Le mouvement Firkidja di Pubis a publié, le 29 octobre 2026, un communiqué cinglant qui remet en cause la portée réelle du basculement intervenu au sommet de l’État bissau-guinéen depuis le coup d’État de novembre 2025. En qualifiant de « coup de palais » les luttes d’influence qui secouent le régime du général Horta N’Tam, le mouvement pointe une réalité que les transitions militaires africaines récentes ont rendue familière : changer les hommes ne suffit pas à changer le système.
Un régime né dans la confusion électorale
Pour comprendre la critique de Firkidja di Pubis, il faut remonter au 23 novembre 2025, jour des élections générales en Guinée-Bissau. Le scrutin présidentiel avait tourné au bras de fer : le président sortant Umaro Sissoco Embaló et son adversaire Fernando Dias da Costa revendiquaient tous deux la victoire. Des procès-verbaux obtenus par certains médias attribuaient environ 49,43 % à Dias et 47,60 % à Embaló, mais la Commission nationale électorale n’a jamais certifié ces chiffres. Trois jours plus tard, le 26 novembre, les militaires mettaient fin au processus en s’emparant du pouvoir.
La Guinée-Bissau rejoignait ainsi une liste tragiquement longue : depuis son indépendance en 1974, le pays a connu quatre coups d’État réussis — en 1980, 1999, 2003 et 2012 — et environ seize à dix-sept tentatives de prise de pouvoir par la force. Le coup de novembre 2025 s’inscrit dans cette séquence structurelle où l’armée demeure l’arbitre ultime du jeu politique.
La CEDEAO a réagi avec une condamnation ferme, suspendant le pays de ses organes décisionnels et exigeant le rétablissement immédiat de l’ordre constitutionnel. Elle a dépêché une mission de médiation associant les présidents du Togo, du Cap-Vert et du Sénégal, tout en se réservant le droit de prononcer des sanctions individuelles contre les auteurs du putsch. Onze mois plus tard, ces mesures n’ont pas suffi à débloquer la situation.
Horta N’Tam, l’allié devenu maître
La figure du général Horta N’Tam concentre les contradictions du régime en place. Formé en ex-Union soviétique, cet officier de carrière a commandé la garde présidentielle avant de diriger la Garde nationale, qu’il a perdue en septembre 2023. Embaló l’a alors nommé chef d’état-major particulier de la présidence, puis à la tête de l’armée de terre. Le Monde avait qualifié son accession au pouvoir d’« étrange coup d’État » : l’homme que l’ancien président avait placé aux commandes de l’armée est précisément celui qui a renversé ce même président.
Depuis novembre 2025, Horta N’Tam dirige la transition en tant que président du Haut commandement militaire pour la restauration de la sécurité nationale et de l’ordre public. Mais les dissensions au sommet se sont rapidement manifestées. Début octobre 2026, la junte a procédé au désarmement d’éléments de la garde présidentielle et d’une structure de sécurité spéciale considérés comme loyaux à Embaló. Selon des sources locales, entre 60 et 80 personnes ont été remplacées, désarmées ou placées sous la supervision de l’état-major. Le 7 octobre 2026, Horta N’Tam a publiquement justifié ces mesures en dénonçant une « structure parallèle mal organisée » installée à la présidence sous l’ancien régime. Dans le même temps, Embaló s’est vu interdire de rentrer en Guinée-Bissau, alors qu’il avait annoncé son projet de retour le 4 octobre en vue de la présidentielle prévue le 6 décembre 2026.
« Coup de palais » : la dénonciation de Firkidja di Pubis
C’est dans ce contexte que le mouvement Firkidja di Pubis, rapporté par le journal bissau-guinéen O Democrata, a publié son communiqué du 29 octobre 2026. Le mouvement y qualifie de « coup de palais » les recompositions en cours au sommet de l’État : changements à la tête du ministère de l’Intérieur, à la Cour des comptes, au parquet général et dans la hiérarchie militaire. Ces remplacements, présentés par les autorités comme de simples ajustements institutionnels, sont lus par le mouvement comme autant de signes d’une capture du pouvoir par une faction militaire au détriment d’une véritable transition démocratique.
Firkidja di Pubis identifie trois moteurs de la crise : les désaccords sur le calendrier électoral, la lutte pour le contrôle des leviers de l’État, et la recherche de soutiens extérieurs par les différents acteurs. Le mouvement réclame le respect des résultats des élections de novembre 2025 — jamais officiellement proclamés —, la fin du pouvoir exercé par le haut commandement militaire, la libération des prisonniers politiques et un calendrier électoral négocié de façon inclusive. Depuis le coup d’État, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme recensait au moins 18 personnes détenues arbitrairement, parmi lesquelles des responsables gouvernementaux, des magistrats et des dirigeants de l’opposition, dont Domingos Simões Pereira.
Le mouvement appelle en outre la communauté internationale à sanctionner les responsables du blocage politique. Une demande qui fait écho, sans se superposer exactement, aux mécanismes que la CEDEAO avait promis d’activer sans les mettre en œuvre de façon décisive.
Une continuité systémique qui dépasse la Guinée-Bissau
La critique de Firkidja di Pubis s’inscrit dans un phénomène que les transitions militaires récentes en Afrique de l’Ouest ont amplement documenté. Au Mali, le coup d’août 2020, justifié par la mauvaise gouvernance d’Ibrahim Boubacar Keïta, a débouché sur une concentration exécutive accrue, des reports électoraux répétés et une pression croissante sur les médias et l’opposition. Au Burkina Faso, la junte du colonel Damiba, arrivée au pouvoir en janvier 2022 en dénonçant l’échec sécuritaire de Kaboré, a été renversée neuf mois plus tard par Ibrahim Traoré pour les mêmes motifs, avant que ce dernier ne prolonge à son tour la transition de cinq ans lors des assises nationales de mai 2024. L’Institut d’études de sécurité relève ce schéma récurrent : les régimes post-coup ont souvent changé les dirigeants et les alliances extérieures sans rompre avec les mécanismes internes de centralisation et de report électoral.
En Guinée-Bissau, la dynamique présente une spécificité : le régime ne s’est pas seulement retourné contre les civils qu’il avait promis de protéger, il s’est retourné contre l’un de ses propres piliers — la clientèle militaire d’Embaló — pour consolider son autonomie. Le « coup de palais » dénoncé par Firkidja di Pubis n’est donc pas seulement une querelle entre factions : c’est le signe que le régime cherche à se stabiliser en éliminant les contre-pouvoirs internes, y compris ceux issus de l’ancien ordre.
La médiation sénégalaise, ultime recours fragile
Face à cette impasse, la médiation sénégalaise mandatée par la CEDEAO représente la principale bouée diplomatique. Dakar n’est pas un acteur neutre dans ce dossier : le Sénégal était déjà intervenu militairement aux côtés du président Vieira lors de la guerre civile de 1998-1999, et a contribué aux efforts régionaux lors du coup de 2012, lorsque Dakar avait accueilli la première sortie diplomatique du président de transition Manuel Serifo Nhamadjo. L’Agence de presse sénégalaise a rapporté que la médiation a présenté les contours de son mandat aux autorités de transition, mais les contours précis de la feuille de route restent à définir.
Le défi est structurel : une médiation extérieure peut favoriser une sortie de crise conjoncturelle, mais ne peut pas, à elle seule, résoudre la question de fond que Firkidja di Pubis pose avec précision — celle de la souveraineté populaire dans un système où les forces armées se réservent le droit d’arbitrer, et parfois de conserver, le pouvoir politique.
La vraie question n’est pas de savoir si Horta N’Tam gouverne mieux qu’Embaló. Elle est de savoir si la Guinée-Bissau dispose, ou peut se doter, des mécanismes institutionnels capables d’imposer une alternance pacifique sans que l’armée n’en soit la garante ultime — et donc la principale bénéficiaire.
Sources
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Firkidja di Pubis dénonce une crise du pouvoir bissau-guinéen — Afreeque / O Democrata, 29 octobre 2026
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Le général Horta N’Tam, auteur d’un étrange coup d’État — Le Monde, 28 novembre 2025
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CEDEAO : la Guinée-Bissau suspendue — Koaci, 28 novembre 2025
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La Commission électorale incapable de publier les résultats — Koaci, 2 décembre 2025
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Médiation sénégalaise : présentation du mandat aux autorités de transition — Agence de presse sénégalaise
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Revoir les objectifs pour mieux gérer les transitions militaires en Afrique de l’Ouest — Institut d’études de sécurité (ISS)
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Guinée-Bissau : la junte ordonne le désarmement des fidèles d’Embaló — Kewoulo, octobre 2026
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Communiqué de presse sur la situation en République de Guinée-Bissau — Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, 28 novembre 2025
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Déclaration préliminaire de la mission d’observation électorale de l’Union africaine — Union africaine, 25 novembre 2025