Union africaine face à Moscou : Ndayishimiye exige des résultats, l’histoire plaide la prudence

La rédaction

octobre 29, 2026

Le 3e sommet Russie-Afrique, qui s’est tenu les 28 et 29 octobre à Moscou, a réuni des représentants de 48 pays africains autour de Vladimir Poutine. La présence d’Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union africaine, comme porte-voix continental a marqué un infléchissement de ton : Addis-Abeba ne se contente plus d’applaudir les déclarations d’intention, elle réclame désormais une traduction opérationnelle des engagements russes. Une posture bienvenue, mais dont la portée réelle reste à démontrer.

Un sommet sous le signe de l’impatience africaine

Le choix de Moscou comme décor du troisième rendez-vous du format Russie-Afrique n’est pas anodin. La Russie, sous pression diplomatique depuis son invasion de l’Ukraine en février 2022, entend démontrer que le continent africain constitue un socle relationnel solide. La présence de délégations issues de 48 États membres de l’Union africaine donne une apparence de légitimité collective à cette démarche.

Mais c’est Évariste Ndayishimiye, président du Burundi qui préside l’Union africaine à titre tournant depuis février 2026, qui a incarné la tonalité nouvelle de ce partenariat. Coprésidant les discussions avec Poutine, il a posé d’emblée le cadre : l’Afrique ne vient pas en sollicitante, elle vient en partenaire exigeant. Il a notamment mis en avant des attentes précises dans les secteurs de l’agriculture, de l’énergie, des infrastructures et du transfert de technologies.

Cette posture tranche avec les précédents sommets, où la rhétorique de la fraternité historique russo-africaine, héritée de la guerre froide, tendait à masquer l’asymétrie réelle des engagements. La première journée a été dominée par les échanges sur le développement économique bilatéral, signal que les partenaires africains entendent désormais ancrer le dialogue dans le concret plutôt que dans le symbolique.

Le poids des promesses non tenues

Pour comprendre pourquoi l’Union africaine adopte ce ton d’exigence, il faut relire le bilan du premier sommet de Sotchi, en octobre 2019. Pas moins de 92 accords, contrats et protocoles d’accord avaient été signés, pour une valeur déclarée d’environ 12,5 milliards de dollars. L’objectif affiché était de doubler les échanges commerciaux en cinq ans, les portant de 20 à 40 milliards de dollars.

Le résultat a été inverse : les échanges ont chuté à environ 14 milliards de dollars sur la période, avant de remonter ultérieurement. Une étude de la Fondation pour la recherche stratégique a relevé que 13 accords économiques signés avec des pays d’Afrique de l’Ouest ne s’étaient concrétisés par aucun projet identifiable au moment de son analyse. Les documents officiels comptabilisaient les accords signés, non les réalisations effectives.

La remontée des chiffres est réelle depuis lors. Selon des données relayées par l’Agence Ecofin, les échanges commerciaux russo-africains ont atteint 24,5 milliards de dollars en 2023, soit une hausse de 37 % par rapport à 2022, portée en large partie par les exportations russes de céréales et d’engrais subventionnés ou réorientés après les sanctions occidentales. En 2024, ce volume aurait progressé jusqu’à environ 27,7 milliards de dollars. Mais cette dynamique commerciale reflète davantage la recomposition des flux induite par la guerre en Ukraine qu’une stratégie d’investissement structurant pour le continent. En outre, la ventilation des données révèle une asymétrie marquée : environ 24,3 milliards d’exportations russes vers l’Afrique, contre 3,5 milliards d’importations russes depuis l’Afrique.

La posture du non-alignement : atout ou impasse ?

L’Union africaine n’est pas arrivée à Moscou en alliée inconditionnelle. Sa position diplomatique depuis 2022 se caractérise par un non-alignement pragmatique qui mérite d’être rappelé. Lors du vote du 2 mars 2022 à l’Assemblée générale des Nations Unies condamnant l’agression russe contre l’Ukraine, 28 États africains ont voté pour la résolution, 17 se sont abstenus, 8 n’ont pas participé et l’Érythrée seule a voté contre. Aucune cohérence de bloc.

La Commission de l’Union africaine avait, dès le 24 février 2022, appelé au respect du droit international, de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, une prise de position institutionnelle claire, même si elle n’a pas débouché sur une politique commune de sanctions ni un alignement collectif sur l’Occident. La ligne de l’UA peut se résumer ainsi : condamnation de principe de la violation du droit international, priorité au cessez-le-feu et à la médiation, refus de tout alignement de bloc.

Cette posture a été incarnée de manière visible par la mission de paix africaine de juin 2023, conduite par plusieurs chefs d’État auprès de Zelensky et de Poutine. Résultat : aucun accord, aucun mécanisme de suivi contraignant. L’Ukraine a jugé le plan africain inacceptable en l’absence de retrait russe préalable des territoires occupés ; la Russie l’a jugé « très difficile à mettre en œuvre ». La mission a surtout eu une valeur symbolique, signalant la volonté africaine de peser diplomatiquement sans pour autant en avoir encore les leviers.

La comparaison avec Pékin, un miroir inconfortable

Le défi de l’Union africaine à Moscou est précisément de transformer ce non-alignement en outil de négociation plutôt qu’en confort passif. La comparaison avec le Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) s’impose ici, même si elle est inconfortable pour le côté russe.

Le FOCAC dispose d’un dispositif institutionnel de suivi relativement structuré : comité interministériel chinois composé de 27 organismes, réunions de suivi à trois niveaux, plans d’action périodiques et bilans publiés. La Chine engage des IDE massifs et documentés sur le continent. Les critiques, dette opaque, clauses de confidentialité, contrôle des infrastructures, sont réelles et abondamment documentées. Mais le volume et la traçabilité des engagements chinois offrent une base d’accountability, même imparfaite, que le partenariat russo-africain n’a pas encore atteinte.

Le stock cumulé des investissements directs russes en Afrique est estimé à environ 19,4 milliards de dollars selon certaines sources académiques, mais ni la CNUCED ni la Banque mondiale ne publient de série annuelle consolidée permettant de vérifier les flux bilatéraux réels. L’opacité structurelle des engagements russes, qui passent aussi par des entreprises para-étatiques, des contrats de sécurité et des accords miniers souvent confidentiels, rend l’exercice de redevabilité particulièrement difficile.

Ndayishimiye, porte-voix crédible ou exercice de style ?

La désignation d’Évariste Ndayishimiye comme président en exercice de l’UA confère à sa prise de parole à Moscou un caractère institutionnel qu’il convient de ne pas minorer. Issu du système de rotation régionale de l’Union africaine, il représente officiellement le continent dans cet exercice diplomatique.

Sa ligne est cohérente : l’Afrique ne vient pas demander l’aumône à la Russie, elle cherche à « renforcer son partenariat » sur des bases d’intérêt mutuel. Il défend la souveraineté africaine, des solutions africaines aux problèmes africains, et réclame une représentation plus équitable du continent dans les institutions multilatérales. Ce positionnement correspond à l’aspiration d’une large partie des dirigeants africains qui refusent d’être réduits à des supplétifs de l’un ou l’autre bloc géopolitique.

Reste que la crédibilité de ce message dépend de la capacité collective de l’Union africaine à en assurer le suivi. Or l’UA souffre d’une double contrainte structurelle : d’une part, la fragmentation des politiques étrangères de ses 55 membres rend tout front commun de négociation difficile à tenir dans la durée ; d’autre part, l’absence de mécanismes contraignants de vérification des engagements extérieurs la expose à n’être qu’une caisse de résonance rhétorique pour ses partenaires.

Une exigence de réciprocité à institutionnaliser

Le vrai enjeu du 3e sommet Russie-Afrique n’est pas tant la liste des accords qui seront ou ne seront pas signés. C’est la capacité de l’Union africaine à imposer des mécanismes de suivi, d’évaluation et de redevabilité qui transforment les protocoles d’intention en engagements vérifiables.

Sur ce point, le precedent du sommet de Sotchi illustre le risque. Sans cadre contraignant, les 92 accords de 2019 ont largement tenu du catalogue plutôt que du contrat. Si Moscou entend convaincre que ce troisième sommet marque une inflexion réelle, c’est à l’aune des projets effectivement lancés, des investissements effectivement décaissés et des transferts de technologies effectivement opérés que le jugement se forgera, et non à l’aune des communiqués de clôture.

La question que Ndayishimiye et l’Union africaine doivent désormais pousser n’est pas seulement « quelles promesses la Russie fait-elle ? », mais « comment nous assurons-nous collectivement qu’elles seront tenues ? » C’est à cette condition que le non-alignement africain cessera d’être une posture pour devenir un levier.

Sources