AFRIQUE : À Dakar, les acteurs des droits humains alertent sur le recul des libertés

La rédaction

octobre 12, 2026

À la veille de la 89e session de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, plus de 200 défenseurs des droits humains se sont réunis à Dakar pour dresser un tableau alarmant de la situation dans les pays de l’Alliance des États du Sahel. Disparitions forcées, presse muselée, militants contraints à l’anonymat : le forum d’ONG organisé les 10 et 11 octobre 2026 a mis en lumière l’ampleur d’une répression que ses auteurs jugent invisible aux yeux du monde. La question posée avec acuité est celle de la capacité et de la volonté de l’institution africaine à transformer ces témoignages en actes concrets.

Un forum sous tension, entre documentation et autocensure

Le symbole est saisissant : des défenseurs des droits humains venus témoigner de violations graves ont dû le faire sous couvert d’anonymat, de peur de représailles dans leurs pays d’origine. Ce sont les conditions dans lesquelles s’est tenu, à Dakar, le forum d’ONG précédant l’ouverture de la 89e session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples un organe censé constituer le principal rempart institutionnel du continent en matière de droits fondamentaux.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger les trois États composant l’Alliance des États du Sahel depuis leur rupture officielle avec la CEDEAO en janvier 2024 occupaient le centre des débats. Les intervenants ont décrit une situation qui, selon eux, échappe largement à la perception extérieure : « Les gens ont l’impression que les choses se sont calmées au Sahel central, mais elles ne sont pas calmées. Les disparitions forcées, c’est le mode opératoire principal de ces juntes », a déclaré Bineta Sidibé-Gascon, présidente de l’observatoire Kisal, une organisation fondée en 2013 pour défendre les droits des communautés nomades dans l’espace sahélo-saharien.

La formulation qu’elle a choisie « au-delà d’une ‘silenciation’, aujourd’hui c’est une répression d’une violence inédite » résume l’inflexion qualitative que les organisations présentes cherchaient à faire valoir devant les commissaires. Il ne s’agit plus d’un rétrécissement graduel de l’espace civique, mais d’une rupture caractérisée avec les standards minimaux de l’État de droit.

La presse comme premier théâtre de la répression

La liberté de la presse constitue l’un des terrains où la dégradation est la plus aisément quantifiable. Un défenseur des droits humains, contraint à l’anonymat, a évoqué devant le forum la situation du Burkina Faso : « Dans un pays où 21 journalistes sont exilés et ceux qui sont à l’intérieur ne peuvent plus faire leur travail de journaliste, ce contre-pouvoir, ce ‘quatrième pouvoir’ a totalement disparu ! »

Ces chiffres s’inscrivent dans une tendance documentée par les classements annuels de Reporters sans frontières : en 2026, le Burkina Faso est classé 110e sur 180 pays, le Mali 133e et le Niger 120e des reculs significatifs par rapport à 2025, où les trois pays occupaient respectivement les rangs 105e, 119e et 83e. Le Niger enregistre la chute la plus spectaculaire, avec une dégringolade de 37 places en un an.

Ces classements reflètent une réalité concrète : depuis 2023, au moins treize médias ont été suspendus ou interdits de diffusion dans les trois pays, selon les données du Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et de RSF. Parmi eux, France 24, RFI, TV5Monde et Jeune Afrique ont été tour à tour visés, selon les pays et les périodes. En mai 2026, le CPJ documentait la suspension de neuf médias français au Niger en une seule décision administrative. L’absence de contre-pouvoir médiatique soulève une question que le défenseur anonyme a posée sans détour : « Comment on peut faire la redevabilité, comment on peut avoir la preuve que ce que dit le gouvernement est vrai ? »

Disparitions forcées : une pratique systémique documentée

Au-delà de la presse, c’est la question des disparitions forcées qui a dominé les échanges. Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté, entre 2024 et 2026, au moins quinze cas individuels distincts au Burkina Faso dont celui de cinq magistrats enlevés en octobre 2025 et des journalistes disparus depuis plusieurs mois. Le rapport mondial 2026 de Human Rights Watch sur le Burkina Faso évoque des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par différentes parties au conflit, y compris les forces armées régulières et leurs supplétifs. Le gouvernement de Ouagadougou a rejeté ces conclusions comme un « faux rapport » fondé sur des « allégations graves infondées », tout en affirmant agir dans le strict respect de ses engagements internationaux.

Pour les participants au forum de Dakar, cette posture de déni illustre précisément le problème structurel : les recommandations émises par les mécanismes régionaux et onusiens restent lettre morte dès lors qu’aucun mécanisme de vérification indépendant n’est déployé sur le terrain.

La Commission africaine face à ses propres limites

La demande formulée par Bineta Sidibé-Gascon au nom de la société civile est à la fois précise et politiquement délicate : « Il est temps que la Commission africaine des droits de l’homme se déplace et mandate des commissaires pour aller vérifier ce qui a été dit. La société civile, on ne peut pas continuer à venir ici, à s’exposer, à donner des éléments à documenter et que ces informations ne soient pas exploitées. »

L’histoire récente de la CADHP invite toutefois à la nuance sur la faisabilité de telles missions. L’institution a mandaté des missions d’établissement des faits dans des pays sous régime militairenotamment au Mali en 2012-2013 et, plus récemment, dans le cadre du conflit soudanais llkkmais avec des résultats très inégaux. Pour la Libye, une mission commanditée en 2018 n’a pu être effectuée en raison des conditions sécuritaires. Le précédent soudanais montre que, lorsque l’accès direct est impossible, la Commission s’appuie sur des témoignages recueillis dans des pays tiers une approche qui préserve la documentation mais limite l’impact politique immédiat.

La situation des pays de l’AES présente une difficulté supplémentaire : si aucune notification formelle de retrait ou de non-coopération vis-à-vis des mécanismes de la CADHP n’a été enregistrée à ce jour, les trois juntes ont adopté une posture de rupture progressive avec les institutions multilatérales. Leur retrait de la CEDEAO est consommé. Leur retrait du Statut de Rome de la CPI a été formalisé en 2025. La CADHP demeure, à ce stade, un espace dans lequel ces États maintiennent une présence formelle — mais sans que cela se traduise par une coopération substantielle aux procédures de contrôle.

Quelle pression effective pour l’Union africaine ?

La question de fond qui traverse le forum de Dakar est celle de l’effectivité des mécanismes régionaux. Les parallèles avec d’autres contextes sont éclairants : face à la junte birmane après le coup d’État de 2021, le Mécanisme d’enquête indépendant de l’ONU a démontré qu’il était possible de documenter des violations graves sans accès au terrain, en travaillant avec les réseaux de la diaspora et les sources ouvertes. Mais cette documentation n’a pas suffi à modifier substantiellement le comportement de la junte.

Pour les acteurs de la société civile sahélienne réunis à Dakar, la leçon est claire : la documentation ne vaut que si elle est suivie d’une mobilisation politique. Bineta Sidibé-Gascon appelle l’Union africaine à « hausser le ton ». La formule est volontairement sobre, mais elle pose un défi institutionnel réel : l’UA peut-elle exercer une pression effective sur des États membres qui ont déjà choisi de s’affranchir de plusieurs de ses mécanismes de régulation ? La 89e session de la Commission africaine, qui s’est tenue pendant dix jours à Dakar à partir du 12 octobre 2026, constituait une opportunité d’apporter une réponse à cette question. Reste à savoir si les commissaires ont saisi l’occasion d’agir au-delà de la rhétorique onctueuse qui accompagne trop souvent les grandes sessions institutionnelles africaines.


Sources