GHANA : L’émigration des jeunes, symptôme des difficultés du marché du travail
Instituteur diplômé, 35 ans, 3 500 dollars de dettes contractées pour financer un billet vers Riyad. Le cas de Francis Agyepong n’est pas une anomalie : il est le symptôme d’un marché du travail ghanéen incapable d’absorber sa jeunesse. Face au chômage endémique et à l’effondrement du pouvoir d’achat, les pays du Golfe sont devenus la soupape de décompression d’une économie sous tension au prix d’une vulnérabilité extrême pour ceux qui tentent l’aventure.
Un marché du travail en décrochage structurel
Les chiffres sont sans appel. Selon le Ghana Statistical Service, le taux de chômage des jeunes de 15 à 25 ans atteignait 29,7 % au troisième trimestre 2023. Un rapport conjoint du PNUD, du GSS et du NDPC publié en 2024 va plus loin encore : il estime que 65 % des jeunes de 15 à 24 ans se trouvent en situation de « joblessness », une notion plus large que le chômage au sens strict du BIT qui englobe sous-emploi, inactivité et découragement. Quelle que soit la mesure retenue, la réalité est la même : l’économie ghanéenne ne crée pas suffisamment d’emplois formels pour intégrer les cohortes annuelles de diplômés et de nouveaux entrants sur le marché du travail.
Cette tension structurelle est aggravée par la crise monétaire que traverse le pays depuis 2022. Le cédi ghanéen a perdu environ 30 % de sa valeur face au dollar en 2022 selon la Banque du Ghana, puis encore 27 % en 2023 sur le marché interbancaire, et entre 19 % et 27 % supplémentaires en 2024 selon les estimations. Sur trois ans, l’érosion cumulée est considérable : un salaire de fonctionnaire libellé en cedis achète aujourd’hui nettement moins de biens et de services qu’en 2021, notamment pour tout ce qui dépend des importations carburant, alimentation, biens durables.
Pour les enseignants du secteur public, dont les grilles salariales suivent la Single Spine Salary Structure, la situation est particulièrement précaire. Un instituteur nouvellement qualifié touche entre 1 400 et 1 800 cedis bruts par mois, soit l’équivalent de 90 à 120 dollars au taux de change actuel. Un montant insuffisant pour faire face à un coût de la vie qui, lui, s’est largement recalibré sur les prix internationaux.
Le Golfe comme alternative accessible
C’est dans ce contexte qu’il faut lire le cas de Francis Agyepong, relaté par Jeune Afrique. Cet instituteur de 35 ans a emprunté 2 500 dollars et puisé 1 000 dollars dans ses économies personnelles pour financer son départ vers l’Arabie saoudite. La dette doit être remboursée en trois mois une pression financière considérable avant même d’avoir décroché le premier contrat. Son profil illustre une dynamique qui dépasse le cas individuel : ce ne sont plus seulement des travailleurs peu qualifiés qui partent, mais des diplômés, des enseignants, des professionnels formés par l’État ghanéen, qui renoncent à leurs perspectives locales faute d’alternatives viables.
Les pays du Golfe Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar présentent pour ces candidats à l’exil un avantage décisif sur la route européenne : le coût d’entrée est plus faible, les délais plus courts, et des réseaux de recrutement, formels ou informels, organisent les filières. L’OIM a documenté cette tendance de fond : les Ghanéens qualifiés se tournent de plus en plus vers des destinations hors du continent africain, dont les pays du Golfe constituent désormais un pôle majeur.
Des filières de recrutement largement hors-la-loi
La facilité apparente de ces filières masque une réalité bien plus sombre. Le cadre légal ghanéen est clair : le Labour Act de 2003 et les Labour Regulations de 2007 imposent qu’une agence privée de placement soit constituée en société, titulaire d’une licence délivrée par le ministère compétent, et que tout recrutement international s’inscrive dans un accord bilatéral entre le Ghana et le pays de destination. Les agences sont également tenues de verser un dépôt de garantie de 25 000 cedis et de transmettre des rapports trimestriels aux autorités.
En pratique, le fossé entre le texte et son application est béant. Le ministère du Travail a publiquement mis en garde, dès 2023, contre les activités des agences non licenciées. Un Code of Conduct for Ethical Recruitment et un mécanisme national de plaintes pour les migrants ont été mis en place, signes que le gouvernement reconnaît l’ampleur du problème. Mais l’existence même de ces campagnes d’alerte confirme que la fraude, les frais abusifs et les pratiques illégales demeurent des réalités persistantes. Entre la loi et le terrain, une partie significative du recrutement continue de s’opérer dans des conditions opaques, parfois assimilables au trafic de main-d’œuvre.
Pour des candidats comme Francis Agyepong, qui contractent des dettes considérables pour financer leur départ, les marges de négociation sont nulles. Endettés avant même d’embarquer, ils acceptent des conditions contractuelles qu’ils auraient rejetées dans d’autres circonstances, et se retrouvent en situation de vulnérabilité structurelle dès leur arrivée à destination.
Le paradoxe des transferts de fonds
Cette migration de détresse produit néanmoins un effet économique réel et mesurable. En 2023, les transferts de fonds envoyés par la diaspora ghanéenne vers le pays sont estimés à environ 4,6 milliards de dollars, soit approximativement 3,5 % du PIB national. Ces flux constituent une ressource vitale pour de nombreux ménages, et leur importance relative a tendance à croître à mesure que la crise économique s’approfondit.
Ce paradoxe est au cœur du débat sur le développement : la migration, en soulageant la pression sociale immédiate et en injectant des devises dans l’économie, peut retarder les réformes structurelles nécessaires. Elle prive également le Ghana de compétences formées à coût public un enseignant parti à Riyad est un poste vacant dans une école du Grand Accra, dans un secteur éducatif déjà en tension. L’expérience des Philippines est à cet égard instructive : Manille a construit sur plusieurs décennies un modèle de migration organisée par l’État, avec des agences agréées, des accords bilatéraux et des mécanismes de protection consulaire. Ce modèle a permis de mieux encadrer les départs et de négocier des garanties minimales face au système kafala des pays du Golfe — non sans limites, les abus persistant malgré le dispositif. Le Ghana, lui, en est encore à tenter de contrôler des filières qui lui échappent largement.
Transformer la pression démographique en levier
Le vrai défi posé par l’exode des jeunes Ghanéens vers le Golfe n’est pas migratoire : il est économique et politique. La Banque africaine de développement souligne que le Ghana dispose d’atouts réels ressources naturelles, secteur financier relativement développé, tradition démocratique mais que la création d’emplois formels reste très en deçà des besoins générés par sa démographie. La politique économique des derniers gouvernements s’est concentrée sur la stabilisation macroéconomique après la crise de 2022 restructuration de la dette, accord avec le FMI, tentative de redressement du cédi au détriment, souvent, des investissements productifs susceptibles de générer des emplois de qualité.
Des voix croissantes plaident pour que le secteur privé soit repositionné au centre de l’agenda de l’emploi des jeunes, avec un meilleur alignement entre les formations dispensées et les besoins réels du marché. L’idée d’un modèle ghanéen de gestion de la migration de travail analogue au modèle philippin, mais adapté au contexte ouest-africain fait également son chemin dans les cercles de politique publique. Elle supposerait des accords bilatéraux sérieux avec les pays d’accueil, une régulation effective des agences de recrutement, et des mécanismes de protection consulaire renforcés pour les travailleurs déjà partis.
En attendant, Francis Agyepong et des milliers d’autres continuent de voter avec leurs pieds. Leur départ est moins un choix qu’un aveu d’échec d’un système incapable, pour l’instant, de transformer sa jeunesse en moteur de développement. La question qui s’impose aux décideurs ghanéens est simple, et la réponse urgente : combien de cerveaux formés à prix public le pays peut-il encore se permettre d’exporter avant que cette hémorragie ne devienne irréversible ?
Sources
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Face au chômage, l’exode des jeunes Ghanéens vers le Golfe s’accélère — Jeune Afrique / The Africa Report, 2024
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New Report Highlights Pathways to Sustainable Jobs in Ghana — PNUD Ghana, 2024
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Ghana Unemployment Rate 2025 — GBC Ghana Online, 2025
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Profil migratoire de l’OIM : les Ghanéens qualifiés se tournent de plus en plus vers les pays hors d’Afrique — Organisation internationale pour les migrations, 2023
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An Exploratory Study on Labour Recruitment — OIM, Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Nigeria, Sénégal)
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Ministry cautions Ghanaians about activities of unlicensed private employment agencies — Ghana News Agency, mai 2023
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Cedi depreciation stood above 19% between 2022 and 2024 — MyJoyOnline, 2024
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Afrique subsaharienne : les transferts d’argent ont atteint 54 milliards de dollars en 2023 — Forbes Afrique, 2024
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Ghana Economic Outlook — Banque africaine de développement, 2024