Elle se présentait comme une femme de diplomate intégrée à la vie associative locale. Lui dirigeait un centre culturel. Quelques années plus tard, leurs trajectoires respectives révèlent une réalité plus structurée : derrière le couple Belyaev se dessine un modèle d’implantation russe qui avance sur plusieurs fronts simultanément, la culture, la religion, l’enseignement, sans jamais se montrer frontalement.
Brazzaville : le point de départ d’un double ancrage
Tout commence au Congo-Brazzaville. Sergey Belyaev y dirige à la fois le Centre culturel russe (CCR) et le bureau local de Rossotrudnichestvo, l’agence fédérale russe de diplomatie publique rattachée au ministère des Affaires étrangères. Son épouse, Irina Belyaeva, identifiée par le Russian Council sous son nom de jeune fille Irina Makarov, est elle aussi rattachée à ce bureau, tout en cultivant une image publique plus discrète au sein de l’association Brazza Accueil, qui regroupe environ une centaine de femmes expatriées.
La façade est soignée. Lors d’une visite au musée-galerie du Bassin du Congo avec des membres de l’association, Irina Belyaeva déclare : « Ce que nous avons appris ici est très instructif pour nous, même étant venues ici à plusieurs reprises. Comme c’est curieux, toutes les fois nous trouvons quelque chose de nouveau ici. » Le registre est celui de la curiosité culturelle sincère. Mais la réalité institutionnelle est plus dense : les deux époux publient parallèlement des travaux sur les mécanismes d’influence culturelle et économique à l’étranger.
Le CCR de Brazzaville sert également de relais à des opérations de mémoire à vocation politique. En 2017, le mouvement du « Régiment immortel » commémoration de la victoire soviétique sur le fascisme était déjà organisé dans plus de soixante-dix États, dont la République du Congo, depuis ce même centre culturel.
Elle vers Ouagadougou, lui vers l’Église
Les trajectoires du couple divergent ensuite géographiquement, mais convergent dans leur logique. Irina Belyaeva prend la direction de la Maison russe de Ouagadougou, inaugurée officiellement en octobre 2024. L’établissement, installé à la Médiathèque municipale de la capitale burkinabè avec le soutien de la commune, propose des cours de russe, des expositions photographiques, dont « Fenêtre sur la Russie » en janvier 2024, et des programmes de bourses vers les universités russes, notamment l’Université d’État de Saint-Pétersbourg. Le gouvernement de transition burkinabè soutient ouvertement l’initiative, y voyant la concrétisation du rapprochement entre Ibrahim Traoré et Vladimir Poutine.
Sergey Belyaev, lui, emprunte une autre porte : celle de l’Église. Il rejoint l’Exarchat patriarcal d’Afrique, créé par le Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe le 29 décembre 2021, dans le contexte du conflit entre Moscou et le patriarcat grec d’Alexandrie. L’exarchat, qui revendique près de 350 paroisses et communautés réparties dans une trentaine de pays africains en 2024, avance méthodiquement. Au Burundi, une divine liturgie est célébrée à Bujumbura le 14 janvier 2023 en présence de l’ambassadeur russe Valery Mikhaylov. Des ressortissants russes présents demandent formellement l’ouverture d’une paroisse du Patriarcat de Moscou. Le métropolite Leonid, responsable de l’exarchat, ne manque pas de saluer l’appui diplomatique : « Je remercie Valery Mikhaylov, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Fédération de Russie en République du Burundi, pour son aide active et complète. »
Rossotrudnichestvo : un réseau en expansion contrôlée
Le dispositif dans lequel s’inscrivent les Belyaev repose sur une architecture plus large. Rossotrudnichestvo disposait d’un budget annuel d’environ 54 millions d’euros en 2020, financé quasi intégralement par l’État russe. En Afrique subsaharienne, quatre Maisons russes officielles étaient opérationnelles en 2024 selon les données publiées par EUvsDisinfo, un réseau modeste comparé aux plus de 500 Instituts Confucius chinois dans le monde, mais en expansion délibérée, notamment vers l’Afrique francophone.
La méthode diffère structurellement de celle de Pékin. Là où les Instituts Confucius s’implantent dans les campus universitaires par des partenariats binationaux institutionnalisés, les Maisons russes restent des antennes de diplomatie d’État, parfois portées par des partenaires locaux non étatiques pour limiter les coûts et réduire la visibilité. Thierry Vircoulon, chercheur à l’IFRI spécialisé dans les réseaux russo-africains, souligne que les instruments de projection russe combinent diplomatie publique, réseaux d’influence et communication stratégique dans un ensemble difficile à saisir secteur par secteur.
De la coopération à l’emprise : où passe la ligne ?
Rien dans les parcours documentés des Belyaev ne démontre une coordination personnelle entre leurs activités respectives, ni une intention cachée qui excéderait le mandat institutionnel de chacun. Ils opèrent dans des structures distinctes, sur des terrains différents. C’est précisément là que réside l’intérêt analytique de leur trajectoire : elle illustre comment Moscou peut avancer simultanément dans plusieurs secteurs, culture, religion, enseignement supérieur, mobilité étudiante sans qu’aucun acteur individuel ne concentre à lui seul l’ensemble de l’effort.
Pris séparément, chacun de ces outils paraît banal : une Maison culturelle, une Église, des bourses d’études. Ensemble, ils installent progressivement des relais dans les institutions, les universités et les sociétés africaines. Le risque n’est pas nécessairement celui d’une manipulation coordonnée, mais celui d’une présence devenue si capillaire qu’elle brouille la frontière entre partenariat et dépendance. Pour les pays hôtes, la question n’est plus seulement de savoir avec qui ils coopèrent, mais jusqu’où ils acceptent que ce partenaire s’installe.
Sources
-
Musée-galerie du Bassin du Congo : les femmes expatriées apprécient les objets d’art — Le Courrier de Kinshasa
-
Célébration de la victoire sur le fascisme au Centre culturel russe de Brazzaville — Adiac-Congo, 2017
-
Divine Liturgy celebrated in Bujumbura, Burundi — Exarchate of Africa, janvier 2023
-
Inauguration de la Maison russe à Ouagadougou — Philendas, octobre 2024
-
La Rossotrudnichestvo en Afrique : propagande et soft power — EUvsDisinfo
-
Les Maisons russes, bras armé du soft power de Poutine en Afrique — Afrique XXI
-
Le grand retour de la Russie en Afrique — Arnaud Kalika, IFRI, avril 2019
-
Exposition photographique « Fenêtre sur la Russie » à Ouagadougou — Gouvernement du Burkina Faso, janvier 2024
-
Histoire de l’Exarchat patriarcal d’Afrique — Exarchat patriarcal d’Afrique