Russie-Ouganda : un partenariat militaire au service de l’influence russe

La rédaction

octobre 23, 2026

La Russie renforce méthodiquement sa coopération militaire avec l’Ouganda, livrant équipements et infrastructures à l’armée de Kampala sous le regard approbateur du président Yoweri Museveni. Ce resserrement bilatéral, inscrit dans une histoire longue mais longtemps discrète, s’accompagne désormais d’une ambition clairement lisible : ancrer Moscou en Afrique de l’Est comme elle l’a fait au Sahel.

Un partenariat ancien que Moscou réactive avec méthode

La relation militaire russo-ougandaise ne naît pas ex nihilo. Elle plonge ses racines dans les premiers mois de l’indépendance ougandaise : dès octobre 1962, l’URSS reconnaît le nouvel État, et un accord militaire signé en juillet 1965 prévoit la fourniture d’armes soviétiques et la formation de personnels ougandais. Durant les années 1970, sous Idi Amin, les livraisons soviétiques, MiG-21, chars T-72, blindés BTR-60, représentent à certains moments plus de 500 millions de dollars d’équipements, faisant de Moscou le principal fournisseur militaire extérieur du pays.

Après la désintégration de l’URSS et une décennie de repli relatif, la relation est réinstitutionnalisée par un accord de coopération militaro-technique signé à Kampala le 18 novembre 2003, qui fournit le cadre juridique aux ventes d’armes, à la maintenance et aux échanges dans le domaine de la défense. C’est sur ce socle que s’appuient les développements récents, comme le rappelle la synthèse des relations russo-ougandaises : l’Ouganda dispose déjà d’une flotte d’appareils de combat Su-30MK2, d’hélicoptères Mi-24, Mi-8 et Mi-17 dont la maintenance dépend structurellement des compétences et des pièces russes.

Les livraisons récentes : de l’armement lourd et des infrastructures

Entre 2020 et 2024, la coopération franchit un nouveau palier. Six hélicoptères d’attaque Mil Mi-28N « Havoc » sont commandés en 2020, dont au moins trois sont attestés en possession de l’Uganda People’s Defence Force (UPDF) d’ici 2022. À cela s’ajoutent 150 missiles antichars 9M114 Konkurs commandés la même année. En 2022, un centre de maintenance des hélicoptères russes est créé en partenariat avec l’entreprise russe Burheli, prenant en charge les Mi-8, Mi-17 et Mi-24/35 : il ne s’agit plus seulement de livrer du matériel, mais d’implanter une capacité de soutien technique durable.

En 2025, un don russe estimé à 53 millions de dollars, comprenant bateaux, véhicules du génie et équipements divers, vient prolonger cette logique, que le site military.africa a documentée. Museveni a officiellement inauguré les nouvelles installations militaires issues de ce partenariat, transformant la coopération en signal politique autant que stratégique. Le budget de défense ougandais pour 2023-2024 est évalué à environ 940 millions de dollars, soit près de 10 % du budget public, mais aucune ventilation publique ne permet de déterminer la part précisément attribuée aux équipements russes, les documents budgétaires ougandais ne détaillent pas les fournisseurs.

La doctrine russe : protéger les régimes, ancrer les intérêts

Pour saisir ce que signifie ce partenariat au-delà de la comptabilité militaire, il convient de l’inscrire dans la doctrine que Moscou applique, avec des variantes, à travers le continent. Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’IFRI, la résume en une formule : « sécurisation des régimes contre l’appui et l’accès à certaines ressources du pays ». La Russie cible des gouvernements dont la stabilité est contestée ou dont les élites cherchent à diversifier leurs garanties sécuritaires hors du giron occidental.

En Centrafrique à partir de 2017, puis au Mali après le coup d’État de 2020, Moscou a appliqué ce modèle en trois temps : coopération et formation d’abord, présence opérationnelle ensuite, via Wagner, institutionnalisation enfin sous l’Africa Corps, structure placée sous contrôle direct du ministère russe de la Défense depuis 2024. Au Mali, les effectifs russes avoisinent désormais, selon les estimations disponibles, 2 500 personnels, équipés de véhicules blindés BTR-82A, d’obusiers et de drones, comme le Timbuktu Institute l’a documenté dans ses travaux de terrain.

L’Ouganda présente un profil différent : Museveni n’est pas un chef de junte fraîchement installé cherchant une bouée de sauvetage, mais un président en place depuis 1986, disposant d’une armée aguerrie et de relations établies avec Washington et Nairobi. La coopération avec Moscou s’inscrit pour lui dans une logique de diversification, armes, maintenance, infrastructures, sans rupture avec les partenaires occidentaux. Ce qui n’empêche pas Moscou d’y trouver un intérêt stratégique propre.

L’Afrique de l’Est : un théâtre moins investi, mais convoité

Comparée au Sahel ou à la Libye, l’Afrique de l’Est a jusqu’ici été moins directement investie par la stratégie militaire russe. La présence documentée y reste limitée : avec l’Éthiopie, un accord de coopération militaire signé en 2018 couvre la formation, le renseignement et, depuis 2024, la coopération navale dans le contexte des ambitions d’Addis-Abeba sur la mer Rouge. Avec l’Érythrée, un accord militaro-technique existe depuis 1997 et des visites navales russes à Massawa ont été enregistrées en 2024, mais les livraisons d’armes récentes et les présences permanentes restent peu documentées.

L’Ouganda constitue donc, dans cet ensemble, l’ancrage le plus structuré. Sa position géographique, frontalier de six États dont la République démocratique du Congo, le Rwanda et le Soudan du Sud, lui confère une valeur de pivot régional. L’UPDF, l’une des armées les plus actives du continent avec ses déploiements en Somalie sous l’égide de l’Union africaine et ses opérations intermittentes en RDC, représente un partenaire opérationnel de premier rang.

La Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) n’a, pour sa part, adopté aucune position collective documentée sur la présence militaire russe dans la région entre 2022 et 2024. Les réactions ont été formulées au niveau national ou dans des cadres multilatéraux plus larges, Union africaine, Nations unies, ce qui laisse à Moscou un espace de manœuvre significatif pour consolider ses relations bilatérales sans friction institutionnelle régionale.

Les limites du modèle et les risques pour Kampala

Plusieurs nuances s’imposent. L’Ouganda ne suit pas la trajectoire sahélienne : il n’y a pas de Wagner, pas de présence opérationnelle russe au sens où elle existe au Mali ou en Centrafrique. La coopération reste dans le registre classique, ventes, dons, maintenance, formation, même si la création d’une coentreprise russo-ougandaise de maintenance d’hélicoptères, PRO HELI International Service Limited, en 2023, signale une ambition d’enracinement plus profond.

La dépendance technique est le risque le plus immédiat pour Kampala. Une armée dont les avions de combat, hélicoptères et blindés sont d’origine russe ou soviétique est structurellement tributaire de la chaîne d’approvisionnement et d’expertise de Moscou. Dans un contexte de guerre en Ukraine et de sanctions occidentales qui perturbent les exportations russes, cette dépendance pourrait devenir une contrainte opérationnelle.

Du côté américain, le Département d’État n’a pas formulé de condamnation publique ciblée de la coopération russo-ougandaise comparable aux mesures prises contre certains réseaux de Wagner en Afrique. Washington surveille, sans sanctionner Kampala, du moins jusqu’à présent.

Un signal pour la région

Ce qui se joue en Ouganda dépasse le bilatéral. La Russie démontre sa capacité à sécuriser des partenariats militaires substantiels dans une région où son empreinte était jusqu’ici modeste. Elle le fait sans la brutalité visible qui a accompagné Wagner en Centrafrique ou au Mali, en s’appuyant sur une histoire commune longue et sur des intérêts mutuels bien compris. Ce modèle, discret, institutionnel, fondé sur la dépendance technique plutôt que sur la présence opérationnelle, pourrait précisément être plus durable, et plus difficile à contester pour les partenaires occidentaux de l’Ouganda. La question n’est plus de savoir si Moscou cherche à s’ancrer en Afrique de l’Est, mais à quelle profondeur cet ancrage est déjà effectif.

Sources