Souveraineté africaine : entre intérêts russes, contrôle des ressources et pouvoir national

La rédaction

octobre 30, 2026

Deux trajectoires se dessinent aujourd’hui en Afrique face au reflux des partenariats occidentaux. L’une, illustrée par la République centrafricaine, montre comment une coopération sécuritaire avec Moscou peut se muer en dépendance structurelle. L’autre, portée par Ibrahim Traoré au Burkina Faso, revendique un souverainisme assumé, mais au prix d’un verrouillage politique interne croissant. Entre ces deux chemins, la question reste entière : qui contrôle réellement les ressources, et au profit de qui ?

La République centrafricaine, laboratoire de la dépendance russe

Depuis 2018, la présence russe en République centrafricaine (RCA) a profondément reconfiguré l’économie politique du pays. Ce qui se présentait initialement comme un partenariat sécuritaire au profit du président Faustin-Archange Touadéra s’est rapidement étendu à la protection rapprochée du régime, à l’influence sur les institutions et, surtout, à l’extraction des ressources naturelles.

Dès 2019, le groupe Wagner comptait plus de 1 000 mercenaires sur le territoire centrafricain. La rémunération de ce dispositif n’a pas principalement transité par des flux financiers transparents : elle a pris la forme d’un accès privilégié aux mines d’or et de diamants, ainsi qu’aux droits d’exploitation forestière. Deux sociétés, Midas Resources et Bois Rouge, sont régulièrement citées comme véhicules de ces arrangements. Selon Africa Defense Forum, les réseaux liés à Wagner contrôlaient une production estimée à environ cinq tonnes d’or par an, soit une valeur approximative de 250 à 500 millions de dollars selon les cours et les circuits de commercialisation, des flux largement opaques, sans déclaration officielle correspondante.

La mort d’Evgueni Prigojine en août 2023 a amorcé une réorganisation : depuis lors, l’Africa Corps, structure paramilitaire placée sous l’autorité directe du ministère russe de la Défense, est censée prendre le relais. Mais selon l’Institut pour l’étude des politiques internationales (ISPI), la transition en RCA reste partielle et négociée. Les autorités centrafricaines résistent au remplacement intégral, jugeant les opérateurs issus de Wagner mieux intégrés et préférant le paiement en concessions minières plutôt qu’en espèces. En 2025, le dispositif effectivement observable demeure largement l’héritage opérationnel de Wagner : quelques centaines d’hommes autour de Bangui, protection du président, appui aux forces centrafricaines et présence dans les zones aurifères. L’Africa Corps constitue le cadre russe étatique destiné à succéder à Wagner, mais son remplacement opérationnel complet n’est pas établi.

Ce modèle pose une question de fond : dans quelle mesure l’État centrafricain conserve-t-il une capacité décisionnelle autonome sur son territoire et ses richesses ? La réponse, au regard des éléments disponibles, est troublante.

Ibrahim Traoré et le souverainisme burkinabè : la rupture en actes

À Ouagadougou, le discours est radicalement différent. Depuis son accession au pouvoir en septembre 2022, Ibrahim Traoré a fait de la souveraineté économique l’axe central de sa communication politique et, dans une certaine mesure, de sa politique effective.

Le 29 septembre 2026, il inaugurait la première raffinerie d’or du pays, RAFFINOR-BF, dont la capacité initiale atteint 164 tonnes par an, avec une cible de 515 tonnes après la deuxième phase d’installation. L’opérateur technique est la société turque Afro Turk ; la gestion administrative revient à la SONASP, Société nationale des substances précieuses. Traoré a résumé l’ambition lors de la cérémonie d’inauguration : « Nous voulons raffiner tous nos métaux sur place… nous voulons avoir toute la chaîne de valeur sur place. » L’enjeu est réel : selon les données du rapport ITIE, en 2023, le Burkina Faso a produit 57,35 tonnes d’or et en a exporté 57,34, soit la quasi-intégralité sans aucune transformation locale. En 2024, les exportations d’or brut ont atteint 64,15 tonnes pour une production déclarée de 60,77 tonnes, un écart qui reflète des différences de comptabilisation entre or brut et or fin plutôt qu’une anomalie réelle. Dans les deux cas, la valeur ajoutée du raffinage échappait entièrement au territoire national.

Le retrait conjoint du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO, organisation regroupant quinze États membres, a marqué une autre rupture symbolique et institutionnelle majeure. La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) entend substituer un cadre régional alternatif à une architecture perçue comme dominée par les intérêts franco-occidentaux. Sur le plan minier, des nationalisations partielles et un renforcement du contrôle étatique sur certaines concessions ont accompagné ce tournant.

Le prix intérieur de l’autonomie revendiquée

Mais cette trajectoire souverainiste s’accompagne, au plan interne, d’un rétrécissement méthodique de l’espace politique et civil. Le 29 janvier 2026, le Conseil des ministres a approuvé un décret dissolvant l’ensemble des partis politiques du pays. La justification avancée par le ministre de l’Administration territoriale, Émile Zerbo, était la « reconstruction de l’État ». Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Volker Türk, a demandé dès le 5 février aux autorités de renoncer à cette mesure, estimant qu’elle « n’est pas un pas dans la bonne direction pour les droits humains ».

Human Rights Watch et Amnesty International documentent de leur côté des suspensions de médias, des arrestations de journalistes, des disparitions forcées et des exactions imputées aux forces de sécurité et aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Les tueries de Karma en 2023, où des militaires accompagnés de VDP ont tué au moins 147 civils selon Amnesty, illustrent l’ampleur des violations recensées. En avril, les autorités ont annoncé avoir déjoué une tentative de coup d’État signe que la consolidation du régime reste fragile et que la répression intérieure s’intensifie en réponse.

Sur le front médiatique, Reporters sans frontières classe le Burkina Faso parmi les environnements les plus hostiles au journalisme du continent, et a lancé en juillet la série de webinaires « Sahel Kunafoni » pour défendre le droit à l’information dans la région.

Souveraineté formelle contre souveraineté réelle

Les cas centrafricain et burkinabè, aussi différents qu’ils soient dans leur rhétorique, convergent vers une même interrogation : la rupture avec un partenaire extérieur suffit-elle à produire une souveraineté effective ?

En RCA, la réponse est clairement non. Le départ formel de la tutelle française n’a pas produit d’autonomie : il a ouvert la voie à une dépendance nouvelle, plus opaque et moins contrainte par des mécanismes de responsabilité publique. Les ressources minières centrafricaines continuent d’alimenter des réseaux étrangers, avec une redistribution interne quasi nulle.

Au Burkina Faso, la situation est plus ambiguë. Des outils institutionnels concrets, raffinerie, nationalisations partielles, priorité budgétaire à la défense nationale, existent et témoignent d’une volonté de contrôle réel sur les leviers économiques. Mais la concentration du pouvoir, l’écrasement du pluralisme politique et les exactions documentées contre les civils posent une question de légitimité : une souveraineté qui ne profite qu’à une junte militaire, au détriment des libertés fondamentales de la population, est-elle encore une souveraineté nationale ou simplement un souverainisme de façade ?

La vraie mesure de l’émancipation ne sera pas dans les discours à l’inauguration d’une raffinerie, ni dans les communiqués de retrait des organisations régionales. Elle sera dans la capacité des États sahéliens à traduire le contrôle des ressources en développement humain vérifiable, et à faire de leurs citoyens des bénéficiaires et non des premières victimes de la rupture avec les anciennes tutelles.

Sources