Côte d’Ivoire : la filière cacao s’industrialise, les capacités chocolatières explosent

La rédaction

octobre 8, 2026

Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire accélère la montée en gamme de sa filière cacaoyère. En 2026, l’annonce du triplement de la capacité de production de chocolat de Barry Callebaut à Abidjan, combinée à l’émergence de nouveaux acteurs industriels, illustre une dynamique de transformation qui prend de l’épaisseur, mais qui se heurte déjà aux limites de la matière première.

Barry Callebaut change d’échelle à Abidjan

Le signal est venu d’une rencontre tenue le 6 octobre entre Hein Schumacher, PDG de Barry Callebaut, et Kalil Konaté, ministre ivoirien du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat. À l’issue de cet entretien, le groupe belgo-suisse a annoncé son intention de tripler la capacité de sa ligne de production de chocolat en Côte d’Ivoire. Le montant de l’investissement et le calendrier de déploiement n’ont pas été précisés.

Cette déclaration prend tout son sens replacée dans le calendrier industriel du groupe. C’est en décembre 2024 que Barry Callebaut avait inauguré Choco Daga à Abidjan, sa première ligne locale entièrement dédiée à la production de chocolat fini. Une étape qui marquait une rupture avec son positionnement historique dans le pays : depuis plus de soixante ans, le groupe opère en Côte d’Ivoire via sa filiale SACO, principalement centrée sur le broyage des fèves et la fabrication de produits intermédiaires, masse, beurre et poudre de cacao. À ce jour, Barry Callebaut dispose de deux unités industrielles dans le pays, avec une capacité totale de broyage de 230 000 tonnes de fèves par an.

En annonçant le triplement de sa ligne chocolatière moins de deux ans après son lancement, le groupe signifie qu’il entend progresser sur la chaîne de valeur, au-delà de la simple première transformation. L’objectif affiché est de renforcer sa présence sur le marché local et régional et de diversifier son offre de produits finis.

De nouveaux entrants scrutent le marché ivoirien

L’appétit pour la transformation ne se limite pas aux acteurs déjà implantés. En 2026, plusieurs initiatives illustrent un intérêt croissant pour ce segment, à des stades d’avancement très différents.

Le 8 septembre, une délégation conduite par Hermann Bühlbecker, président du groupe allemand Lambertz, a effectué une visite de prospection en Côte d’Ivoire. Le groupe, principalement connu pour ses biscuits et confiseries de saison, étudie la possibilité de produire localement du chocolat. Il s’agit à ce stade d’un projet en cours d’évaluation, sans engagement formel d’investissement.

Plus concrète, l’initiative de la coopérative CADESA. Le 16 juillet, elle inaugurait à San-Pédro l’unité CocoaTech, représentant un investissement d’environ 15 millions d’euros. L’installation dispose d’une capacité initiale de 15 000 tonnes de fèves par an, extensible à 30 000 tonnes, et produit de la masse, du beurre, du tourteau et de la poudre de cacao. Cette infrastructure s’inscrit dans la catégorie de la première transformation, un maillon encore largement dominant dans le tissu industriel ivoirien.

Ces mouvements s’inscrivent dans un contexte où la capacité totale installée de transformation en Côte d’Ivoire atteignait environ 1,06 million de tonnes par an en 2025, selon le Conseil du Café-Cacao. L’essentiel de ces capacités porte sur le broyage et les produits semi-finis ; la production de chocolat fini reste marginale.

Un objectif de 50 % de transformation à l’horizon 2030

Ces initiatives industrielles s’inscrivent dans une trajectoire de long terme que la Côte d’Ivoire cherche à accélérer. Le Plan national de développement 2026-2030 fixe un taux de transformation locale de 50 % de la production cacaoyère à l’horizon 2030, contre 42 % en 2024. L’objectif est non seulement d’augmenter les volumes traités sur place, mais d’aller plus loin dans la valorisation, en développant la production de produits finis plutôt que de rester cantonné aux demi-produits.

Les données douanières attestent d’une progression réelle sur la décennie écoulée. Selon la Direction générale des douanes, la Côte d’Ivoire a exporté 613 200 tonnes de cacao transformé en 2024, pour une valeur de 1 933 milliards FCFA, soit environ 3,3 milliards de dollars. En 2015, ces exportations ne représentaient que 442 200 tonnes, valorisées à 931 milliards FCFA. Le doublement de la valeur exportée en moins de dix ans témoigne d’un enrichissement progressif du mix produit, même si la première transformation continue de dominer.

Ce mouvement n’est pas propre à la Côte d’Ivoire. Le Ghana, second producteur mondial, affiche lui aussi un objectif de 50 % de transformation locale, avec une capacité installée d’environ 400 000 tonnes et des négociations en cours entre le gouvernement et les broyeurs privés pour formaliser ce cadre à partir de la campagne 2026-2027. La compétition pour attirer les investisseurs industriels dans la sous-région s’intensifie.

La contrainte de l’approvisionnement, angle mort de l’industrialisation

L’ambition industrielle ivoirienne se heurte à un paradoxe croissant : augmenter les capacités de transformation suppose de disposer d’un volume de fèves suffisant et régulier, alors même que les menaces sur la production agricole s’intensifient.

Le Conseil du Café-Cacao a mis cet enjeu en avant le 6 octobre, en insistant sur la nécessité de sécuriser les volumes destinés aux industriels. Deux facteurs pèsent sur les perspectives : les maladies des plantations, en premier lieu le swollen shoot, et les effets du changement climatique sur la régularité et la qualité des récoltes. Selon des estimations citées pour 2024, environ 500 000 hectares de vergers ivoiriens seraient contaminés par le swollen shoot, soit environ un quart du verger national, une proportion qui fragilise durablement les projections de volumes disponibles.

En réponse, le régulateur prévoit la création prochaine d’un institut de recherche dédié au café et au cacao, avec pour mandat de développer des plants résistants aux maladies et aux aléas climatiques. Barry Callebaut a indiqué vouloir accompagner cette initiative et s’est engagé à recourir au Système national de traçabilité pour la totalité de ses achats de fèves en Côte d’Ivoire, un engagement qui prend également une résonance commerciale dans le contexte du règlement européen sur la déforestation (EUDR), qui impose des exigences de traçabilité géolocalisée pour les produits cacao mis sur le marché de l’Union européenne.

Capter la valeur ajoutée : une ambition qui nécessite des fondations solides

La dynamique de 2026 confirme que la Côte d’Ivoire a franchi un cap dans l’attractivité de son segment chocolatier. Le fait qu’un groupe de la taille de Barry Callebaut multiplie sa capacité de production de chocolat fini sur place, et qu’un acteur comme Lambertz vienne prospecter, traduit une crédibilité industrielle croissante du pays.

Mais les annonces ne font pas une politique industrielle. Les incertitudes restent nombreuses : le cadre incitatif spécifique à la transformation du cacao a connu des évolutions récentes, notamment la remise en cause du Droit unique de sortie différencié, qui accordait un avantage fiscal aux industriels en échange d’engagements de capacité, sans que les nouvelles règles du jeu ne soient pleinement stabilisées. Par ailleurs, l’essentiel des capacités installées porte encore sur la première transformation, et le saut vers le chocolat fini, bien plus exigeant en termes de formulation, de logistique froide et de développement commercial, n’est pas mécanique.

L’enjeu véritable pour la Côte d’Ivoire n’est donc plus seulement quantitatif. Il est systémique : il s’agit de faire coïncider les rythmes de l’agriculture, de la recherche agronomique, de la traçabilité et de l’investissement industriel. Le premier producteur mondial de cacao a les atouts pour capter une part croissante de la valeur créée par la filière. Mais l’ampleur des menaces qui pèsent sur la productivité des vergers rappelle que la matière première reste, in fine, le fondement sur lequel repose toute l’ambition de montée en gamme.


Sources