Le jeudi 22 octobre 2026 le Cameroun a comparu à Genève devant le Comité des droits de l’homme des Nations unies, organe chargé de surveiller l’application du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. L’audition a mis en lumière des défaillances systémiques que Yaoundé peine à contester : juridictions militaires jugeant des civils, détentions arbitraires, crise anglophone non résolue, assassinat impuni d’un journaliste. Un bilan qui interpelle directement la justice camerounaise et l’ensemble de l’architecture institutionnelle du pays.
Une audition aux enjeux multiples
Le Comité des droits de l’homme de l’ONU ne prononce pas de condamnations. Il pose des questions, exige des explications, formule des recommandations. Mais dans le contexte camerounais, l’exercice revêt une signification particulière : il oblige l’État à rendre compte, devant un organe international, d’engagements qu’il a librement souscrits en ratifiant le Pacte. Les préoccupations exprimées lors de cette session de Genève couvrent un spectre large, mais s’articulent autour de trois axes structurants : le fonctionnement de la justice, la sécurité dans les zones de conflit et les libertés civiles.
Sur le premier axe, la question des juridictions militaires jugeant des civils concentre une large part des critiques. Depuis l’adoption de la loi antiterroriste de décembre 2014, les autorités disposent d’un instrument aux contours volontairement larges. Human Rights Watch a documenté comment cette loi, par sa définition extensive du terrorisme et la criminalisation de « l’apologie du terrorisme », a permis de poursuivre des opposants, des journalistes et des militants pour des actes relevant normalement de la liberté d’expression ou de réunion. Les gardes à vue pouvant être prolongées jusqu’à quinze jours, combinées à la compétence militaire sur les affaires de terrorisme, forment un dispositif qui échappe largement aux garanties du droit commun.
L’affaire Maurice Kamto illustre cette dérive avec une netteté particulière. En 2019, le chef de file du Mouvement pour la renaissance du Cameroun et des centaines de ses partisans avaient été traduits devant des juridictions militaires pour des faits directement liés à des manifestations contestant les résultats de la présidentielle de 2018. En 2022, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a conclu que les détentions découlant de cette vague répressive étaient dépourvues de base légale et résultaient de l’exercice de libertés fondamentales. Ce précédent international n’a pas modifié la pratique camerounaise ; il en a simplement accentué la visibilité.
L’affaire Martinez Zogo : symptôme d’une impunité structurelle
Le meurtre du journaliste Arsène Salomon Mbani Zogo, dit Martinez Zogo, en janvier 2023 à Yaoundé, constitue l’un des cas les plus emblématiques soumis à l’attention du Comité. Animateur d’une émission de radio populaire connue pour ses révélations sur la corruption, il avait été enlevé puis retrouvé mort, le corps portant des traces de torture. Des personnalités proches du pouvoir ont été mises en cause dans le cadre de l’enquête, soulevant la question de l’ingérence des réseaux politico-économiques dans l’appareil judiciaire.
Pour le Comité onusien, cette affaire cristallise plusieurs problèmes à la fois : l’efficacité réelle de la lutte contre la corruption, la protection des journalistes, et l’indépendance des juridictions face aux pressions des cercles dirigeants. Le Comité pour la protection des journalistes recensait six journalistes emprisonnés au Cameroun au 1er décembre 2023, plaçant le pays au troisième rang en Afrique subsaharienne pour ce critère. Le classement de Reporters sans frontières pour 2024 situe le Cameroun à la 130e place sur 180, dernier de la zone CEMAC, une position qui, malgré un gain de huit places par rapport à 2023, illustre la persistance des restrictions à la liberté de la presse.
Régions anglophones et Extrême-Nord : deux guerres, un même silence
Les violences dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ainsi que les exactions liées à la présence de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, occupent une place centrale dans le dialogue avec le Comité. Depuis 2016, le conflit anglophone a fait des milliers de morts et provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes. Les forces de sécurité camerounaises ont été accusées par plusieurs organisations internationales d’exécutions extrajudiciaires, de destructions de villages et de détentions arbitraires. Les groupes séparatistes armés se sont de leur côté rendus coupables d’enlèvements et d’attaques contre des écoles.
Le Comité s’est interrogé sur la capacité de la justice civile et militaire à traiter ces faits de manière impartiale, en particulier lorsque les forces de l’ordre sont directement impliquées. La question de l’accès humanitaire et de la présence d’observateurs indépendants dans ces zones demeure également posée, alors que les autorités ont régulièrement restreint les déplacements des organisations de surveillance.
L’espace civique : un rétrécissement documenté
Au-delà des violations les plus graves, c’est l’ensemble de l’espace civique qui fait l’objet d’une érosion documentée. Le CIVICUS Monitor attribuait au Cameroun un score de 23 sur 100 en 2024, le classant dans la catégorie « réprimé », le moins bien noté des quatre pays de la sous-région examinés, devant le Tchad (25), le Congo-Brazzaville (33) et le Gabon (40). Cet indice mesure les libertés d’association, de réunion pacifique et d’expression.
La tendance à la restriction s’est matérialisée de façon particulièrement visible en décembre 2024, lorsque le ministre de l’Administration territoriale a suspendu les activités du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (REDHAC) et d’autres organisations, invoquant des soupçons de financement illicite. Human Rights Watch a dénoncé cette décision comme une atteinte grave à la liberté d’association.
Lors de sa visite au Cameroun en août 2024, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, avait appelé les autorités à garantir que journalistes et organisations de la société civile puissent « surveiller la situation et publier leurs rapports sans crainte d’intimidation ni de représailles ». Il avait également insisté sur la nécessité de lutter contre l’impunité pour rétablir la confiance entre citoyens et État.
Une redevabilité en question
Ce qui traverse l’ensemble des préoccupations du Comité, c’est une interrogation fondamentale sur la capacité de l’État camerounais à appliquer effectivement les règles et engagements qu’il a lui-même adoptés. Le Cameroun a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ; il dispose d’une Constitution qui garantit les libertés fondamentales ; il a adopté un plan national de lutte contre la corruption. La question n’est pas l’existence de ces textes, mais leur mise en œuvre.
L’indépendance judiciaire constitue à cet égard le nœud central. Lorsqu’un journaliste est assassiné dans des conditions où des proches du pouvoir sont soupçonnés, lorsque des civils sont jugés par des tribunaux militaires pour avoir manifesté, lorsque des organisations de défense des droits sont suspendues par décision administrative unilatérale, c’est la crédibilité de l’ensemble de l’édifice institutionnel qui est en cause.
Les recommandations du Comité, attendues dans les semaines suivant l’audition, n’auront pas force contraignante. Mais elles constitueront un document de référence pour les partenaires diplomatiques du Cameroun, pour les bailleurs de fonds et pour les organisations de la société civile qui continuent, malgré les pressions, de documenter la situation. La vraie question est de savoir si Yaoundé choisira d’y répondre par des réformes substantielles ou par le registre habituel des assurances verbales. L’expérience des cycles précédents d’examen universel invite à la prudence.
Sources
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Pays Cameroun – Reporters sans frontières : RSF, 2024
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Cameroun : la répression à l’encontre de l’opposition s’accentue : Human Rights Watch, 2020
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Cameroun : un ministre suspend un important groupe de défense des droits humains : Human Rights Watch, décembre 2024
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CIVICUS Monitor – Cameroun : CIVICUS, 2024
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CPJ Africa – Cameroon : Committee to Protect Journalists, 2023-2024
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Opinion du Groupe de travail sur la détention arbitraire – Cameroun : HCDH/ONU, 2022
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Déclaration de Volker Türk au Cameroun, août 2024 : ONU Info, août 2024
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Compilation HCDH pour l’EPU – Cameroun 2023 : Haut-Commissariat aux droits de l’homme, 2023
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Résolution du Parlement européen sur le Cameroun, novembre 2021 : Parlement européen, 2021