Trois ans après la disparition d’Evgueni Prigojine, les structures qu’il avait érigées en République centrafricaine n’ont pas implosé. Son fils Pavel, 28 ans, aurait consolidé l’emprise du réseau sur les mines d’or et de diamants du pays, selon une enquête du Wall Street Journal. Entre captation des ressources naturelles, mainmise sur l’appareil sécuritaire et trafic présumé de tramadol, le modèle Wagner en Centrafrique illustre une forme de prédation étatique que Moscou entend bien pérenniser.
De fils d’oligarque à héritier opérationnel
Pavel Evguenievitch Prigojine est né le 18 juin 1998 à Saint-Pétersbourg. Avant août 2023, son profil public se limitait à celui d’un héritier gestionnaire d’actifs immobiliers familiaux, notamment les complexes Lakhta Plaza et Lakhta Park et d’une société russe, Beta, dont il était devenu propriétaire en 2021. Son engagement auprès de Wagner relevait davantage du combattant que du stratège : son père avait lui-même déclaré en 2022 que Pavel avait d’abord effectué son service militaire obligatoire avant de signer un contrat avec le groupe, servant comme éclaireur et opérateur de drones en Syrie et en Ukraine.
La mort de son père dans le crash d’un avion près de Tver, le 23 août 2023, a tout changé. Dès novembre 2023, le ministère britannique de la Défense le présentait comme responsable d’une unité Wagner réorganisée. Selon le Wall Street Journal, Pavel aurait depuis consolidé sa position à la tête des opérations centrafricaines, avec environ 500 mercenaires basés à Bangui sous son autorité directe ou indirecte.
Cette emprise se distingue du dispositif Africa Corps, la structure créée par Moscou pour reprendre en main les actifs de Wagner après la mort de Prigojine père. Placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense, avec le vice-ministre Iounous-bek Evkourov comme figure politique centrale, l’Africa Corps n’aurait pas absorbé la totalité des réseaux centrafricains. Pavel Prigojine y aurait conservé une autonomie opérationnelle, signe que Moscou tolère, ou encourage, cette dualité pour préserver ses intérêts.
La mine de Ndassima, pierre angulaire d’un empire extractif
Le cœur économique du dispositif est la mine d’or de Ndassima, dans la préfecture de Ouaka. Transférée en 2020 à Midas Ressources, société rattachée aux réseaux Wagner, après le retrait de la société canadienne Axmin, elle est présentée comme la plus grande mine d’or du pays. Une estimation de 250 millions de dollars de production annuelle circule dans plusieurs médias. Les données publiques de l’USGS indiquent une production aurifère nationale exportée de 1 831 kg en 2023 et seulement 770 kg en 2024, des chiffres qui rendent difficile toute attribution de plusieurs tonnes à un seul site sans données de production directes vérifiées. Le Center for Strategic and International Studies confirme l’importance stratégique du site pour Wagner, mais reconnaît lui-même qu’il est « difficile d’évaluer les volumes réellement produits ».
L’autre pilier du dispositif extractif est Lobaye Invest, société spécialisée dans l’or et les diamants, dirigée par Dmitri Sytyi. Son statut illustre la reconnaissance internationale de l’emprise de Wagner : inscrite sur la liste des sanctions de l’Union européenne le 7 décembre 2022, dans le cadre du régime mondial de l’UE en matière de droits humains, elle fait également l’objet d’un blocage complet des avoirs aux États-Unis depuis décembre 2021, l’OFAC ayant désigné Lobaye Invest comme une société centrafricaine utilisée par Wagner pour exploiter des ressources naturelles. Dmitri Sytyi fait l’objet des mêmes mesures, assorties d’une interdiction de territoire dans l’Union européenne.
Ces sanctions n’ont pas mis fin aux activités. Le conseiller spécial de Touadéra, Fidèle Gouandjika, a qualifié de « propagande » les accusations d’un partage clandestin des richesses minières, affirmant que les opérateurs russes agissent dans le cadre du code minier centrafricain. Bangui n’a formulé aucune déclaration publique sur le statut de Midas Ressources ou sur le contrôle effectif de Ndassima depuis 2024.
Le tramadol comme instrument de dépendance sécuritaire
Au-delà des minerais, c’est un trafic d’une autre nature qui révèle la profondeur de la pénétration de Wagner dans l’appareil d’État centrafricain. Selon l’enquête du Wall Street Journal, le groupe contrôlerait une large part du trafic de tramadol dans le pays, un opioïde fortement dosé acheminé depuis l’Inde via la République démocratique du Congo et la rivière Oubangui. Cet opiacé serait fourni aux membres de la garde présidentielle de Faustin-Archange Touadéra ainsi qu’aux Requins, milice progouvernementale opérant à Bangui.
L’Institut Robert Lansing signale que ce tramadol distribué par les réseaux Wagner serait également utilisé par des groupes armés terroristes, dont Boko Haram. Les données de l’ONUDC ne permettent pas d’isoler un volume ou une valeur propres à la Centrafrique sur la période 2022-2025, les statistiques régionales portent sur des totaux de saisies de produits médicaux dans l’ensemble de l’espace CEMAC. Mais la mécanique décrite est plus préoccupante que les chiffres : Wagner ne vend pas seulement de la drogue, il entretient la dépendance de l’appareil sécuritaire et économique à son égard, au détriment de la souveraineté centrafricaine.
Un modèle de capture dont la Centrafrique est le laboratoire
Analysé dans une perspective comparative, le modèle centrafricain est le plus abouti de l’arsenal extractif russe en Afrique. Au Mali, l’Africa Corps cherche à reproduire le schéma protection militaire contre accès aux ressources minières, mais sans avoir encore atteint le niveau d’intégration centrafricain. En Libye, la logique est davantage celle d’un levier militaire indirect sur les infrastructures pétrolières que d’une capture extractive systématique.
Ce qui rend la situation centrafricaine singulière, c’est la combinaison de plusieurs facteurs rarement réunis : un pouvoir central dépendant de son protecteur extérieur, une faible capacité de contrôle de l’État sur ses propres ressources, des zones minières accessibles à des sociétés écrans, et une opacité entretenue sur les concessions et les circuits d’exportation. Le rapport de la Banque africaine de développement sur la RCA documente le résultat : en 2023, les exportations d’or et de diamants atteignaient 80,1 millions d’euros de valeur déclarée, pour seulement 2 millions d’euros de recettes publiques.
La question qui se pose, à mesure que Pavel Prigojine consolide sa position et que Moscou formalise sa présence militaire par un accord de défense avec Bangui, est de savoir si la Centrafrique dispose encore des leviers pour renégocier les termes d’une relation qui a progressivement vidé sa souveraineté de sa substance.
Sources
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Pavel Prigojine, du playboy à l’habile héritier de l’empire Wagner en Centrafrique — L’Express, 2023
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Central African Republic Mine Displays Stakes of Wagner Group’s Future — Center for Strategic and International Studies
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La méthode Wagner au service des ambitions russes en Afrique — Le Monde, août 2024
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Rapport ITIE RCA 2021 — Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives, 2024
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The Sentry : Wagner capture l’État centrafricain — The Sentry, juin 2023
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Rapport annuel RCA, Banque africaine de développement — BAD, 2024
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Africa Corps : Has Russia Hit a Ceiling in Africa? — Combating Terrorism Center, West Point
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Small-scale miners fear Wagner’s advances in CAR — Al Jazeera, juillet 2024