Le changement d’enseigne était annoncé comme une normalisation. En juin 2025, le groupe Wagner quittait officiellement le Mali, remplacé par l’Africa Corps, structure directement rattachée au ministère russe de la Défense. Un an plus tard, les organisations de défense des droits humains continuent de documenter des exécutions de civils, des actes de torture et des frappes de drones meurtrières sans qu’aucune poursuite judiciaire n’ait été engagée.
Une transition d’étiquette plus que de pratique
La relève s’est opérée progressivement. Dès décembre 2024, un premier contingent d’environ 200 personnels de l’Africa Corps arrivait à Bamako, tandis que des blindés russes, véhicules Vystrel, BTR-82A, obusiers Msta-B, étaient livrés en janvier 2025. Wagner et son successeur ont coexisté plusieurs mois avant que le départ officiel de Wagner soit formalisé le 6 juin 2025. Dans les faits, une large partie des combattants et des cadres n’a pas quitté le territoire malien : ils ont simplement signé de nouveaux contrats avec le ministère russe de la Défense.
La rupture est donc avant tout institutionnelle. Là où Wagner fonctionnait comme une organisation semi-autonome héritée du réseau d’Evgueni Prigojine, l’Africa Corps relève d’une chaîne de commandement étatique, supervisée par le vice-ministre de la Défense Iounous-bek Evkourov. Selon le Monde, qui tire le bilan de la première année, cette nationalisation de la présence russe n’a pas pour autant résolu les difficultés opérationnelles sur le terrain.
Des violations documentées, des communautés ciblées
C’est dans ce contexte que s’inscrit le rapport d’Amnesty International publié à l’automne 2026. L’organisation y documente sept incidents distincts au cours desquels 34 civils ont été délibérément tués lors de patrouilles conjointes armée malienne-forces russes entre 2023 et 2025. Les modalités varient : exécutions sommaires, tortures dans des camps militaires, frappes de drones sur des rassemblements civils.
Deux épisodes illustrent l’ampleur des faits allégués. En mars 2025, une frappe de drone à Ejdeir, un jour de marché, a tué 16 personnes, sans que la présence de combattants n’ait pu être établie. En novembre 2025, une frappe similaire à Tangata, au lendemain d’un mariage, a fait 7 morts dans les mêmes conditions. Par ailleurs, au moins cinq personnes seraient mortes des suites de tortures infligées dans les camps militaires de Léré et de Nampala, selon les témoignages recueillis par Amnesty.
Les victimes appartiennent principalement aux communautés peule, touarègue et arabe vivant le long de la frontière mauritanienne, des populations soupçonnées de collusion avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), qui a effectivement renforcé sa présence dans ces zones en 2024-2025. Cette suspicion collective, documentée dans les sources de terrain, ne constitue pourtant pas une base légale pour des attaques indiscriminées.
L’incident le plus récent implique directement l’Africa Corps. Le 10 juillet 2026 à Bombori, selon Human Rights Watch, 80 hommes ont été rassemblés et battus par des éléments présumés de l’organisation ; six personnes tentant de fuir ont été abattues, trois autres exécutées.
L’impunité comme système
Face à ces accusations, la posture des autorités maliennes de transition se résume à un silence institutionnel documenté. Amnesty International a transmis ses conclusions au président Assimi Goïta le 3 août 2026 sans recevoir de réponse. Human Rights Watch indique avoir écrit au ministre malien de la Justice le 11 juin 2026, sans davantage de retour. Ousmane Diallo, chercheur senior sur le Sahel à Amnesty International, formule l’exigence minimale : « La protection des populations civiles dans le cadre du conflit doit être une priorité des autorités maliennes et de toutes les parties au conflit. »
Sur le plan judiciaire, aucune poursuite n’a été engagée contre des membres des forces gouvernementales pour exactions visant des civils depuis 2023. Le parallèle avec la République centrafricaine est éclairant : malgré l’existence d’une Cour pénale spéciale et de commissions d’enquête, aucune condamnation de membres de Wagner n’y a été obtenue entre 2019 et 2024, les investigations nationales ayant systématiquement buté sur la proximité entre le dispositif russo-centrafricain et le pouvoir exécutif.
La question de la responsabilité juridique internationale reste ouverte mais complexe. En droit international humanitaire, la responsabilité d’un État pour les actes de forces supplétives dépend du degré de contrôle exercé sur ces forces, la CIJ retenant un critère de « contrôle effectif » strict, le TPIY un critère de « contrôle global » plus souple. La nationalisation de la présence russe sous l’égide du ministère de la Défense renforce théoriquement les arguments permettant d’invoquer la responsabilité de Moscou, mais la démonstration juridique demeure ardue en l’absence de coopération des parties.
Quant à la CPI, si elle est techniquement compétente pour le Mali depuis le renvoi de 2012 et dispose d’une enquête active ayant déjà produit des condamnations, le Mali a notifié en juin 2026 son retrait du Statut de Rome, une décision qui, sans clore les affaires en cours, signale une volonté explicite de se soustraire au regard de la justice internationale.
Un partenariat sécuritaire sous surveillance
Le gouvernement de Bamako présente son partenariat avec les forces russes comme indispensable à la lutte contre les groupes armés dans un pays où l’État peine à projeter sa puissance sur des territoires immenses. L’argument opérationnel est réel : le GSIM a significativement intensifié ses opérations en 2025, menaçant plusieurs localités proches de la frontière mauritanienne. Mais la stratégie sécuritaire déployée frappes de drones sans identification certifiée des cibles, ratissages affectant des communautés entières soulève des questions qui ne se réduisent pas à des considérations tactiques.
La continuité des violations alléguées entre l’ère Wagner et l’ère Africa Corps pose en définitive une question structurelle : le changement d’étiquette juridique d’une force étrangère suffit-il à modifier ses pratiques sur le terrain, en l’absence de mécanismes de contrôle indépendants, de justice militaire effective et de volonté politique de reddition des comptes ?
Sources
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Tribune : du groupe Wagner à l’Africa Corps, la continuité de l’impunité ? — Amnesty International, octobre 2026
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Rapport Mali — Amnesty International (PDF) — Amnesty International, septembre 2026
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Mali : de graves abus commis dans un contexte de reprise des combats — Human Rights Watch, juin 2026
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Au Mali, les Russes d’Africa Corps en difficulté — Le Monde, juin 2026
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Au Mali, les Russes de Wagner quittent le pays, remplacés par ceux d’Africa Corps — Le Monde, juin 2025
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Déploiement des sociétés militaires privées russes en Afrique — Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr
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Retrait du Mali de la CPI : fin de partie ? — IRIS, 2026
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Rapport mondial 2025 — Mali — Human Rights Watch, 2025