Le président ghanéen a annoncé le déploiement durable de soldats dans neuf réserves forestières récemment libérées de l’orpaillage illégal. Une rupture stratégique qui reconnaît l’échec des opérations ponctuelles, mais que l’histoire récente invite à examiner avec prudence.
Du coup-de-poing à la présence durable : un aveu d’échec
Depuis 2017, le Ghana a multiplié les opérations militaires contre le galamsey, terme local désignant l’orpaillage illégal, sans parvenir à en enrayer la progression. L’Opération Vanguard, lancée en juillet 2017 comme fer de lance d’une task-force conjointe armée-police, illustre parfaitement cette trajectoire : plus de 1 000 arrestations en quelques mois, destruction de milliers d’équipements, amélioration ponctuelle de la qualité de certains cours d’eau. Puis le retrait, et le retour inexorable des orpailleurs.
Les chiffres témoignent de l’ampleur du problème structurel. Entre 2017 et 2020, environ 845 arrestations ont été recensées, mais seulement 35 poursuites judiciaires auraient été engagées. Plus révélateur encore : la production d’or artisanal est passée d’environ 1,5 million d’onces en 2017 à près de 2 millions en 2018, au plus fort du moratoire censé suspendre l’exploitation à petite échelle. Le signal d’une application très sélective des interdictions.
C’est cette mécanique bien connue, démantèlement, retrait, réoccupation, que John Dramani Mahama entend désormais briser. En annonçant le stationnement permanent de militaires dans neuf réserves forestières récemment débarrassées du galamsey, le président ghanéen reconnaît implicitement que la pression temporaire ne suffit pas. Les gardes forestiers, confrontés à des attaques après le départ des soldats, ne peuvent assurer seuls la protection de ces zones.
Une dégradation qui s’accélère malgré les opérations successives
Le constat environnemental qui sous-tend cette décision est accablant. Selon la Forestry Commission du Ghana, l’orpaillage illégal avait dégradé 8 923,8 hectares de réserves forestières au 31 décembre 2024, contre 5 252,9 hectares en 2021, soit une progression de 70 % en trois ans, malgré les opérations Halt, Flush Out et Galamstop qui se sont succédé sur cette période. Au total, 45 réserves forestières et un parc national étaient affectés à fin 2024.
Ces chiffres, établis à partir d’imagerie satellitaire, de drones et d’analyses SIG, ne laissent aucune ambiguïté : les interventions militaires successives n’ont pas stoppé la déforestation induite par l’orpaillage illégal. Elles l’ont tout au plus localement et temporairement ralentie.
Les effectifs engagés dans ce secteur donnent la mesure du défi. Les estimations disponibles font état de 200 000 à 1 million de mineurs opérant sans licence au Ghana, avec un point central généralement retenu autour de 600 000 personnes. Ce bassin de main-d’œuvre, alimenté par des revenus que l’économie formelle ne peut concurrencer, constitue le principal facteur de résilience du galamsey face aux opérations répressives.
Ce que la comparaison régionale enseigne
Le Ghana n’est pas seul à avoir expérimenté la répression militaire comme réponse à l’orpaillage illégal, et les expériences voisines nuancent les attentes. En Côte d’Ivoire, le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal et la Brigade de répression des infractions au Code minier ont conduit, entre juillet 2021 et juillet 2026, près de 8 500 opérations aboutissant au déguerpissement de plus de 1 000 sites et à plus de 4 600 déférements. Des chiffres impressionnants, mais qui n’ont pas empêché la recolonisation persistante des zones libérées.
L’opération Sanu, conduite en 2024 avec INTERPOL en Guinée, au Sénégal et dans plusieurs autres pays, s’est soldée par 200 arrestations, sans pour autant documenter d’effet durable sur les flux d’exploitation illégale dans les zones ciblées. La Guinée reste marquée par des complicités locales tenaces et l’infiltration de réseaux criminels dans les zones aurifères de Siguiri.
Ce constat régional rejoint les conclusions de la comparaison péruvienne. À La Pampa, dans la région amazonienne de Madre de Dios, un déploiement de quelque 300 militaires et 1 200 policiers en 2019 a permis une réduction de 78 % de l’activité minière illégale l’année suivante, et les autorités ont maintenu trois bases permanentes pour consolider les gains. Mais des fronts miniers se sont immédiatement déplacés vers d’autres secteurs, notamment le haut de la rivière Malinowski, illustrant la plasticité des réseaux d’exploitation face à la coercition territoriale.
La militarisation entre outil nécessaire et condition insuffisante
La littérature académique et les grands instituts spécialisés ne rejettent pas le principe d’une présence militaire dans les zones à risque, mais en circonscrivent étroitement la portée. Le Resource Governance Institute souligne que l’intervention armée peut reprendre le contrôle d’un site sans supprimer ni la demande d’or, ni les réseaux de commercialisation, ni la dépendance économique des orpailleurs artisanaux. Elle risque en outre d’aggraver les risques de corruption et d’extorsion si les forces déployées ne sont pas soumises à un contrôle effectif, un écueil qu’Opération Vanguard avait déjà rencontré, avec des accusations de pots-de-vin et d’application sélective des sanctions.
Le cadre analytique du SWAC-OCDE sur les économies illicites sahéliennes va dans le même sens : lorsque l’orpaillage constitue une source de subsistance majeure et s’inscrit dans des dynamiques économiques locales non violentes, une réponse exclusivement sécuritaire risque de criminaliser les communautés sans neutraliser les intermédiaires, négociants et réseaux transfrontaliers qui structurent le marché.
À Accra, le gouvernement Mahama semble avoir intégré une partie de ce diagnostic. La présence militaire permanente est présentée non comme une fin en soi, mais comme un dispositif d’attente, le temps que la restauration des forêts dégradées et la protection des cours d’eau soient engagées. La coopération avec les autorités traditionnelles et la création d’activités économiques alternatives sont explicitement identifiées comme des conditions sine qua non à l’efficacité durable du dispositif.
Les conditions d’un pari réussi
L’annonce de Mahama comporte donc plusieurs paris imbriqués. Le premier est opérationnel : maintenir une présence militaire continue dans neuf réserves forestières exige des moyens logistiques, de renseignement et de rotation des effectifs que les précédentes opérations avaient précisément failli à réunir. Opération Vanguard avait souffert de difficultés de transport, de logement et d’évacuation des équipements saisis ; une partie des machines confisquées avait ultérieurement disparu, alimentant les soupçons de collusion.
Le deuxième pari est économique : si aucune alternative crédible de revenus n’est proposée aux populations qui dépendent du galamsey, la pression sur les neuf réserves sécurisées se reportera mécaniquement sur d’autres zones forestières, voire sur les mêmes sites par contournement progressif du dispositif. L’expérience péruvienne, tout comme les analyses de Chatham House sur la sécurité extractive communautaire, rappelle que la légitimité d’une présence militaire dépend en large partie de la capacité de l’État à offrir des moyens de subsistance alternatifs aux populations concernées.
Le troisième pari est judiciaire. Sur les quelque 850 personnes en attente de jugement pour exploitation minière illégale recensées en septembre 2024, seules 76 avaient été condamnées depuis août 2021 — un ratio qui dit tout de la fragilité de la chaîne pénale. Sans renforcement des poursuites, des condamnations effectives et du contrôle des flux financiers, la répression de terrain restera une pression sans effet durable sur les architectes économiques du galamsey.
La décision de John Dramani Mahama marque une rupture réelle avec la logique des opérations coup-de-poing. Mais la question qui se pose désormais n’est pas celle de la pertinence du principe, la nécessité d’une présence durable est établie, c’est celle des ressources, de la durée et des politiques complémentaires que le gouvernement ghanéen est prêt à mobiliser pour transformer un déploiement militaire en outil de reconquête territoriale pérenne. Les neuf réserves forestières pourraient devenir un laboratoire de cette ambition, ou un nouveau cas d’école sur les limites de la militarisation sans gouvernance.
Sources
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Operation Vanguard – Wikipedia : Encyclopédie collaborative, consulté 2025
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Illegal mining in forest reserves expanded by 70% between 2021 and 2024 : GhanaWeb / Forestry Commission, 2024
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Galamsey : le Ghana doit agir pour éviter une crise imminente : ISS Africa, 2024
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Galamsey destroys nearly 9 000 hectares of Ghana’s forest reserves : MyJoyOnline / Forestry Commission, 2024
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Ghana’s war on illegal mining has failed – The Conversation : The Conversation, 2025
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Opération INTERPOL contre l’exploitation minière illégale en Afrique de l’Ouest : NTERPOL, 2025
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Démanteler les économies illicites au service du terrorisme au Sahel : ISS Africa / SWAC-OCDE, 2023
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Why South America’s armies are losing the war for the Amazon : InSight Crime, 2024
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Providing community-based security in Africa’s extractive sector : Chatham House, 2020