Au Cameroun, des familles exigent que Moscou cesse de recruter leurs fils pour le front ukrainien

La rédaction

octobre 29, 2026

Le 28 octobre, jour d’ouverture du 3e Sommet Russie-Afrique à Moscou, un collectif camerounais a organisé une marche vers l’ambassade de Russie à Yaoundé pour dénoncer le recrutement clandestin de jeunes Camerounais envoyés combattre en Ukraine. Une mobilisation qui révèle les tensions profondes que les recrutements militaires russes font peser sur les sociétés africaines, en marge même des cérémonies diplomatiques.

Des centaines de Camerounais envoyés au front sous de fausses promesses

Les faits sont documentés. Selon une enquête de l’ONG INPACT fondée sur des listes nominatives, quelque 335 ressortissants camerounais auraient été recrutés par l’armée russe entre 2023 et mi-2025, dont 94 seraient morts au combat. Une estimation distincte de l’IFRI, publiée en décembre 2025, porte ce bilan à environ 150 décès. En avril 2026, le gouvernement camerounais n’avait officiellement reçu de Moscou que la liste de seize noms. L’écart entre ces chiffres dit tout de l’opacité qui entoure ces recrutements.

Le mécanisme est connu : de jeunes Camerounais, souvent attirés par des promesses d’emplois bien rémunérés, sont acheminés vers la Russie, parfois sous couvert d’études ou de tourisme, avant d’être engagés sur le front russo-ukrainien, parfois sans formation préalable. Moscou, pour sa part, maintient que tout engagement étranger dans ses forces armées est volontaire et conforme au droit russe. L’ambassade de Russie au Kenya avait ainsi publiquement affirmé que la législation russe « n’interdit pas aux étrangers de rejoindre volontairement l’armée russe » s’ils résident légalement sur le territoire. Une formulation qui balaie d’un revers de main les témoignages de recrutements trompeurs documentés par des ONG et des médias indépendants.

Le collectif « Ramenez nos fils et nos frères » choisit le tempo diplomatique

Fondé en août 2026 par des acteurs de la société civile camerounaise, le collectif « Ramenez nos fils et nos frères » ne s’est pas contenté d’une protestation symbolique. En programmant sa marche vers l’ambassade de Russie le jour même de l’ouverture du sommet de Moscou, ses fondateurs ont clairement cherché à s’inviter dans l’agenda diplomatique russo-africain.

Son porte-parole et cofondateur, Paul Silver Yede, formule la revendication sans ambiguïté : « Une si belle amitié ne saurait être ternie par des réseaux clandestins. C’est l’image d’une Russie meurtrière qui reste aujourd’hui gravée dans la conscience des familles camerounaises et africaines. À l’image du Kenya, qui a obtenu de la Russie qu’aucun Kenyan ne soit plus enrôlé dans son armée, nous voulons que plus jamais un Camerounais ne soit recruté pour aller combattre sur le front russo-ukrainien. »

Le collectif remplit aussi une fonction d’accompagnement social : il soutient les familles confrontées à la disparition ou au décès de leurs proches, plaide pour le rapatriement des dépouilles et tente de pallier le silence des autorités consulaires.

Le précédent kenyan comme levier diplomatique

La référence au Kenya n’est pas rhétorique. Le 16 mars 2026, le ministre kényan des Affaires étrangères Musalia Mudavadi annonçait depuis Moscou, à l’issue de son entretien avec Sergueï Lavrov, que la Russie avait accepté de cesser tout recrutement de ressortissants kényans dans ses forces armées. L’accord prévoyait également un accès consulaire facilité, le rapatriement des blessés et des dépouilles, ainsi que le désengagement des Kényans souhaitant quitter les opérations militaires. Lavrov n’a pas repris explicitement ces termes dans ses propres déclarations, mais le précédent est posé.

Il démontre qu’une mobilisation diplomatique africaine peut produire des résultats concrets, pour peu qu’elle soit portée au plus haut niveau et s’appuie sur des données documentées. Le collectif camerounais l’a compris : en faisant du Kenya un modèle, il offre à Yaoundé une feuille de route et une couverture politique pour engager Moscou sur le sujet.

La double responsabilité de Yaoundé

Le collectif ne s’adresse pas seulement à la Russie. Il interpelle aussi l’État camerounais sur sa propre défaillance. Le 7 mars 2025, le ministre délégué à la Présidence chargé de la Défense avait bien signalé des « départs clandestins » de militaires camerounais vers l’étranger et demandé des mesures contre les déserteurs. Mais cette réponse, centrée sur la discipline interne, évitait soigneusement de désigner des réseaux de recrutement opérant depuis le territoire camerounais, et encore moins de mettre en cause Moscou.

Or la Convention de Vienne sur les relations consulaires impose à tout État d’assurer à ses ressortissants détenus ou en danger à l’étranger un accès consulaire effectif. Si la convention ne crée pas d’obligation de rapatriement automatique, elle impose a minima à Yaoundé de vérifier la situation de ses citoyens, de demander l’accès à ceux qui sont détenus ou blessés, et de faciliter le contact avec leurs familles. Les seize noms officiellement transmis par Moscou en 2026 suggèrent que ce travail reste largement inachevé.

Un malaise qui dépasse le Cameroun

Le phénomène est régional. Selon les données d’INPACT, au moins 1 417 combattants africains originaires de 35 pays ont été recensés dans les forces russes depuis 2023, avec une progression marquée : 177 cas en 2023, 592 en 2024, 647 en 2025. L’Égypte arrive en tête avec 361 recrues identifiées, devant le Cameroun (335), le Ghana (234), la Gambie (56) et le Mali (51). Pour l’heure, aucun collectif comparable à celui de Yaoundé n’a émergé publiquement au Sénégal, au Mali ou en Côte d’Ivoire, même si l’ONG kényane Vocal Africa joue un rôle similaire d’accompagnement des familles à Nairobi.

Le sommet de Moscou met en scène une relation Russie-Afrique fondée sur la souveraineté partagée et la coopération mutuellement bénéfique. La marche de Yaoundé rappelle que cette rhétorique coexiste avec des pratiques de recrutement qui, loin de renforcer la confiance, alimentent le deuil et la méfiance. La question posée au pied de l’ambassade de Russie est simple : combien de précédents kényans faudra-t-il pour que les engagements diplomatiques s’appliquent à tous ?

Sources