination de plus de 310 terroristes et le démantèlement de bases logistiques. L’ISS Africa souligne que la force multinationale a réduit le contrôle territorial de Boko Haram à des niveaux inédits depuis 2014-2015 et favorisé le retour de populations déplacées.
Ces acquis méritent cependant d’être lus avec rigueur. La menace jihadiste reste active dans le bassin du lac Tchad, ainsi que le démontrent les attaques de 2024 dans le Logone-et-Chari. Plus structurellement, la FMM souffre de déficits chroniques de financement. L’Union européenne, principal contributeur externe, a alloué 60 millions d’euros en 2021 pour soutenir la force, portant son soutien cumulatif à environ 234 millions d’euros. L’Union africaine, elle, n’a mobilisé qu’un million de dollars en mai 2026 via sa Facilité de réserve de crise. Ces montants restent insuffisants au regard des besoins opérationnels réels, et le Nigeria supporte une part disproportionnée du fardeau financier régional, comme le relèvent régulièrement les analyses publiées par le Guardian de Lagos.
La tentation du repli national et ses limites stratégiques
C’est ici que le renforcement camerounais révèle sa tension interne. D’un côté, il répond à une urgence sécuritaire locale incontestable et à une obligation d’État vis-à-vis des populations de l’Extrême-Nord. De l’autre, il illustre une tendance plus large : face aux lenteurs de la coordination multilatérale, chaque pays du bassin renforce en priorité son dispositif propre, au risque de fragmenter une réponse qui devrait rester collective par nature.
Les analystes du Centre d’études stratégiques de l’Afrique sont explicites sur ce point : la stabilisation dans les zones frontalières sahéliennes et lacustres nécessite des actions « conjointes transnationales » et « davantage que des solutions uniquement militaires ». Emmanuel Dupuy, spécialiste des questions sahéliennes, a formulé la même idée : la solution est « politique autant qu’elle est militaire ». Hassane Koné insiste de son côté sur l’adaptation doctrinale, contre-insurrection, renseignement, plutôt que sur le seul volume d’effectifs déployés.
La géographie de la menace rend ces mises en garde particulièrement pertinentes pour le lac Tchad. Boko Haram et l’ISWAP ont démontré une capacité constante à exploiter les espaces inter-étatiques : une offensive renforcée au Cameroun pousse mécaniquement les groupes armés vers les eaux nigériennes ou tchadiennes, d’où ils reviennent dès que la pression se relâche. Aucun État riverain ne dispose des moyens de couvrir seul l’ensemble de cet écosystème lacustre morcelé en îles et en zones peu profondes.
L’équation régionale reste ouverte
La Commission du bassin du lac Tchad n’a pas réagi officiellement au renforcement camerounais dans le Logone-et-Chari, silence institutionnel qui en dit long sur les difficultés de coordination politique au sein de la FMM. L’absence du Niger depuis son retrait de la force multinationale fragilise davantage encore la cohérence du dispositif collectif, sur un flanc occidental du lac pourtant stratégique.
Le renforcement camerounais est donc à la fois nécessaire et insuffisant. Nécessaire, parce que les populations de Blangoua, Makari ou Darak ne peuvent attendre que la diplomatie multilatérale produise des effets. Insuffisant, parce qu’un BIR Lac Tchad porté à 1 000 hommes ne saurait compenser les failles structurelles d’une Force multinationale mixte sous-financée et incomplète. La vraie question que pose ce renforcement n’est pas camerounaise : elle est régionale. La FMM peut-elle être dotée des ressources et de la cohésion politique nécessaires pour devenir ce qu’elle était censée être, une réponse collective à une menace collective ?
Sources
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Cameroun – Logone-et-Chari : le Cameroun prépare le déploiement de renforts militaires : Koaci, septembre 2026
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Capitaliser sur le succès de l’opération Lake Sanity contre Boko Haram : ISS Africa
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Insécurité : au moins 42 personnes enlevées dans le Logone-et-Chari depuis janvier : Actu Cameroun, mai 2024
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Les Forces armées nigériennes se dotent d’une deuxième compagnie amphibie : Le Sahel
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Force multinationale mixte : Wikipédia
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Funding gaps strain MNJTF as Nigeria bears regional burden in Lake Chad : The Guardian (Nigeria)
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Communiqué de la 973e réunion du Conseil de paix et sécurité – soutien à la FMM : Union africaine, janvier 2021
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Renforcer la stratégie sahélienne de contre-insurrection : Africa Center for Strategic Studies
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Rapport sur l’insécurité dans l’Extrême-Nord du Cameroun : Actu Cameroun, mai 2024