Mali : des civils sacrifiés, qui répondra du sang versé ?

La rédaction

octobre 19, 2026

Au Mali, au moins 1 407 civils ont été tués entre janvier et octobre 2024 selon les données d’ACLED reprises par Human Rights Watch, soit davantage qu’au cours de la même période en 2023. Derrière ces chiffres, une question juridique fondamentale : dans un conflit qui oppose les forces armées maliennes, leurs alliés étrangers et plusieurs groupes armés islamistes, qui est lié par le droit international humanitaire, et quels mécanismes permettent d’en exiger le respect ?

Un bilan civil qui aggrave l’impératif de qualification juridique

La distribution des responsabilités dans les pertes civiles est elle-même contestée, et politiquement sensible. Sur les 1 407 civils tués entre janvier et octobre 2024, ACLED en attribue 1 063 aux forces maliennes et à leurs alliés, et 344 aux groupes armés islamistes. En 2023, sur un total de 1 390 victimes civiles pour la même période de dix mois, 912 étaient imputées aux forces armées et 478 aux groupes jihadistes. Ces chiffres ne couvrent pas les mois de novembre et décembre, et d’autres auteurs ou incidents peuvent ne pas y être inclus ; ils constituent néanmoins le corpus statistique le plus documenté disponible.

À ces pertes directes s’ajoutent des déplacements massifs. Selon l’OIM, le Mali comptait en décembre 2024 quelque 402 167 personnes déplacées internes, concentrées à 70,6 % dans les régions de Gao, Ménaka, Mopti et Bandiagara, précisément les zones d’intensification des hostilités. Ces déplacements, conjugués aux restrictions d’accès aux services essentiels, constituent en eux-mêmes des indicateurs de violations potentielles du DIH, notamment des obligations de distinction et de précaution.

Les forces armées maliennes et Wagner face au DIH

L’opération de Moura : un cas d’école pour la qualification de crimes de guerre

Le massacre de Moura, survenu du 27 au 31 mars 2022, reste l’épisode le mieux documenté et le plus lourd de conséquences juridiques. Lors d’une opération aéroportée conjointe impliquant les forces armées maliennes (FAMa) et des personnels militaires étrangers identifiés par de nombreux témoins comme appartenant au groupe Wagner, environ 3 000 personnes ont été regroupées sur le marché hebdomadaire de la localité. Des hommes ont été séparés, les mains liées dans le dos, puis exécutés à proximité de fosses communes.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a établi des motifs raisonnables de croire qu’au moins 500 personnes ont été tuées en violation du droit international, dont une vingtaine de femmes et sept enfants. Le rapport documente également 58 cas de violences sexuelles ainsi que des actes de torture sur des détenus. Les qualifications envisagées sont celles de crimes de guerre, homicides volontaires, traitements cruels, violences sexuelles, et, potentiellement, de crimes contre l’humanité si le caractère généralisé ou systématique des faits venait à être établi. Le bilan officiel malien, qui avait annoncé la neutralisation de 203 « membres de groupes armés terroristes », est en contradiction frontale avec ces conclusions.

Les violations documentées en 2023-2024

Au-delà de Moura, Human Rights Watch a documenté une série de violations commises conjointement par les FAMa et leurs alliés étrangers. À Trabakoro, dans la région de Nara, une opération menée le 22 avril a tué 18 personnes, dont 14 enfants et 4 femmes. À Thioffol, des soldats ont abattu quatre civils, trois femmes et une fillette de sept ans. À Ouenkoro, au moins 20 civils ont été tués lors d’une opération de ratissage. S’y ajoutent des épisodes documentés de torture en détention, de pillage et de destruction de biens civils, actes prohibés par l’article 3 commun aux Conventions de Genève et par le droit coutumier des conflits armés non internationaux. Amnesty International, dans un rapport couvrant la période juin 2023-décembre 2025, confirme ces typologies de violations : meurtres, traitements cruels, atteintes à la dignité, détentions arbitraires et disparitions forcées lors d’opérations conjointes FAMa-Wagner.

L’opposabilité du DIH aux groupes armés non étatiques

La charge ne repose pas exclusivement sur les forces étatiques. La jurisprudence internationale, consolidée notamment par la Cour pénale internationale dans la situation malienne, affirme sans ambiguïté que le DIH est directement opposable à tout groupe armé organisé qui atteint les seuils d’organisation et d’intensité caractérisant un conflit armé non international (CANI). L’article 3 commun aux Conventions de Genève vise expressément « chaque partie au conflit », sans distinction entre acteurs étatiques et non étatiques.

La CPI a ainsi qualifié les affrontements opposant les forces maliennes aux groupes armés qui ont pris et contrôlé Tombouctou de CANI, dès lors que ces groupes disposaient d’une capacité militaire suffisante pour repousser les forces de l’État et exercer un contrôle territorial significatif. Au Mali, les principales organisations jihadistes actives, JNIM et GSIM en tête, remplissent manifestement ces critères : structures de commandement, recrutement, planification opérationnelle, contrôle de larges portions du territoire. Elles sont donc liées par les prohibitions fondamentales du DIH, notamment l’interdiction de cibler délibérément des civils, de recourir à la torture ou aux traitements cruels, et de prendre des otages. Cette opposabilité ne leur confère aucun statut politique particulier et ne vaut pas reconnaissance de belligérance.

Le vide institutionnel après le retrait de la MINUSMA

Le retrait complet de la MINUSMA au 31 décembre 2023, décidé à la demande des autorités maliennes de transition, a supprimé le principal mécanisme onusien de surveillance et de documentation des violations sur le terrain. La résolution 2690 du Conseil de sécurité, qui a organisé ce retrait, ne prévoit aucun mandat de protection physique de la population en remplacement. Le Conseil a transféré formellement cette responsabilité aux autorités maliennes, tout en rappelant leurs obligations internationales, formule politiquement prudente qui ne crée aucun instrument de contrôle opérationnel.

Cette lacune est d’autant plus préoccupante que les autorités de transition ont systématiquement entravé les initiatives de vérification indépendante. Dans le cadre de l’Examen périodique universel, il a été constaté que les demandes de visite des procédures spéciales de l’ONU n’avaient pas été acceptées, et que deux demandes de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples étaient restées sans réponse. La Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR), mécanisme national créé en 2014, a recueilli plus de 30 000 témoignages fin 2022, mais elle ne dispose d’aucune compétence pour les violations en cours et ses travaux ne s’accompagnent d’aucune poursuite pénale effective.

L’accountability : un horizon structurellement bloqué

La comparaison avec d’autres contextes sahéliens éclaire les possibilités réelles. En Centrafrique, la Cour pénale spéciale (CPS), juridiction à composante internationale, a rendu des verdicts contre des responsables de groupes armés centrafricains, démontrant la faisabilité d’un mécanisme hybride. Mais ni en Centrafrique ni au Burkina Faso, aucune procédure pénale publique n’a abouti à la mise en cause de membres de Wagner pour les violations documentées. L’écart entre la robustesse de la documentation internationale et la quasi-absence de judiciarisation constitue la faille structurelle commune à ces trois contextes.

Au Mali, cet écart est aggravé par le refus des autorités d’accéder aux demandes de commissions d’enquête indépendantes sur des événements comme Moura, Diallassagou ou Bounti, et par l’absence de toute mise en examen publiée de membres des FAMa pour les faits documentés par le HCDH, Human Rights Watch ou Amnesty International. Le droit international humanitaire impose pourtant aux États une obligation de rechercher et de poursuivre les auteurs de violations graves, obligation que les autorités maliennes n’ont pas remplie.

Une responsabilité partagée, une impunité commune

Le Mali présente une configuration dans laquelle la responsabilité des violations est juridiquement plurielle, forces étatiques, alliés étrangers, groupes armés non étatiques, mais où l’impunité est, elle, quasi universelle. Le DIH est techniquement opposable à toutes les parties ; sa mise en œuvre effective, elle, suppose des mécanismes de contrôle que les autorités maliennes ont méthodiquement écartés depuis 2021. La question qui s’impose aux acteurs régionaux et aux partenaires internationaux est désormais moins celle de l’applicabilité du droit que celle de sa mise en œuvre concrète : dans l’absence prolongée d’accountability interne, quelle architecture institutionnelle, régionale, internationale, hybride, pourrait encore créer les conditions minimales d’une protection effective des civils maliens ?

Sources