En refusant d’intervenir en faveur de cinq activistes arrêtés le 15 octobre 2026, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra a brandi le principe de séparation des pouvoirs comme bouclier. Ce geste, aussi vertueux qu’il paraisse en surface, met en lumière une tension structurelle que partagent la plupart des États d’Afrique francophone : la distance souvent considérable entre l’indépendance judiciaire proclamée dans les textes et celle qui s’exerce réellement dans les palais de justice.
Le cas centrafricain, révélateur d’une tension continentale
Les faits sont simples : cinq organisateurs d’une journée « ville morte » contre la hausse du carburant ont été appréhendés par la police centrafricaine. Interpellé sur cette affaire, le président Touadéra a opposé une fin de non-recevoir, au nom du respect de la procédure judiciaire. Selon RFI, qui rapporte l’événement le 22 octobre 2026, aucune pression officielle n’a été exercée par l’exécutif pour obtenir leur remise en liberté.
La posture est juridiquement défendable. Le droit de grâce présidentielle, prévu dans toutes les constitutions de la région, ne confère pas au chef de l’État le pouvoir d’ordonner la libération d’une personne dont la procédure est encore en cours. La jurisprudence sénégalaise l’a établi avec netteté : la Cour suprême a jugé que la grâce ne peut intervenir qu’après une condamnation définitive, faute de quoi elle constituerait une ingérence dans une procédure pendante. Le principe est identique en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou au Mali, même si les textes constitutionnels varient dans leurs formulations.
Mais derrière cette position de principe se pose une question autrement plus complexe : l’indépendance affichée est-elle réelle, ou dissimule-t-elle simplement une non-intervention choisie ?
Des indicateurs qui pointent vers une dégradation régionale
Les données disponibles pour 2024-2026 ne permettent pas d’optimisme excessif. Le World Justice Project, dans son édition 2026 publiée le 21 octobre, constate que 62 % des pays dans le monde ont enregistré un recul de l’état de droit, contre 38 % une amélioration. Plus précisément, les limites judiciaires au pouvoir exécutif ont diminué dans 61 % des pays, et l’absence d’influence gouvernementale indue sur la justice civile s’est dégradée dans 67 % des États évalués. L’Afrique francophone n’échappe pas à cette tendance de fond.
La République centrafricaine est, en l’occurrence, absente du classement mondial du WJP, ses données ne sont pas suffisantes pour être intégrées à l’index, ce qui dit déjà quelque chose de l’état de ses institutions. L’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique 2024, qui intègre des indicateurs V-Dem et WJP sur l’impartialité du système judiciaire, confirme pour les pays couverts une fragilité structurelle des mécanismes de nomination et d’autonomie des juges.
Dans ce contexte, la question de la nomination des magistrats est centrale. En RCA, depuis l’élection de Touadéra en 2016, les juges sont formellement nommés par décret présidentiel après avis du Conseil supérieur de la magistrature. Ce dernier joue un rôle de filtrage, mais n’a pas le dernier mot. La Constitution du 30 août 2023 affirme certes l’inamovibilité des magistrats du siège, sans rompre avec le schéma de désignation exécutive. Un magistrat nommé par le chef de l’État peut-il, sans pression institutionnelle d’aucune sorte, statuer librement dans une affaire politiquement sensible ? La question reste ouverte, et elle ne vaut pas seulement pour Bangui.
Sénégal, Côte d’Ivoire : des cas qui éclairent les nuances
Le défi analytique est de distinguer trois niveaux de réalité : l’acte présidentiel explicite d’ingérence, la décision prise sous autorité présidentielle sans instruction formelle, et la simple non-intervention, qui peut, selon les circonstances, être aussi bien une vertu qu’une complicité passive.
Au Sénégal, le cas Ousmane Sonko sous Macky Sall illustre la première de ces nuances : aucun ordre présidentiel direct n’a été établi publiquement, mais la succession des procédures engagées contre l’opposant a alimenté un soupçon persistant d’instrumentalisation. À l’inverse, l’amnistie politique soutenue par Bassirou Diomaye Faye en 2024 constitue, elle, un cas d’intervention explicite, mais législative, dans le traitement judiciaire de faits politiques. La frontière entre volonté présidentielle et indépendance du parquet demeure difficile à tracer depuis l’extérieur.
En Côte d’Ivoire, Amnesty International a documenté, dans son rapport annuel 2026, des arrestations visant des sympathisants de l’opposition, notamment des responsables du PDCI-RDA, avec des atteintes alléguées aux garanties de procédure équitable, dont l’accès tardif à un avocat. En octobre 2026, six cadres du PDCI ont été convoqués devant la section antiterroriste, dans un contexte postélectoral tendu que Jeune Afrique décrit comme un « rouleau compresseur de la justice ». Là encore, aucune instruction personnelle du président Ouattara n’a été établie publiquement, mais l’opposition dénonce une orchestration politique dont la justice serait l’instrument.
Le droit de grâce, miroir des architectures constitutionnelles
Ce que révèle la comparaison des textes constitutionnels, c’est moins leur diversité que leur convergence sur un paradoxe : ils confèrent tous au président une prérogative sur l’exécution des peines, tout en l’excluant formellement du processus judiciaire. Au Cameroun, l’article 8 de la Constitution exige l’avis préalable du Conseil supérieur de la magistrature avant tout exercice du droit de grâce, garde-fou institutionnel qui n’existe pas dans les textes malien ou ivoirien. En Côte d’Ivoire, l’article 49 se borne à énoncer que « le Président de la République a le droit de faire grâce », sans autre précision.
Cette sobriété rédactionnelle laisse une marge d’interprétation considérable, que les juristes explorent depuis des années. Des constitutionnalistes comme Jacques Bipele Kemfouedio ou Serge-François Sobze, auteur d’une analyse récente sur la justice para-constitutionnelle en période de crise dans les cas du Niger, du Burkina Faso et de Madagascar, soulignent que la vraie question n’est pas celle des textes mais celle des pratiques : la multiplication des actes exécutifs qui échappent au contrôle des juridictions, les remplacements de magistrats en cours de procédure, les désignations discrétionnaires aux postes de responsabilité.
La séparation des pouvoirs, principe ou paravent ?
Le cas centrafricain pose donc une question qui dépasse Bangui. Lorsqu’un chef de l’État refuse d’intervenir en faveur de détenus politiquement exposés et invoque pour ce faire la séparation des pouvoirs, il adopte formellement la posture correcte. Mais cette posture n’est crédible que si, par ailleurs, l’exécutif s’abstient effectivement d’exercer une influence sur la désignation des juges, sur l’avancement des magistrats et sur le traitement des dossiers sensibles. Or c’est précisément ce que les indicateurs régionaux remettent en cause.
L’Observatoire de la Francophonie signalait dès 2024 une érosion des pratiques démocratiques dans l’espace francophone, notamment en matière d’indépendance des institutions. La recherche francophone elle-même semble avoir intégré ce glissement : les auteurs travaillent désormais moins sur l’indépendance judiciaire comme acquis à consolider que sur les conditions de sa survie face aux crises institutionnelles.
La vraie mesure de l’indépendance judiciaire n’est pas dans la retenue présidentielle lors d’un épisode médiatique, mais dans la capacité structurelle du juge à statuer contre le pouvoir quand les faits l’exigent. Sur ce point, les constitutions d’Afrique francophone formulent des garanties que les pratiques peinent, en 2026, à rendre pleinement effectives. La question n’est pas de savoir si Touadéra avait le droit d’intervenir, manifestement non. Elle est de savoir si les magistrats centrafricains, ou ivoiriens, ou sénégalais, ont réellement les moyens institutionnels de statuer sans lui.
Sources
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Rule of Law Index 2026 – communiqué mondial : World Justice Project, octobre 2026
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Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique 2024 – rapport complet : Mo Ibrahim Foundation, 2024
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Rapport annuel 2026 – Côte d’Ivoire : Amnesty International, 2026
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Rapport annuel 2026 – Sénégal : Amnesty International, 2026
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Justice para-constitutionnelle et crise dans les ordres constitutionnels africains : Serge-François Sobze, Afrilex, 2025
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Rapport sur l’état des pratiques de la démocratie, des droits et des libertés dans l’espace francophone 2024 : Organisation internationale de la Francophonie, 2024
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Centrafrique : le président refuse d’intervenir pour la libération des activistes : RFI, octobre 2026
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Arrêt de la Cour suprême du Sénégal sur le droit de grâce : Juricaf, 7 mai 2020
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En Côte d’Ivoire, le PPA-CI et le PDCI face au rouleau compresseur de la justice : Jeune Afrique, 2026