En l’espace de sept jours, deux hommes ont perdu la vie lors d’interventions policières dans la région de Koulikouro, au Mali. Des faits bruts qui, mis en série, interrogent plus largement les mécanismes de contrôle des forces de l’ordre sous la transition militaire et la persistance d’une impunité structurelle que les Nations unies documentent depuis plus d’une décennie.
Deux incidents, une même région, une semaine d’écart
Le 4 octobre 2026, à Dialakorodji, près de Kati, un homme circulant en cortège de mariage est écrasé par un véhicule de police lors d’un refus d’obtempérer. Le 11 octobre 2026, à Kourémalé, ville-frontière entre le Mali et la Guinée, un jeune homme d’une trentaine d’années, garde sur un site d’orpaillage, est abattu lors d’un contrôle routier portant, selon les témoignages recueillis par RFI, sur une simple vignette. Une passagère présente sur la moto au moment des faits a été transportée à Bamako pour y recevoir des soins.
Le lendemain, le 12 octobre, Kourémalé s’embrase. Le marché hebdomadaire ne peut se tenir, les boutiques ferment. Des manifestants allument des feux dans les rues. La police tire en l’air pour disperser la foule. Plusieurs blessés et de nombreuses arrestations sont signalés ; certaines sources locales évoquent un second décès, point qui n’a pas été confirmé de manière indépendante. Le gouvernorat de la région de Koulikouro, sollicité par RFI, n’a pas répondu à ces demandes, silence qui constitue, en lui-même, un signal politique.
La concomitance des deux incidents dans le même périmètre administratif n’est pas anodine. Elle traduit une tension qui dépasse le cas particulier pour interroger l’ensemble du dispositif de contrôle des forces de l’ordre maliennes dans un contexte de transition militaire.
Kourémalé, carrefour économique sous tension
La géographie de l’incident n’est pas neutre. Kourémalé est le principal poste-frontière terrestre entre le Mali et la Guinée, un point de passage stratégique pour les flux commerciaux et pour la circulation de l’or artisanal extrait dans la région de Kangaba, à une trentaine de kilomètres de là. Selon des estimations de 2024, les exportations clandestines d’or malien pourraient atteindre entre 30 et 57 tonnes par an, pour une valeur comprise entre 1,98 et 3,77 milliards de dollars, des flux qui, pour partie, empruntent cet axe frontalier.
Dans cet environnement où les enjeux économiques informels sont considérables et où les contrôles routiers sont fréquents, la relation entre population et forces de l’ordre est structurellement tendue. La victime du 11 octobre travaillait précisément dans ce secteur : garde sur un site d’orpaillage, il incarnait ce que des milliers de Maliens représentent dans ces zones périphériques, une économie de survie confrontée quotidiennement aux agents de l’État.
Des mécanismes de contrôle existants mais peu opérants
La question de la reddition de comptes en matière de violences policières au Mali renvoie à une architecture institutionnelle qui existe sur le papier mais dont l’efficacité reste limitée dans les faits. Depuis la transition, l’Inspection des services de sécurité et de la Protection civile (ISSPC) constitue l’organe central de contrôle interne relevant du ministère chargé de la Sécurité. Elle dispose d’un mandat d’audit et d’enquête prédisciplinaire. La loi n° 2022-037 du 27 octobre 2022 a par ailleurs militarisé la Police nationale, la plaçant sous l’autorité du ministre de la Sécurité et de la Protection civile, ce qui, dans le contexte de la transition, concentre davantage la chaîne de commandement sans créer d’organe autonome de contrôle externe.
Des institutions de contrôle externe existent, Commission nationale des droits de l’homme, Médiateur de la République, contrôle juridictionnel, mais elles fonctionnent dans un espace civil fortement contraint depuis 2021. L’Assemblée nationale, qui constituait l’un des leviers de contrôle parlementaire, a été suspendue.
Sur le plan judiciaire, la situation est éloquente. À ce jour, aucune source publique fiable ne permet d’établir qu’un policier malien a été condamné pour une bavure mortelle depuis le coup d’État d’août 2021. Le cas le plus documenté reste celui du commissaire Oumar Samaké, chef de la Forsat, inculpé en septembre 2021 pour des meurtres commis lors de la répression des manifestations de juillet 2020 : des policiers ont forcé l’accès à sa prison pour obtenir sa libération, et aucune condamnation n’a suivi. Ce précédent illustre avec une clarté brutale les limites de l’appareil judiciaire face aux corps en uniforme.
Une impunité structurelle documentée de longue date
Le problème n’est pas apparu avec la transition. Les rapports conjoints de la MINUSMA et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avaient déjà établi, dès 2014, que les forces maliennes commettaient des exécutions sommaires et des actes de torture sans que les auteurs présumés soient systématiquement poursuivis. En 2018, les autorités maliennes étaient impliquées dans 47 % des violations et abus documentés par la Division des droits de l’homme onusienne. Le rapport relevait comme problème central l’absence d’enquêtes judiciaires sur les infractions commises dans les zones contrôlées par l’État.
Avec le départ de la MINUSMA, décidé en 2023 par les autorités de transition, ce mécanisme de surveillance internationale a disparu. La FIDH, dans un rapport publié à l’occasion des quatre ans du coup d’État, évoque une répression systématique et un climat de terreur qui limitent les possibilités de dénonciation publique.
La comparaison régionale ne réconforte pas davantage. Dans les pays sahéliens voisins sous transition militaire, Burkina Faso et Guinée, les incidents mortels impliquant les forces de sécurité ont également donné lieu à des réponses institutionnelles insuffisantes : enquêtes limitées, déni, impunité largement dominante. Au Burkina Faso, selon Human Rights Watch, seuls deux des 57 incidents documentés impliquant les forces gouvernementales avaient fait l’objet d’une enquête connue. La logique sécuritaire prime, dans les trois pays, sur la reddition de comptes.
Le silence des institutions comme révélateur politique
L’absence de réponse du gouvernorat de Koulikouro aux sollicitations journalistiques n’est pas un détail procédural. Dans un contexte où les autorités de transition ont multiplié les discours sur la refondation de l’État et la souveraineté recouvrée, le silence face à deux morts en une semaine par intervention policière dans la même région est un signal fort. Il indique soit une incapacité à communiquer, soit une décision délibérée de ne pas alimenter un récit embarrassant.
Or c’est précisément cette absence de communication qui alimente la défiance. Les émeutes de Kourémalé ne sont pas nées du vide : elles ont surgi d’une population qui ne dispose d’aucun canal institutionnel crédible pour faire valoir une plainte, obtenir une explication ou espérer une sanction. Quand l’État se tait, la rue parle.
La question posée par ces deux incidents dépasse largement Kourémalé ou Dialakorodji. Elle touche à la capacité des autorités de transition à incarner l’État de droit qu’elles invoquent dans leurs discours, et à construire une légitimité qui ne repose pas uniquement sur la force. Dans une région sahélienne où la confiance entre populations et institutions est déjà profondément érodée par des années de crise sécuritaire, chaque bavure non traitée judiciairement devient un investissement dans la prochaine émeute.
Sources
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Mali : des manifestants dénoncent une bavure policière après la mort d’un jeune homme à Kourémalé : RFI, 13 octobre 2026
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Rapport public sur les droits de l’homme au Mali – MINUSMA/HCDH, février 2018 : MINUSMA, 2018
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Secteur de sécurité au Mali – fiche pays : DCAF (Centre pour la gouvernance du secteur de la sécurité), mise à jour récente
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Mali, quatre ans après le coup d’État : répression systématique et climat de terreur : FIDH, 2025
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Rapport mondial 2023 : Mali : Human Rights Watch, 2023
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Burkina Faso : crimes contre l’humanité commis par tous les camps : Human Rights Watch, avril 2026
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Rapport Amnesty International : Mali 2026 : Amnesty International, septembre 2026
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Dispositions institutionnelles et légales en matière de sécurité au Mali depuis août 2020 : African Security Network, 2023