Massacre de Tagadayat : les FAMa face à l’impossible protection des civils de Ménaka

La rédaction

octobre 27, 2026

Au moins 54 civils ont été tués à Tagadayat, dans la région de Ménaka, selon un bilan officiel communiqué par l’état-major malien. Ce massacre, l’un des plus meurtriers enregistrés dans le nord-est malien depuis plusieurs mois, illustre une réalité que les discours sécuritaires des autorités de transition peinent à masquer : dans la région de Ménaka, les forces armées maliennes (FAMa) ne parviennent pas à assurer une protection effective des populations civiles.

Tagadayat : une localité exposée

Tagadayat est un secteur de campements situé à environ 50 kilomètres de la ville de Ménaka, dans une zone majoritairement habitée par la communauté daoussahak. Ce n’est ni une commune ni un centre urbain : il s’agit d’un espace pastoral peu administré, typique des zones périphériques du nord-est malien où l’État malien n’exerce qu’une présence intermittente. Les victimes ont été inhumées sur place, selon les informations rapportées par Bamada.net, qui a relayé le communiqué de l’état-major.

Le chiffre de 54 morts, issu d’une source officielle, mérite d’être situé dans une chronologie plus longue. La région de Ménaka est, depuis au moins 2022, l’une des zones les plus meurtrières du Mali pour les civils. Les données ACLED agrégées pour plusieurs régions du nord et du centre du Mali, dont Ménaka, recensaient 765 personnes tuées dans des attaques contre des civils ou des biens civils pour la seule période octobre 2024–mars 2025. Ces chiffres ne sont pas ventilés région par région, mais ils signalent l’ampleur du phénomène dans lequel s’inscrit le massacre de Tagadayat.

L’EIGS, acteur dominant d’un espace que les FAMa ne tiennent pas

L’État islamique au Grand Sahara (EIGS) exerce en 2025 un contrôle territorial de facto sur la majeure partie de la région de Ménaka hors de la ville elle-même. Selon les analyses du Africa Center for Strategic Studies, le groupe combine occupation des espaces ruraux, contrôle des axes routiers, taxation des populations et violences ciblées contre les communautés perçues comme proches des forces pro-gouvernementales, parmi lesquelles figurent précisément les Daoussahak. Le secteur de Tidermène aurait été pris par l’EIGS en 2025, isolant davantage la ville de Ménaka, tandis que les routes d’accès à la ville sont soumises à une surveillance et à des contrôles permanents par le groupe.

Cette géographie du contrôle armé place les campements ruraux comme Tagadayat dans une situation de vulnérabilité structurelle. Ils se trouvent hors de portée de la protection effective des FAMa, dans des zones où l’EIGS impose sa présence par la coercition, l’extorsion et la violence.

Le discours officiel à l’épreuve des faits

Les autorités maliennes ont maintenu depuis 2024 un narratif de sécurisation active. L’état-major affirme exercer une pression continue sur les groupes armés dans le théâtre Est, qui couvre Gao, Ménaka et Kidal, conduire des frappes ciblées sur la base de renseignements et assurer des patrouilles régulières. En mai 2026, un membre du Conseil national de transition déclarait à RFI que la situation à Ménaka était « sous contrôle » et que l’administration avait repris ses activités, tout en reconnaissant que la menace demeurait présente.

Le massacre de Tagadayat contredit cette narration sans nécessairement la réfuter dans son intégralité. Les FAMa peuvent conduire des opérations offensives ponctuelles et infliger des pertes aux groupes armés ; elles ne peuvent pas, en l’état actuel de leurs capacités, assurer une présence permanente dans les dizaines de campements ruraux dispersés sur un territoire vaste et hostile. C’est précisément cette asymétrie que l’Institut d’études de sécurité (ISS) documente depuis 2023 : les forces étatiques sahéliennes disposent d’une capacité de combat partiellement renforcée, mais d’une capacité de protection des civils faible, inégale et parfois contre-productive, dans la mesure où leurs méthodes et les abus qui leur sont imputés peuvent aggraver simultanément l’insécurité des populations.

Le legs du retrait de la MINUSMA

Le retrait de la MINUSMA de Ménaka, achevé le 25 août 2023, a supprimé une capacité de dissuasion, de surveillance et de patrouille qui bénéficiait en priorité aux populations déplacées concentrées dans la ville. La MINUSMA elle-même reconnaissait que ses mesures avaient assuré une stabilité relative dans la ville, devenue refuge pour des dizaines de milliers de déplacés. Avec son départ, la responsabilité de la protection a été intégralement transférée aux FAMa, dans un contexte où les capacités de ces dernières étaient déjà insuffisantes face à l’augmentation des besoins.

Ce transfert a particulièrement affecté les zones rurales et les axes périphériques, là même où se situent des campements comme Tagadayat. La ville de Ménaka conserve une protection assurée par les forces maliennes ; le reste de la région vit dans une vulnérabilité que les communautés rurales paient de leur vie.

Un angle mort humanitaire

À la faiblesse sécuritaire s’ajoute une quasi-absence de présence humanitaire dans les zones rurales de Ménaka. Le profil humanitaire de la région publié en 2025 signale des interruptions répétées dans l’acheminement des médicaments, des denrées alimentaires et des produits nutritionnels, liées à l’insécurité et à l’irrégularité des vols. Des localités comme Anderamboukane sont décrites par le CICR comme des zones où médicaments, eau et nourriture font particulièrement défaut. Au-delà des difficultés logistiques, le sous-financement de la réponse humanitaire au Mali est abyssal : selon FEWS NET, seulement 13,1 % des besoins humanitaires du pays étaient couverts à l’été 2025.

Cette conjonction, absence de forces de protection, retrait des acteurs humanitaires, contrôle territorial de l’EIGS, dessine un espace de vulnérabilité maximale pour les populations rurales de Ménaka. Tagadayat en est l’illustration la plus récente et la plus meurtrière.

Une dynamique régionale qui dépasse le seul Mali

Le massacre de Tagadayat ne constitue pas un fait isolé dans l’espace sahélien. Au Burkina Faso, des violences d’une ampleur comparable ont été documentées dans des zones d’opérations des forces armées nationales : Human Rights Watch a recensé l’exécution d’au moins 223 civils à Nondin et Soro en février 2024, et au moins 130 civils auraient été tués lors de l’opération « Tourbillon Vert 2 » à Solenzo en mars 2025. Ces comparaisons ne valent pas équivalence : les faits, les responsabilités et les contextes opérationnels diffèrent. Elles indiquent toutefois une tendance sahélienne : dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, l’affirmation d’une montée en puissance militaire nationale coexiste avec des bilans civils qui contredisent les discours de sécurisation.

La question qui s’impose après Tagadayat n’est pas seulement celle des moyens militaires des FAMa, bien que ces moyens restent insuffisants, mais celle du modèle de sécurité retenu par les autorités de transition maliennes : peut-on sécuriser durablement un territoire rural aussi vaste et aussi disputé sans une présence permanente, sans acteurs humanitaires et sans mécanismes de redevabilité opérationnels ? À cette question, le bilan de 54 morts à Tagadayat apporte une réponse provisoire, et sinistre.


Sources