Sahel : des moyens financiers croissants, mais l’insécurité reste hors de contrôle

La rédaction

octobre 12, 2026

Au Niger, 82,6 % des ressources du Fonds de solidarité pour la sauvegarde de la patrie sont consacrées aux dépenses sécuritaires. Au Burkina Faso, près de 30 % du budget national y est alloué. Au Mali, la défense et la sécurité captent désormais plus d’un quart des dépenses publiques. Ces trois États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont fait de l’effort budgétaire sécuritaire le cœur de leur doctrine de gouvernance. Pourtant, les violences s’intensifient. Ce paradoxe mérite une lecture comparative rigoureuse.

Une course aux ressources sécuritaires sans précédent régional

Les chiffres disponibles pour 2023 et 2024 dessinent une tendance commune aux trois capitales. Au Mali, le budget de la défense atteignait 440,9 milliards de FCFA en 2023, auxquels s’ajoutaient 171,9 milliards pour la sécurité intérieure, soit environ 17,8 % du budget national. En 2024, ce ratio combiné a franchi la barre de 24 %, pour un total avoisinant 740 milliards de FCFA sur un budget de 3 070 milliards. Bamako présente ainsi la progression annuelle la plus spectaculaire des trois pays, avec une hausse de plus de six points en un an.

Au Burkina Faso, la part défense-sécurité est passée de 28,42 % du budget en 2023 à 29,49 % en 2024, pour atteindre environ 960 milliards de FCFA. Ces montants sont d’autant plus significatifs qu’ils s’inscrivent dans un contexte de forte contraction des ressources extérieures, Ouagadougou ayant réduit sa dépendance aux appuis budgétaires occidentaux. Le Fonds de soutien patriotique burkinabè, pendant local du FSSP nigérien, aurait collecté 250 milliards de FCFA en neuf mois, témoignant d’une mobilisation interne comparable.

Au Niger, le véhicule de cet effort est le FSSP, créé par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie après le coup d’État de juillet 2023. Les ressources cumulées de ce fonds avoisinent désormais 71,4 milliards de FCFA selon le site officiel du FSSP, des bilans antérieurs fournis par l’Agence nigérienne de presse faisant état de 38,6 milliards à fin 2025. La part sécuritaire de 82,6 % de ces allocations représente un ratio supérieur à celui observé dans les budgets formels maliens ou burkinabè, ce qui s’explique par la nature même du FSSP : un fonds d’exception à vocation explicitement défensive, alimenté par des contributions obligatoires et volontaires, dont la logique diffère du circuit budgétaire ordinaire.

Ce que disent les données sur les violences

La question centrale est celle de l’efficacité opérationnelle de ces dépenses. Les données disponibles ne plaident pas en faveur d’un recul de l’insécurité. Les rapports ACLED sur le Niger en 2024 recensent 747 incidents sécuritaires sur l’année, dont 177 batailles, 172 actes de violence contre les civils et 79 explosions ou violences à distance, pour un total de 1 715 morts documentés. Ce niveau est structurellement plus élevé qu’en 2022, et les données trimestrielles confirment une persistance de l’intensité tout au long de l’année, y compris au quatrième trimestre avec 141 incidents et 240 morts.

Pour le Mali et le Burkina Faso, les tendances ACLED sur la période 2022-2024 vont dans le même sens : une aggravation continue de l’insécurité malgré la hausse des budgets dédiés. Les activités terroristes auraient accru les dépenses militaires de 105 % au Burkina Faso et de 145 % au Mali, selon une analyse publiée sur la corrélation entre violences jihadistes et réponses budgétaires dans la région. Autrement dit, c’est la progression de la menace qui tire les budgets vers le haut, et non l’inverse.

Cette dissociation entre effort financier et résultats sécuritaires n’est pas propre au Sahel. Une étude du CERDI publiée dans Oxford Economic Papers, portant sur l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, conclut certes qu’une hausse du ratio dépenses militaires/PIB réduit la probabilité d’intensité du conflit, mais principalement dans les cas de conflits de faible intensité. Dans le contexte sahélien, où les groupes armés ont développé des modes d’action décentralisés, mobiles et fondés sur la guérilla, les effets dissuasifs d’une hausse budgétaire restent limités par des facteurs structurels que la dépense ne saurait corriger seule.

Le problème de la gouvernance des fonds d’exception

Au-delà de l’efficacité opérationnelle, la question de la transparence constitue le second angle critique d’évaluation. Les fonds sécuritaires d’exception au Mali, au Burkina Faso et au Niger s’inscrivent formellement dans des architectures de contrôle qui existent sur le papier : contrôle financier a priori, inspections ministérielles, Cour des comptes, et dans une moindre mesure surveillance parlementaire via les mécanismes décrits par le NDI dans son guide sur le contrôle budgétaire du secteur de la sécurité.

Mais en pratique, ces dispositifs de contrôle sont fragilisés par deux facteurs convergents. D’une part, les trois États de l’AES sont gouvernés par des régimes militaires de transition qui ont suspendu ou réduit le rôle effectif des parlements. D’autre part, la nature même des fonds d’exception, alimentés par des contributions extérieures au budget formel, comme les dons en nature ou les prélèvements spéciaux, les soustrait partiellement aux circuits ordinaires de redevabilité. Le FMI a d’ailleurs signalé, dans son analyse de 2024 sur le Niger, que le FSSP, « dans sa configuration actuelle, peut limiter la flexibilité budgétaire, tout en augmentant les risques de gouvernance », formulation prudente mais sans ambiguïté sur les préoccupations de l’institution.

Cette opacité relative produit un double effet pervers : elle fragilise la légitimité des dépenses aux yeux des bailleurs potentiels, et elle rend impossible toute évaluation externe sérieuse de l’efficacité des ressources mobilisées. Sans données de résultats publiées, taux de neutralisation des groupes armés, indicateurs de sécurisation des axes, évolution du déplacement interne, les gouvernants ne peuvent ni démontrer que les fonds produisent leurs effets, ni identifier les allocations sous-optimales.

Un modèle sahélien face à ses limites structurelles

L’analyse comparative invite à formuler un constat de fond : le modèle de financement sécuritaire sahélien repose sur une hypothèse implicite selon laquelle la disponibilité des ressources constitue le principal facteur limitant de l’efficacité militaire. Cette hypothèse est partiellement juste, les forces armées sahéliennes ont longtemps souffert de sous-équipement chronique, mais elle est insuffisante pour rendre compte d’une insécurité qui a des racines politiques, sociales et économiques que les dépenses d’armement ne peuvent résoudre.

Les exemples extérieurs au Sahel sont instructifs, quoique non directement transposables. En Somalie, le financement sécuritaire d’urgence a surtout permis de maintenir une capacité de réponse minimale, essentiellement via des contributions multilatérales pour l’AMISOM puis l’AUSSOM, sans parvenir à une stabilisation durable du théâtre opérationnel. Le succès mesurable, selon l’Institut d’études de sécurité africain, se situe dans la capacité de réponse, pas dans la réduction structurelle de la menace.

La différence fondamentale entre le cas somalien et le modèle AES tient à l’origine des ressources : là où Mogadiscio s’est largement appuyée sur des financements extérieurs multilatéraux avec des exigences de redevabilité associées, Niamey, Bamako et Ouagadougou ont fait le choix politique d’une mobilisation nationale assumée, fonds patriotiques, prélèvements internes, contributions des entreprises, précisément pour échapper aux conditionnalités des partenaires traditionnels. Ce choix a une cohérence souverainiste réelle. Il comporte aussi un coût en termes d’efficacité vérifiable.

La question ouverte de l’allocation optimale

Pour les décideurs et analystes qui suivent les budgets sécuritaires sahéliens, la question n’est pas de savoir si les États de l’AES dépensent assez pour leur sécurité. Les chiffres, entre 18 et 30 % du budget national selon les pays, montrent que l’effort est considérable dans des économies sous forte contrainte fiscale. La question pertinente est double : comment s’assurer que ces dépenses produisent des résultats mesurables ? Et jusqu’où peuvent-elles croître sans compromettre les investissements dans les secteurs qui conditionnent la résilience à long terme des populations, éducation, santé, infrastructure rurale, dans des pays où l’IDH reste parmi les plus bas du monde ?

Une étude de la Ferdi sur les dépenses de sécurité et leurs effets d’éviction documentait déjà cet arbitrage structurel. La réponse ne viendra pas d’une réduction des budgets de défense dans un contexte d’insécurité aiguë. Elle viendra d’une meilleure architecture de redevabilité et d’une intégration plus systématique des indicateurs de résultat dans la gestion des fonds d’exception. C’est précisément ce que les régimes de transition ont jusqu’ici le moins bien réussi à construire.


Sources