Le Grand Sud de Madagascar traverse une nouvelle crise alimentaire, mais la qualifier de simple catastrophe naturelle serait une erreur d’analyse. Derrière le choc climatique d’El Niño se dessine la géographie d’une vulnérabilité construite sur des décennies de sous-investissement, d’enclavement et de dépendance à une agriculture exposée aux aléas du ciel. C’est cette articulation entre aléa météorologique et fragilité structurelle qu’il faut décrypter pour comprendre pourquoi cette région plonge, épisode après épisode, dans l’urgence humanitaire.
Une crise alimentaire qui s’installe dans la durée
Les chiffres de la classification IPC dressent un tableau qui dépasse largement l’urgence conjoncturelle. Entre juillet et septembre 2023, environ 1,08 million de personnes, soit 16 % de la population analysée dans 22 districts du Grand Sud et du Grand Sud-Est, se trouvaient en insécurité alimentaire aiguë élevée (Phase 3 ou plus), dont 51 000 en Phase 4, dite d’urgence. La tendance s’est aggravée à l’approche de la soudure : les projections pour février-avril 2024 anticipaient 1,71 million de personnes en Phase 3 ou plus, dont 119 000 en Phase 4. Même après les récoltes et les interventions humanitaires de la mi-2024, la situation ne s’est que partiellement améliorée, avec 1,22 million de personnes toujours en insécurité alimentaire aiguë entre mai et septembre.
Dans les districts d’Amboasary-Atsimo, Ambovombe-Androy, Ampanihy et Bekily, 50 à 65 % des ménages sont classés en Phase 3 ou plus. Ces données ne décrivent pas une crise passagère : elles tracent le portrait d’une région où l’insécurité alimentaire est devenue l’état normal, rythmé par des pics saisonniers et des effondrements partiels. Le Grand Sud a connu au moins quatre épisodes consécutifs de sécheresse sévère depuis 2000, le dernier en date ayant culminé en 2020-2021 avec l’apparition de poches de Phase 5, le niveau dit « catastrophe », pour la première fois dans l’histoire du pays.
El Niño comme amplificateur d’une fragilité préexistante
L’épisode El Niño 2023-2024, qualifié par les prévisions de Météo Madagascar et du SARCOF d’intensité forte, comparable aux épisodes de 1997-1998 et 2015-2016, n’a pas créé les conditions de la crise : il les a exacerbées. Dans l’Androy, l’Anosy et le sud d’Atsimo-Andrefana, les prévisions annonçaient des précipitations inférieures à la normale de décembre 2023 à février 2024, des températures supérieures à la normale et un risque de sécheresse prolongée jusqu’à la période des récoltes d’avril-mai 2024.
Ce mécanisme est désormais bien documenté à l’échelle régionale. En Afrique australe, l’impact d’El Niño sur les cultures pluviales a été sévère : au Zimbabwe, la récolte céréalière 2024 a chuté de 71 % par rapport à la saison précédente ; en Zambie, 43 % des surfaces maïsières examinées ont été détruites ; au Malawi, où la relation entre El Niño et la production de maïs montre historiquement une baisse moyenne de 22,5 %, l’état de catastrophe a été déclaré en mars 2024. Madagascar, en position méridionale dans l’océan Indien occidental, obéit à des dynamiques climatiques analogues : les déficits pluviométriques consécutifs à El Niño frappent de plein fouet une agriculture dont la FAO décrit elle-même le caractère principalement pluvial et l’exposition extrême à l’irrégularité des pluies.
La question n’est donc pas de savoir si El Niño aggrave la situation, c’est établi, mais pourquoi la région demeure aussi peu capable d’en absorber les effets.
L’anatomie d’une vulnérabilité structurelle
La réponse tient en grande partie à trois déficits accumulés : le manque d’infrastructures de stockage, l’enclavement des marchés et la quasi-absence d’irrigation.
Dans les régions Androy et Anosy, les ménages ne disposent pas des équipements nécessaires pour conserver leurs récoltes : silos, greniers, fosses à grains sont insuffisants. Une enquête FAO-PAM indique que seulement 5 % des ménages androy vendaient des produits agricoles après la campagne agricole, tandis que 53 % disposaient de stocks alimentaires insuffisants ou préoccupants. L’accès aux marchés n’est guère plus favorable : dans la région Anosy, seulement 28,1 % des communes étaient accessibles toute l’année en voiture légère, et 17,2 % en saison sèche uniquement. Pour 42,2 % des communes, le marché le plus proche se trouvait à plus de 11 kilomètres. Ces chiffres ne décrivent pas un sous-développement abstrait : ils signifient concrètement qu’une récolte médiocre ne peut pas être compensée par des achats extérieurs, et qu’un excédent local ne peut pas être écoulé avant de se perdre.
L’absence d’irrigation constitue le troisième pilier de cette vulnérabilité. Plus de 90 % des habitants du Grand Sud dépendent de l’agriculture et de la pêche pour survivre, dans une région où l’eau de pluie demeure la quasi-unique source d’approvisionnement des cultures. Lorsque El Niño fait défaillir le cycle pluviométrique, il n’existe pas d’alternative technique immédiate à l’échelle des exploitations familiales.
Une réponse institutionnelle qui progresse, mais à un rythme insuffisant
Face à la menace d’El Niño, le gouvernement malgache et ses partenaires ont engagé une réponse anticipatoire coordonnée via le Bureau national de gestion des risques et des catastrophes (BNGRC). Le Plan humanitaire national 2023-2024 visait 1,6 million de personnes dans le Grand Sud et le Grand Sud-Est, avec un appel de 162 millions de dollars, dont 38,5 millions dédiés aux actions anticipatoires. Les mesures déployées incluaient la distribution de semences résistantes à la sécheresse, des transferts monétaires, la réhabilitation de points d’eau et des importations céréalières pour compenser un déficit national estimé à 25 % jusqu’en avril 2024.
Ces efforts ont produit des effets mesurables, la détérioration projetée pour le pic de soudure 2024 a été partiellement contenue, mais ils restent structurellement réactifs. En matière de financement climatique à long terme, les montants mobilisés semblent nettement en deçà des besoins : les sources disponibles font état d’environ 1,5 million de dollars du Fonds vert pour le climat sur la période 2018-2023 pour le projet PROSOL dans l’Androy, et de 10 millions de dollars programmés via le Fonds d’adaptation pour 2024-2029. À titre de comparaison, le seul appel humanitaire d’urgence 2023-2024 représentait plus de quinze fois ce montant. L’écart entre les financements d’urgence et les investissements d’adaptation de long terme illustre une logique de gestion de crise qui finance le symptôme sans traiter les causes.
Des projets structurants existent néanmoins : le projet PICAS-1 prévoit six infrastructures de stockage et 22 kilomètres de pistes rurales dans le district de Taolagnaro, ainsi que la réhabilitation de périmètres irrigués portant leur superficie à 636 hectares dans les régions Anosy et Androy. Ces investissements vont dans le bon sens, mais leur échelle reste modeste face à l’étendue des déficits identifiés.
Vers un changement de paradigme ?
La récurrence des crises dans le Grand Sud pose une question que les acteurs humanitaires et les bailleurs de fonds ne peuvent plus différer : jusqu’à quand le modèle de la réponse d’urgence restera-t-il l’instrument principal d’intervention dans cette région ? El Niño 2023-2024 a démontré, une fois de plus, que les populations de l’Androy, de l’Anosy et d’Atsimo-Andrefana ne manquent pas de résilience individuelle, elles ont survécu à quatre épisodes sévères en deux décennies, mais qu’elles n’ont pas les conditions structurelles pour transformer cette résilience en développement durable.
La réponse passe par une articulation plus étroite entre action humanitaire d’urgence et investissements de long terme dans l’irrigation, le stockage, les pistes rurales et les systèmes d’alerte précoce. Elle suppose aussi une révision des mécanismes de financement climatique, aujourd’hui trop fragmentés et trop lents pour anticiper des chocs dont la fréquence et l’intensité ne feront qu’augmenter avec le dérèglement climatique global. La question n’est pas de savoir si le prochain épisode El Niño frappera le Grand Sud, il le fera, mais si les institutions nationales et internationales auront, d’ici là, comblé suffisamment de ces failles structurelles pour que l’urgence cesse d’être la seule réponse possible.
Sources
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Rapport IPC Madagascar – Insécurité alimentaire aiguë mai 2024-avril 2025 : IPC Info, 2024
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Analyse IPC Grand Sud octobre 2023-septembre 2024 : ReliefWeb / IPC, janvier 2024
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Impact d’El Niño au Malawi, Zambie et Zimbabwe : ACAPS, mai 2024
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Communiqué de presse conjoint – Urgence de la réponse El Niño à Madagascar : ReliefWeb, 2024
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FAO – Agir tôt pour la sécurité alimentaire dans le Grand Sud : FAO Madagascar
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Projet PICAS-1 dans les régions Anosy et Androy : Ministère de l’Agriculture de Madagascar
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Perspectives climatiques octobre 2023-avril 2024 à Madagascar : Orange Madagascar / SARCOF
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Inventaire national des financements climatiques – Madagascar : Climate Action Transparency