Frappes de drones au Mali : l’enquête Bellingcat révèle un vide abyssal de redevabilité

La rédaction

octobre 26, 2026

Une enquête conjointe de Jeune Afrique, Bellingcat et The Sentry documente des victimes civiles parmi les cas de frappes de drones examinés au Mali. Au-delà des faits bruts, c’est l’architecture de la redevabilité, ou plutôt son absence, qui se trouve mise en cause, dans un pays où ni les mécanismes internes ni les instances régionales ne permettent d’établir les responsabilités.

Un terrain d’enquête sans institution pour répondre

Le Mali est, depuis plusieurs années, un laboratoire involontaire des opérations de drones armés en Afrique subsaharienne. Les Forces armées maliennes (FAMA) y déploient une flotte composite : des appareils turcs Bayraktar, opérés avec le soutien d’Ankara, auxquels s’ajoutent les moyens fournis dans le cadre du partenariat avec Moscou, gérés d’abord par Wagner puis, depuis juin 2025, par l’Africa Corps, formation désormais directement rattachée au ministère russe de la Défense.

L’enquête publiée conjointement par The Sentry et ses partenaires soulève trois questions techniques que les FAMA n’ont pas publiquement traitées : la fiabilité du renseignement ayant conduit à la désignation des cibles, l’adéquation des précautions prises avant les frappes, et l’évaluation des dommages causés aux populations. Ce sont précisément les trois piliers que le droit international humanitaire impose à tout belligérant, sous la forme des principes de distinction, de précaution et de proportionnalité.

Or en 2023-2024, aucun mécanisme public, spécialisé et indépendant n’est documenté pour enquêter systématiquement sur ces frappes. Les communiqués de l’État-Major général des armées maliennes servent à annoncer et justifier les opérations, mais ne constituent pas un dispositif de vérification des faits. Des voies théoriques existent, hiérarchie militaire, justice militaire, parquet, mais leur activation sur des cas précis de drones n’a pas été établie publiquement.

L’exemple le plus saillant reste la frappe du 21 octobre 2024 à Inadiatafane, qui aurait tué au moins huit civils dont six enfants. Amnesty International a demandé aux autorités maliennes d’ouvrir une enquête sur le processus de décision, les règles d’engagement et l’exécution de la frappe. Aucune réponse officielle n’a été rendue publique.

Ce que le droit international humanitaire exige – et que Bamako ne fait pas

Le droit international humanitaire n’interdit pas les drones armés en tant que tels. Il les soumet aux mêmes obligations que tout autre moyen de guerre dans le cadre d’un conflit armé : distinction entre combattants et civils, proportionnalité entre l’avantage militaire escompté et les dommages civils prévisibles, précautions réalisables avant et pendant la frappe, et annulation de l’attaque si le risque civil devient excessif.

Plus précisément, selon les textes du Comité international de la Croix-Rouge, la vérification individualisée de la cible, son statut, sa nature militaire effective, est une obligation continue, de la planification jusqu’à l’exécution. Le ciblage fondé sur des catégories générales ou des informations non vérifiées est incompatible avec cette exigence. Lorsqu’une frappe cause des morts civiles ou fait apparaître une violation plausible, l’État est tenu de mener une enquête rapide, indépendante et effective, et d’assurer, si une violation est établie, des poursuites et une réparation aux victimes.

C’est précisément ce triptyque, enquête, poursuites, réparation, qui est absent au Mali. Les autorités de Bamako ont certes affirmé, de manière générale, que les violations documentées feraient l’objet de poursuites sur ordre du ministre de la Défense. Mais aucune procédure spécifique aux frappes de drones n’a été rendue publique, aucun résultat d’enquête n’a été communiqué.

La question Wagner-Africa Corps : une responsabilité partagée et non résolue

La présence de Wagner, puis de l’Africa Corps, dans les opérations maliennes complique sensiblement l’architecture de responsabilité. Selon une enquête publiée en 2026, l’approbation de certaines frappes remonterait à des commandants russes, même lorsque le drone était piloté par un équipage malien. Si ces faits sont établis, la responsabilité internationale ne serait plus portée par Bamako seul.

La distinction juridique entre Wagner et l’Africa Corps est ici décisive. Tant que Wagner opérait en tant que société militaire privée, la chaîne de responsabilité étatique russe pouvait être contestée. L’Africa Corps, en revanche, est formellement intégré à l’appareil d’État russe, ce qui rend en théorie ses actes attribuables à Moscou au titre du droit international de la responsabilité des États. En pratique, à ce jour, aucune procédure judiciaire n’a été engagée pour les exactions commises par les forces gouvernementales depuis 2023.

Un précédent régional alarmant

Le Mali n’est pas un cas isolé. Au Burkina Faso, Human Rights Watch a documenté trois frappes de drones militaires entre août et novembre 2023, qui auraient tué au moins 60 civils dans des marchés et lors de funérailles, des rassemblements exempts de toute présence de combattants identifiée. Ces frappes ont été qualifiées de crimes de guerre apparents. Les autorités burkinabè n’ont pas répondu à la demande d’enquête formulée par HRW.

Au Niger, une frappe du 6 janvier 2024 dans la région de Tillabéri a conduit la junte à reconnaître publiquement des victimes civiles, sans qu’aucune procédure judiciaire détaillée ne soit annoncée. Au total, selon un recensement fondé sur les données ACLED et des sources ouvertes, au moins 201 civils auraient été tués par des frappes de drones au Mali et au Burkina Faso entre novembre 2021 et novembre 2024, un chiffre à considérer comme un minimum, une partie des incidents demeurant non documentée.

Cette convergence régionale révèle une tendance structurelle : la prolifération des drones armés au Sahel n’a pas été accompagnée de l’élaboration de doctrines d’emploi transparentes ni de mécanismes de contrôle post-frappe. La CEDEAO et l’Union africaine ont réaffirmé, dans leurs textes généraux, l’exigence du respect du droit international humanitaire pour les opérations militaires. Mais ni l’une ni l’autre n’ont adopté de position spécifique sur la redevabilité des frappes de drones : autorisation des tirs, publication des pertes civiles, enquêtes indépendantes ou réparation des victimes restent hors de tout cadre régional contraignant.

Des précédents qui éclairent sans résoudre

Les expériences du Yémen et de la Somalie fournissent un étalon de comparaison utile, même si les contextes diffèrent. Dans ces théâtres, les mécanismes de redevabilité ont pris la forme d’enquêtes parlementaires, de procédures judiciaires devant des juridictions tierces et de rapports des procédures spéciales onusiennes. La leçon de ces précédents est double : d’abord, la responsabilité d’un État fournissant un appui logistique ou des renseignements peut être engagée même s’il n’est pas l’auteur direct de la frappe ; ensuite, en l’absence d’une juridiction internationale compétente et saisie, la redevabilité effective demeure l’exception.

Au Mali, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits, créée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, et la CPI, qui enquête sur la situation malienne depuis 2013, constituent des voies théoriques. Mais la MINUSMA, dont le mandat aurait permis une documentation sur place, a quitté le territoire malien le 31 décembre 2023, à la demande des autorités de transition. Son bilan le plus explicite, la frappe de Bounty, le 3 janvier 2021, conclue comme ayant atteint un rassemblement très majoritairement composé de civils, date de cette époque révolue. Depuis, le vide institutionnel est quasi total.

L’enquête de Jeune Afrique, Bellingcat et The Sentry ne se limite pas à documenter des incidents : elle met en évidence un système d’impunité structurelle dans lequel l’efficacité opérationnelle revendiquée des drones n’est assortie d’aucun mécanisme crédible de contrôle. Le droit international humanitaire pose des obligations claires, que les États sahéliens ont formellement acceptées. La question qui demeure est celle de la volonté politique, et de la pression diplomatique, nécessaires pour les faire respecter. Face à des gouvernements de transition qui ont précisément conditionné leur légitimité à l’affirmation d’une souveraineté sans contrainte extérieure, qui sera en mesure d’exiger des comptes ?


Sources