Sénégal : droit de grève et réquisitions, l’équilibre délicat à l’approche des JOJ

La rédaction

octobre 22, 2026

Du 21 au 23 octobre 2026, une grève générale de 72 heures déclenchée par treize centrales syndicales a mis à l’arrêt une partie du Sénégal, à dix jours de l’ouverture des Jeux olympiques de la Jeunesse à Dakar. En réponse, le gouvernement a recouru à des réquisitions de travailleurs dans les transports et l’énergie, un mécanisme légalement encadré, mais dont l’usage soulève des questions de proportionnalité que le droit international du travail ne saurait ignorer.


Une mobilisation syndicale inédite dans un contexte politique chargé

Le Front syndical pour la défense du travail (FSDT), qui fédère treize centrales syndicales, a appelé à l’arrêt de travail dans les secteurs de l’enseignement, de la santé, des transports et de la justice. Le mouvement est bien suivi selon ses initiateurs, qui revendiquent un taux national de participation de 75 %. Dans les transports en commun dakarois, la quasi-totalité des bus de la société Dakar Demm Dik est restée au dépôt lors de la première journée. « Ce n’est pas bon, il faudrait mieux qu’ils travaillent. Au moment où je vous parle, je ne sais pas quel car je vais prendre », confie Saliou Khouma, étudiant usager pris de court, cité par RFI.

La toile de fond est lourde de symbolique : les Jeux olympiques de la Jeunesse (JOJ) s’ouvrent le 31 octobre et se tiennent jusqu’au 13 novembre, avec un budget d’organisation d’environ 36 milliards de francs CFA engagés par l’État sénégalais, auxquels s’ajoutent une contribution du Comité international olympique annoncée à hauteur de 54 milliards et un prêt de l’Agence française de développement de près de 39,4 milliards pour les infrastructures. Pour les syndicats, cette vitrine internationale amplifie le message : « On ne peut pas organiser les JOJ avec des milliards en jeu alors qu’actuellement, les travailleurs sénégalais ne sont pas respectés », déclare un agent de mairie en grève, anonymement rapporté par RFI.

Le fond revendicatif est lui aussi précis. Le FSDT impute le mouvement au non-respect du Pacte national de stabilité sociale et d’émergence économique, signé le 1er mai 2025 entre le gouvernement, le patronat et vingt-quatre centrales syndicales. Sur les 84 engagements que contient ce texte, le gouvernement affirme en avoir intégralement exécuté 35 et en avoir 25 en cours d’exécution. Les syndicats contestent cette comptabilité et pointent notamment l’absence de l’arrêté installant les organes de pilotage du pacte, le retard de décrets relatifs aux statuts des agents régionaux et des techniciens supérieurs de santé, ainsi que la non-généralisation de l’indemnité de logement.


La réquisition : un outil légal, mais aux contours précis

Face à la paralysie des transports, le gouverneur de Dakar a ordonné la réquisition de conducteurs de Dakar Demm Dik et d’agents de la Senelec. La mesure est fondée sur l’article L.276 du Code du travail sénégalais, qui autorise l’autorité administrative à réquisitionner, à tout moment, des travailleurs, du privé comme du public, occupant des emplois indispensables à la sécurité des personnes et des biens, au maintien de l’ordre public, à la continuité des services publics ou à la satisfaction des besoins essentiels de la Nation. Le décret n° 72-017 du 11 janvier 1972 en définit la liste : distribution d’eau et d’électricité, services hospitaliers, incendie et secours, communications, protection aérienne. Le refus d’obtempérer à une réquisition régulièrement notifiée peut entraîner des sanctions disciplinaires et pénales.

La base légale existe donc. Mais elle impose une condition que les syndicats contestent vigoureusement : la réquisition doit être ciblée sur des emplois légalement qualifiés d’indispensables, et non étendue indistinctement à l’ensemble des grévistes. Le FSDT, par la voix de son coordonnateur technique Pape Birama Diallo, qualifie ces mesures de « réquisitions collectives » illégales : « Le gouvernement utilise des subterfuges, les moyens du bord, pour empêcher le déroulement de la grève avec des méthodes archaïques. En utilisant leur arme favorite, la répression, les autorités démontrent qu’elles sont en panique. Mais nous restons ouverts au dialogue, tant que cela est possible. »

Le gouvernement, de son côté, n’a pas publié d’argumentaire juridique détaillant les catégories de personnels réquisitionnés, leur caractère indispensable ou la proportionnalité des mesures. La justification officielle s’est bornée à invoquer la continuité du service public, dans le contexte d’une grève que le ministère de la Fonction publique juge « illicite », au motif que le préavis unique du FSDT ne pourrait légalement couvrir simultanément les secteurs public, parapublic et privé.


Un précédent récurrent, une contestation constante

La réquisition n’est pas une nouveauté dans la pratique administrative sénégalaise. En juillet 2025, le garde des Sceaux avait déjà sollicité des gouverneurs pour réquisitionner des greffiers en grève, afin d’assurer la continuité du service judiciaire. Les syndicats avaient alors dénoncé une procédure illégale et annoncé des recours, sans qu’une décision juridictionnelle définitive n’ait sanctionné ces mesures. Le précédent de 2019, lors de la grève de la Société des eaux, avait déjà mobilisé le même article L.276 pour garantir la distribution d’eau potable, terrain plus solide juridiquement, puisqu’il s’agissait d’un service dont l’interruption pouvait constituer un risque sanitaire direct.

Ce que révèle l’accumulation de ces précédents, c’est moins une stratégie juridique cohérente qu’un réflexe gouvernemental : la réquisition comme réponse immédiate aux mouvements jugés déstabilisateurs, sans vérification systématique de la qualification des postes concernés. Le suivi inégal de la grève dans d’autres secteurs nuance cependant le tableau. Une enseignante syndiquée du quartier de Ouakam, citée par RFI, dit tout haut ce que d’autres pensent tout bas : « Il n’y a pas beaucoup d’intérêt à respecter des mots d’ordre qui n’ont pas d’aboutissement avec, à la fin, un terrain d’entente trouvé entre le gouvernement et les syndicats qui n’est jamais respecté. »


Ce que dit le droit international : nécessité et proportionnalité

La doctrine du Comité de la liberté syndicale (CLS) de l’Organisation internationale du travail est sans ambiguïté sur ce point : la réquisition de grévistes n’est acceptable que si elle répond à une nécessité réelle, risque concret pour la vie, la sécurité ou la santé de la population, ou crise nationale aiguë. Une perturbation économique, aussi coûteuse soit-elle, ne suffit pas. Le CLS distingue en outre trois mécanismes : l’interdiction de la grève dans les services essentiels au sens strict, le service minimum négocié avec les syndicats, et la réquisition, qui doit rester une mesure de dernier ressort, proportionnée, limitée dans sa portée et dans le temps, et dépourvue de tout objectif de représailles.

La comparaison régionale éclaire la singularité relative du cas sénégalais. Au Mali, la réquisition de magistrats grévistes en 2018 invoquait explicitement le risque d’atteinte grave à l’ordre public. Au Burkina Faso, le cadre légal est formellement le plus précis de l’espace UEMOA, l’article 384 du Code du travail de 2008 et l’arrêté de 2009 qui en précise les modalités imposent une réquisition individuelle, ou collective seulement par décret en Conseil des ministres en cas de besoin impérieux. En Côte d’Ivoire, c’est le mécanisme du service minimum qui prévaut, avec un pouvoir présidentiel de contrainte en cas de menace pour l’ordre public. Ces trois systèmes partagent un principe commun : la réquisition doit être justifiée, ciblée et encadrée, non pas décrétée par un gouverneur de région face à une grève générale.


Un dialogue social structurellement fragilisé

Ce qui frappe dans l’épisode d’octobre 2026, c’est moins le recours à la réquisition en lui-même que l’absence de désescalade préventive. Les revendications du FSDT ne sont pas nouvelles : plusieurs d’entre elles figuraient dans le Pacte de mai 2025, qui portait pourtant la signature de vingt-quatre centrales. Que treize d’entre elles aient jugé nécessaire de déclencher une grève générale dix-huit mois plus tard, à dix jours d’une vitrine internationale, témoigne de la profondeur du déficit de confiance entre les parties.

Le gouvernement sénégalais se trouve ainsi dans une position délicate : utiliser la légitimité des JOJ pour faire pression sur les syndicats tout en déclarant le mouvement illicite, c’est alimenter précisément le grief central du FSDT, celui d’un État qui signe des accords sans en assurer le suivi. La réquisition, dans ce contexte, apparaît moins comme un outil de gestion des services essentiels que comme un signal d’autorité dans un rapport de force.

La question qui s’ouvre au lendemain de ces 72 heures est donc moins juridique que politique : peut-on reconstruire un dialogue social crédible dans un pays qui accueille une compétition mondiale, si la méthode de réponse aux conflits reste la sanction unilatérale plutôt que l’exécution des engagements signés ?


Sources