Transition politique au Mali : quand la stabilité de façade dissimule une fragilité structurelle

La rédaction

octobre 29, 2026

La junte malienne au pouvoir depuis août 2020 a franchi un cap décisif en mai 2025 en dissolvant les partis politiques. Derrière cette consolidation apparente du contrôle, une question de fond s’impose : une transition qui marginalise ses opposants peut-elle produire une stabilité durable ? Les sciences politiques et les précédents régionaux invitent au scepticisme.

Un espace politique méthodiquement réduit

En six ans de pouvoir, les autorités de transition maliennes ont opéré une fermeture progressive et systématique du champ politique. La trajectoire est documentée : suspension générale des activités partisanes en avril 2024, puis, en mai 2025, dissolution définitive de près de 300 partis politiques et interdiction de leurs réunions. Une telle concentration du pouvoir s’accompagne, selon une analyse de Sahel Express publiée le 28 octobre 2026, de trois mécanismes complémentaires : des poursuites judiciaires contre des responsables politiques, des départs en exil de figures critiques et une autocensure croissante dans les sphères politique et médiatique.

Ces trois phénomènes produisent un effet cumulatif : la marginalisation de l’ancienne classe politique ne résulte pas d’un acte unique, mais d’un étouffement progressif qui rend le retour en scène de toute opposition structurée de plus en plus difficile. L’espace du débat contradictoire se réduit, non par disparition de la dissidence, mais par son refoulement hors des institutions.

Le recul de la liberté de la presse illustre cette dynamique. Reporters sans frontières place le Mali à la 119e place sur 180 pays en 2025, soit un recul de cinq positions en un an, et situe son indicateur sécuritaire pour les journalistes à la 141e place. La suspension de Joliba TV fin 2024 en constitue le signe le plus visible. La contrainte sur l’information accompagne et renforce la contrainte sur la politique.

Le Dialogue inter-Maliens : inclusivité en trompe-l’œil

Face aux critiques sur l’absence de concertation, les autorités de transition ont organisé en 2024 le Dialogue inter-Maliens pour la paix et la réconciliation nationale (DIM), annoncé par Assimi Goïta le 31 décembre 2023. Le processus, conduit d’avril à mai 2024, aurait réuni quelque 3 000 participants et produit environ 300 recommandations.

Mais la composition du DIM révèle ses limites : il a principalement rassemblé des représentants d’institutions publiques, d’organisations socioprofessionnelles, d’autorités traditionnelles et religieuses, ainsi que des délégués de la diaspora. La majorité des partis politiques, dont l’Adema-PASJ, le RPM, Yelema, le Parena et plusieurs autres, a boycotté le processus, dénonçant son cadre insuffisamment pluraliste et la suspension préalable de leurs activités. Les groupes armés du Nord, regroupés au sein du Cadre stratégique permanent pour la paix, la sécurité et le développement (CSP-PSD), ont également refusé de participer, contestant notamment l’exclusion de la question de l’intégrité territoriale de l’ordre du jour.

Un dialogue auquel les principaux acteurs politiques et armés du pays ne participent pas peut difficilement être qualifié d’inclusif. Il ressemble davantage à une consultation de validation qu’à un véritable processus de construction du consensus.

Ce que la comparaison régionale enseigne

Le Mali n’est pas un cas isolé. Depuis les coups d’État de 2020 à 2023 au Burkina Faso et au Niger, les trois régimes militaires sahéliens partagent une trajectoire commune : des engagements initiaux de transition courte, rapidement abandonnés, et une durée de pouvoir qui dépasse très largement les normes régionales antérieures. Selon l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale, les transitions précédentes dans la région avaient en moyenne rendu le pouvoir à des gouvernements civils en environ 17 mois ; les régimes actuels dépassent désormais ce seuil de plusieurs années.

Au Niger comme au Burkina Faso, le modèle de consultation adopté reproduit les mêmes écueils qu’au Mali. Les assises nationales organisées par la junte nigérienne en février 2025 ont réuni 716 délégués issus de catégories socioprofessionnelles variées, mais sans représentation des partis politiques en tant que tels. Les résolutions, dont la prolongation de la transition pour cinq ans, ont été approuvées à l’unanimité, ce qui dit moins l’adhésion populaire que la sélection des participants. Au Burkina Faso, des consultations comparables ont abouti à une prolongation de la transition de cinq ans, adoptée par une réunion d’environ 300 délégués désignés.

Ce modèle de légitimation par consultation non électorale constitue un trait structurel des trois régimes, davantage qu’une exception malienne.

La science politique face aux régimes post-coup d’État

Les travaux académiques sur la durabilité des régimes issus de coups d’État apportent un éclairage utile. Le politiste Naunihal Singh identifie la capacité à projeter le contrôle, et à convaincre les élites militaires et civiles que la victoire est acquise, comme le facteur premier de consolidation initiale. Mais il distingue aussi les régimes dotés d’une légitimité institutionnelle solide de ceux qui occupent une zone intermédiaire, les « anocraties », caractérisées par une faible structure partisane et un appareil coercitif moins consolidé : ces derniers sont particulièrement vulnérables aux recompositions internes et aux contestations répétées.

Erica de Bruin, spécialiste des appareils coercitifs, souligne de son côté que la multiplication des forces de sécurité peut protéger un régime contre un putsch, mais au prix d’une instabilité gouvernance accrue et d’une succession potentiellement plus violente. La solidité apparente du contrôle coercitif ne se traduit pas mécaniquement en capacité à gouverner sur la durée.

La Birmanie, dont le coup d’État de février 2021 a conduit à la dissolution du Parlement et à l’interdiction de la Ligue nationale pour la démocratie, offre un précédent instructif. L’exclusion totale de l’opposition politique légale n’a pas produit la soumission escomptée : elle a favorisé la clandestinité, l’alliance entre l’opposition civile et les groupes armés ethniques, et une résistance qui s’est progressivement militarisée. Trois ans après le coup, l’emprise de la junte birmane sur son propre territoire était décrite comme la plus incertaine depuis six décennies. L’exclusion durable, en éliminant les mécanismes pacifiques de contestation, contraint le régime à dépendre toujours davantage de la coercition, une spirale qui ne garantit ni la légitimité ni la stabilité réelle.

La stabilité sans légitimité : un pari à haut risque

Le Mali n’est pas la Birmanie, et les contextes sahélien et birman diffèrent à bien des égards. Mais le mécanisme central reste comparable : lorsque les voies institutionnelles de la contestation sont fermées, la dissidence ne disparaît pas, elle se déplace et se transforme. Les poursuites judiciaires, les exils et l’autocensure témoignent précisément de ce déplacement.

Comme le formule Sahel Express dans son analyse d’octobre 2026 : « La stabilité ne dépend pas seulement du contrôle politique, mais aussi de la capacité des institutions à préserver la contradiction, la confiance et une participation inclusive à la vie publique. » Cette formulation synthétise un consensus de la littérature en science politique : un régime qui confond contrôle et légitimité prend le risque de construire une stabilité de surface, masquant une fragilité structurelle que les chocs, sécuritaires, économiques, ou simplement la question de la succession, peuvent rapidement révéler.

La CEDEAO, dont le Mali s’est retiré en janvier 2025, a maintenu ses sanctions individuelles et la suspension institutionnelle du pays. Mais l’organisation régionale n’a pas rétabli les sanctions économiques levées en 2022, faute de volonté politique suffisante pour exercer une pression déterminante. L’isolement du Mali reste donc partiel, et la junte a jusqu’ici navigué entre contraintes extérieures et consolidation intérieure sans avoir eu à négocier sérieusement avec ses opposants.

La question qui demeure ouverte est celle de l’horizon temporel : combien de temps une transition sans dialogue véritable peut-elle tenir avant que ses contradictions internes ne deviennent incontrôlables ? Les précédents régionaux suggèrent que cette question n’est pas rhétorique.

Sources