La recomposition des alliances au Sahel depuis 2022 a brutalement redistribué les cartes d’une région que l’Algérie considère comme le prolongement naturel de sa sphère d’influence. Face au retrait français, à l’irruption de l’Africa Corps et à la consolidation de l’Alliance des États du Sahel (AES), Alger cherche à maintenir son rôle sans renoncer à une doctrine qui lui a toujours servi d’armure autant que de contrainte
Un environnement frontalier en mutation rapide
La création de l’AES le 16 septembre 2023, par le Mali, le Burkina Faso et le Niger réunis autour de la Charte du Liptako-Gourma, a formalisé une rupture que les trois coups d’État précédents avaient amorcée. Pour Alger, cette recomposition n’est pas une abstraction géopolitique : elle se joue à ses portes immédiates, le long de frontières que les incidents récents ont rendu plus poreuses.
Dans le nord malien, la reprise de Kidal par les forces armées maliennes et leurs alliés russes en novembre 2023 a provoqué le repli de groupes armés touaregs vers les secteurs proches de la frontière algérienne. La localité de Tinzaouaten, à quelques kilomètres du territoire algérien, a été le théâtre de combats et de frappes ayant causé des victimes civiles en 2024. Côté nigérien, la région de Tillabéri, frontalière de l’Algérie, a enregistré 311 incidents sécuritaires en 2024 selon les données compilées par des organismes de veille spécialisés, avec 286 victimes civiles répertoriées. L’Armée nationale populaire a, dans ce contexte, multiplié les opérations d’arrestation et de surveillance aux points de passage vers le Mali et le Niger.
C’est dans ce cadre que la pression pour un réajustement de la posture algérienne s’est accentuée.
La doctrine de non-ingérence à l’épreuve
La non-ingérence n’a jamais été un principe absolu pour Alger : c’est une règle souple, modulée selon les intérêts en jeu. Les précédents ne manquent pas. En 2013, lors de l’opération Serval, l’Algérie a autorisé le survol de son territoire par l’aviation française, une entorse discrète mais significative à sa doctrine habituelle. Elle avait également participé à la MINUSMA au Mali sous mandat onusien. Plus récemment, selon Jeune Afrique, la pression sécuritaire aux frontières méridionales a conduit Alger à envisager des formes d’engagement militaire plus directes, présentées comme relevant de la légitime défense frontalière plutôt que d’une projection de puissance.
Ce glissement progressif n’invalide pas la doctrine, il en révèle l’architecture réelle : l’Algérie accepte l’engagement extérieur lorsqu’il protège son territoire ou ses ressortissants, refuse les opérations expéditionnaires autonomes et reste hostile aux interventions militaires multilatérales qu’elle ne contrôle pas, ce qui explique son opposition à une intervention armée de la CEDEAO au Niger en juillet 2023.
Face à l’AES : convergence de façade, divergence de fond
La position officielle algérienne à l’égard de l’Alliance des États du Sahel est construite sur une ambiguïté calculée. Alger n’a pas contesté la légitimité de l’AES en tant que regroupement d’États souverains, et partage avec elle un point de doctrine central : le rejet de l’ingérence extérieure. Mais cette convergence de surface masque des divergences structurelles.
L’Algérie ne s’est pas associée au projet institutionnel de l’AES. Elle a au contraire cherché à maintenir des canaux bilatéraux distincts avec chacun des trois pays membres, fidèle à une approche qui lui permet de rester arbitre plutôt que partie prenante. En 2024, cette stratégie a affiché ses limites : le Mali a dénoncé l’Accord pour la paix et la réconciliation en janvier 2024, torpillant un processus qu’Alger avait co-construit depuis 2015 et qui constituait l’un des piliers de son influence régionale. Au Niger, l’initiative de transition civile proposée par Alger après le coup d’État de juillet 2023, incluant la nomination d’un envoyé spécial, n’a débouché sur aucun accord formel, les autorités de Niamey ayant rejeté le cadre proposé.
L’Institute for Security Studies résume la situation avec précision : la stratégie algérienne s’apparente à une tentative de repositionnement après une perte d’influence, dans un espace où les juntes sahéliennes ont désormais choisi l’autonomie stratégique et le partenariat russe comme boussoles.
L’Africa Corps, nouvelle variable de l’équation
Le déploiement de l’Africa Corps dans les trois pays de l’AES constitue l’une des transformations les plus significatives de l’environnement sécuritaire algérien. Les estimations disponibles font état d’environ 1 000 personnels au Mali, 100 à 200 au Burkina Faso et 100 au Niger, soit quelque 1 200 à 1 300 hommes au total, hors les quelque 1 500 combattants de l’ancienne structure Wagner toujours présents au Mali. Ces chiffres restent des estimations, la Russie n’ayant publié aucun effectif officiel.
Pour Alger, cette présence pose une question stratégique d’une nature différente de celle posée par le dispositif français Barkhane. La France, avec laquelle l’Algérie entretenait une relation de méfiance historique mais aussi de coopération antiterroriste tacite, notamment via le partage de renseignements, représentait un acteur dont les intentions et les lignes rouges étaient lisibles. La Russie, dont la présence au Sahel s’accompagne d’une rhétorique anti-occidentale et anti-algérienne par intermittence, est un partenaire plus imprévisible, même si Moscou et Alger entretiennent des relations de défense de longue date.
Le retrait de Barkhane, officiellement acté en 2022, a donc redonné à l’Algérie une marge de manœuvre dans son environnement immédiat, mais sans produire le vide d’influence qu’Alger aurait pu combler seule. Comme le notait Le Monde à l’occasion de la fin officielle de l’opération, ce retrait a plutôt accéléré la compétition entre puissances pour occuper l’espace laissé vacant, au profit, provisoirement, de Moscou et de ses supplétifs.
Algérie-Maroc : deux logiques d’influence face au même séisme
La recomposition des alliances sahéliennes a également reconfiguré la compétition algéro-marocaine dans la région, longtemps confinée au dossier du Sahara occidental. Rabat a développé une stratégie d’influence souple, fondée sur des offres économiques différenciées, l’Initiative atlantique visant à proposer aux pays sahéliens enclavés un accès aux ports marocains en est l’illustration la plus structurée, des réseaux religieux, une coopération éducative et une relation pragmatique avec les juntes, sans alignement institutionnel explicite sur l’AES.
Alger, en revanche, mise sur des atouts de proximité : frontières communes, profondeur historique dans la médiation malienne, leviers énergétiques et coopération sécuritaire. Cette stratégie de puissance de voisinage produit une dépendance plus directe mais aussi plus contraignante, et suppose que les régimes sahéliens soient prêts à reconnaître à Alger un rôle central qu’ils rechignent de plus en plus à lui accorder.
Des marges de manœuvre réduites, une centralité à reconstruire
L’analyse combinée des sources disponibles, ISS, Crisis Group, IRIS, dessine une Algérie dont les instruments traditionnels sont mis en défaut par des acteurs qui ne jouent plus selon les mêmes règles. La médiation suppose un arbitre reconnu ; les juntes sahéliennes ne reconnaissent plus d’arbitre extérieur. La non-ingérence protège la crédibilité ; elle réduit aussi la capacité d’action directe.
Ce paradoxe n’est pas insoluble, mais sa résolution exige une adaptation que les chancelleries algériennes n’ont pas encore pleinement formalisée. Le maintien d’un rôle au Conseil de sécurité de l’ONU, l’Algérie y siégeait comme membre non permanent en 2024, ainsi que la préservation de relations bilatérales avec chacun des pays de l’AES constituent les points d’appui d’une influence à reconstruire sur de nouvelles bases.
La question qui s’impose dès lors n’est pas de savoir si l’Algérie restera un acteur sahélien, sa géographie l’y condamne, mais si elle parviendra à transformer une présence subie en une influence choisie, à l’heure où la recomposition des alliances n’a pas encore atteint son point d’équilibre.
Sources
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Le retour de l’Algérie au Sahel : crise ou opportunité : Institute for Security Studies, 2024
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L’Algérie à la recherche d’un nouvel équilibre au Sahel : Wathi, 2024
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Fin de la doctrine de non-intervention : pourquoi Alger s’engage militairement au Sahel : Jeune Afrique
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Africa Corps – Wikipedia : Wikipédia
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Fin officielle de l’opération militaire Barkhane : Le Monde, novembre 2022
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Note de la Fondation pour la Recherche Stratégique sur l’AES : Fondation pour la Recherche Stratégique, 2025
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Algérie vers un changement de paradigme en matière de politique étrangère : IRIS, 2024
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Crisis Group – Algérie-Maroc : International Crisis Group, décembre 2024