Le 18 octobre, au moins 48 civils ont été tués à Tagadayat, dans la région de Ménaka, au nord-est du Mali. L’attaque, attribuée à l’État islamique au Sahel par le bureau exécutif de la communauté Idaksahak, s’inscrit dans une séquence d’escalade que ni les armées nationales ni les dispositifs régionaux n’ont su enrayer. Elle illustre avec une brutalité renouvelée ce que les analystes nomment désormais la « perméabilité opérationnelle » de la frontière Mali-Niger, une réalité structurelle, pas conjoncturelle.
Tagadayat, nœud d’un couloir sous pression permanente
La localité de Tagadayat n’est pas une cible au hasard. Située à la jonction des régions de Ménaka et de la frontière nigérienne, elle appartient au couloir Ménaka-Tillabéri, cet arc frontalier que les groupes armés jihadistes ont progressivement transformé en espace logistique et opérationnel depuis 2020. La communauté Idaksahak, peuple touareg sédentarisé de longue date dans cette zone, y a subi des pertes répétées au fil des années.
Le bilan humain de l’attaque, 48 morts, des blessés, de nouveaux déplacements, est lourd mais cohérent avec les tendances documentées. Entre janvier et juillet 2024, 7 incidents de violence contre des civils causant 66 victimes avaient déjà été recensés dans la seule région de Ménaka. La région comptait par ailleurs environ 74 000 personnes déplacées internes en septembre 2024, selon la matrice DTM de l’Organisation internationale pour les migrations, un chiffre en hausse de 25 % sur les quatre mois précédents.
Le silence initial des autorités de Bamako est lui-même révélateur. Au lendemain de l’attaque, aucune condamnation, aucune annonce d’enquête n’avait été émise par le gouvernement de transition ni par les Forces armées maliennes. L’unique communication officielle récente des FAMa concernait des frappes menées avant le massacre contre ce qu’elles désignaient comme une « base terroriste » dans la même zone, des opérations que des sources locales ont présentées comme le contexte ayant possiblement déclenché des représailles, sans que cette interprétation soit confirmée par Bamako.
La frontière Mali-Niger, laboratoire de la souveraineté fragmentée
Ce que révèle Tagadayat dépasse le seul bilan humain. Le couloir Ménaka-Tillabéri constitue depuis plusieurs années un cas d’école de ce que les spécialistes appellent la « souveraineté fragmentée » : un espace où les frontières internationales existent sur les cartes mais ne correspondent plus à aucune réalité de contrôle territorial.
ACLED décrit l’Azawagh, les confins Mali-Niger, comme un corridor logistique stratégique pour l’État islamique au Sahel, depuis lequel le groupe a notamment lancé son offensive sur Ménaka en 2022, jusqu’à prendre le contrôle d’Anderamboukane. L’International Crisis Group souligne de son côté que les insurgés exploitent systématiquement la frontière pour se soustraire aux poursuites : ils se replient du côté malien lorsque la pression monte au Niger, et inversement. L’Institut d’études de sécurité documente quant à lui une mobilité transrégionale facilitée par la fragmentation des dispositifs nationaux, les mécanismes d’échange de renseignements restant « insuffisants » entre les États concernés.
Cette perméabilité n’est pas nouvelle, mais elle s’est aggravée de manière mesurable depuis le retrait de Barkhane. Avant même la rétrocession définitive de la base de Gao, en août 2022, l’EIGS avait causé plus de 1 000 morts dans les régions de Gao et de Ménaka au cours de cette seule année, soit environ 40 % des décès enregistrés au Mali. La disparition de l’appui aérien français et des capacités de renseignement associées a privé les armées nationales d’un multiplicateur de force qu’elles n’ont pas su remplacer.
L’impasse post-G5 : des formules institutionnelles sans effectivité opérationnelle
La dissolution de fait du G5 Sahel, actée en décembre 2023 avec le retrait simultané du Niger et du Burkina Faso, a supprimé le dernier cadre formel de coopération militaire transfrontalière dans lequel s’inscrivaient des opérations comme Kana 1 et Kana 2, menées sur l’axe Mali-Niger au début de 2022. Depuis lors, aucune opération conjointe Mali-Niger officiellement documentée n’a été confirmée publiquement.
L’Alliance des États du Sahel, qui réunit désormais le Mali, le Niger et le Burkina Faso, a annoncé en janvier 2025 la création d’une force conjointe de 5 000 hommes. Mais aucune structure interopérable complète n’était opérationnelle à la date du massacre de Tagadayat, et aucun calendrier crédible de déploiement n’avait été rendu public. Entre la rhétorique souverainiste de l’AES et la réalité du terrain dans le couloir Ménaka-Tillabéri, le fossé demeure béant.
Ce vide institutionnel n’est pas sans précédent en Afrique de l’Ouest. La zone du parc W-Arly-Pendjari, aux confins du Burkina Faso, du Niger et du Bénin, offre un parallèle documenté : l’expansion jihadiste y est devenue durable précisément parce que trois conditions s’y conjuguaient, présence étatique faible et intermittente, espace transfrontalier permettant la circulation et le refuge, griefs locaux susceptibles d’être instrumentalisés. Selon des données compilées pour la période précédant 2024, les incidents armés dans ou à proximité des frontières des États côtiers avaient augmenté de plus de 250 % sur deux ans. Le couloir Ménaka-Tillabéri présente une configuration structurellement similaire.
Une localisation stratégique pour l’État islamique au Sahel
Entre 2023 et 2025, les localités touchées par des attaques explicitement attribuées à l’État islamique au Sahel dans ce couloir forment une géographie cohérente : Tidermène et Inkadewane au Mali en avril 2023, Teguey et Tassia au Niger en 2024, Makani et Fambita au Niger au premier trimestre 2025. Tagadayat s’inscrit dans cette cartographie de la violence comme un nouveau jalon, pas comme une anomalie.
La stratégie du groupe semble répondre à une logique d’affaiblissement des communautés, Idaksahak, Daoussahak, Peuls, historiquement présentes dans cette zone et susceptibles de résister à son emprise ou de coopérer avec les forces de sécurité. Les déplacements massifs de population que génèrent ces attaques servent un double objectif : vider les territoires de leurs habitants et tarir les sources de renseignement humain disponibles pour les armées nationales.
La gouvernance comme variable absente
Le massacre de Tagadayat pose en creux une question que ni Bamako ni Niamey ne traitent publiquement : comment exercer une souveraineté effective sur des espaces frontaliers que les appareils d’État n’administrent plus depuis des années ? La réponse militaire, frappes, patrouilles, opérations ponctuelles, s’avère insuffisante en l’absence d’une présence administrative minimale, de services publics et de mécanismes locaux de règlement des conflits.
L’expérience comparée du Liptako-Gourma montre que la gouvernance périphérique déficiente agit comme une condition facilitatrice de l’enracinement jihadiste, sans en être la cause unique. Les dynamiques communautaires, les économies illicites et les erreurs opérationnelles des forces de sécurité contribuent tout autant à la durabilité de la menace. Mais l’absence de gouvernance rend toute réponse strictement sécuritaire structurellement insuffisante.
À Tagadayat, 48 civils ont payé de leur vie cette équation non résolue. La question qui s’impose désormais aux décideurs régionaux est moins celle de savoir quel groupe a commis ce massacre que celle de savoir pourquoi, trois ans après le retrait de Barkhane et deux ans après la dissolution du G5 Sahel, aucune architecture de remplacement n’est parvenue à sécuriser un couloir frontalier pourtant identifié depuis longtemps comme le cœur de l’instabilité sahélienne.
Sources
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Mali : au moins 48 civils tués dans une attaque attribuée à Daech dans la région de Ménaka : Agence Anadolu, octobre 2026
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Protection Analysis Update Mali, mai 2025 : Global Protection Cluster, juin 2025
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Newly Restructured Islamic State Sahel Aims at Regional Expansion : ACLED
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Lac Tchad et Sahel : le casse-tête de la mobilité transfrontalière des terroristes : ISS Africa
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Alliance des États du Sahel : une configuration émergente : Fondation pour la recherche stratégique, 2025
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Gestion des territoires contrôlés par les groupes djihadistes au Sahel : OFPRA, 2023
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Court-circuiter l’État islamique au Sahel : International Crisis Group
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Évaluation territoriale Ménaka, août 2024 : ReliefWeb / OIM, 2024
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Dissolution du G5 Sahel : un maigre bilan après neuf ans d’existence : Le Figaro, décembre 2023