Le président nigérian a adressé le 27 octobre 2026 à l’Assemblée nationale une demande d’autorisation d’emprunt extérieur de 21,7 milliards de dollars pour la période 2026-2027. Une initiative qui illustre la stratégie de financement par la dette assumée par Tinubu depuis son arrivée au pouvoir, mais qui soulève des questions sérieuses sur la soutenabilité des finances publiques dans un pays où le service de la dette absorbe déjà une part croissante des recettes fédérales.
Un programme d’emprunt massif dans des secteurs prioritaires
La demande transmise aux législateurs porte sur un montant composé de 20,52 milliards de dollars et de 1,05 milliard d’euros, soit l’équivalent d’environ 21,7 milliards de dollars au total. Dans sa lettre adressée aux chambres du Parlement, Bola Tinubu a défini les contours de son ambition : « Je soumets le Plan d’emprunt extérieur supplémentaire du gouvernement fédéral 2026-2027 ci-joint pour examen et approbation rapide par l’Assemblée nationale afin d’assurer la mise en œuvre rapide de nos projets. »
Les secteurs visés — infrastructures, agriculture, santé, éducation, approvisionnement en eau, sécurité et création d’emplois — couvrent l’essentiel des déficits structurels d’un pays de 220 millions d’habitants. Le gouvernement justifie le recours à l’emprunt extérieur par l’ampleur des besoins d’investissement que les recettes domestiques ne peuvent couvrir seules.
Ce plan qualifié de « supplémentaire » s’inscrit dans une séquence désormais régulière. En juillet 2025, le Sénat avait approuvé un plan d’emprunt d’environ 21,5 milliards de dollars pour les exercices 2025-2026. En octobre 2025, l’Assemblée nationale avait encore autorisé un emprunt de 2,347 milliards de dollars pour couvrir une partie du déficit budgétaire et refinancer des euro-obligations arrivant à échéance. Les précédents documentés entre 2023 et 2025 montrent que l’Assemblée nationale a systématiquement approuvé les plans soumis par l’exécutif, parfois après renvoi en commission et dans un contexte de préoccupations exprimées sur la transparence des montants et les modalités de remboursement.
Un contexte de dette déjà élevé et de recettes sous pression
La demande intervient alors que la dette extérieure du Nigeria atteignait 48,46 milliards de dollars au 30 septembre 2025, selon le Bureau de gestion de la dette (DMO). Ajouter 21,7 milliards de dollars supplémentaires porterait l’encours extérieur théorique à plus de 70 milliards de dollars, bien que le ministre des Finances Taiwo Oyedele ait précisé que ce montant constitue un plafond ou un plan de financement, et non un tirage nécessairement intégral.
La question de la soutenabilité est d’autant plus prégnante que le FMI, dans sa consultation au titre de l’article IV publiée en juillet 2025, classe le Nigeria dans la catégorie d’un risque modéré de tensions souveraines, tout en pointant des vulnérabilités budgétaires majeures. L’institution de Washington projette que les paiements d’intérêts du gouvernement fédéral représenteraient 47,3 % des recettes fédérales en 2025 — contre 41,1 % en 2024. Sur les neuf premiers mois de 2025, le service total de la dette (principal et intérêts confondus) aurait absorbé environ 67,2 % des recettes retenues du gouvernement fédéral.
La dépréciation du naira aggrave mécaniquement cette équation. Entre juin 2023 et mars 2025, le taux officiel est passé d’environ 770 nairas pour un dollar à plus de 1 536 nairas, soit une dépréciation de près de 100 %. À encours de dette extérieure constant en dollars, le coût en nairas du remboursement a donc presque doublé. En 2024, le service de la dette extérieure en dollars a atteint 4,66 milliards de dollars, contre 3,50 milliards en 2023, soit une hausse de 33 % en un seul exercice.
Des réformes réelles, un assainissement encore incomplet
Pour comprendre la stratégie de Tinubu, il faut replacer la demande d’emprunt dans le bilan des réformes engagées depuis juin 2023. La suppression des subventions aux carburants et l’unification du marché des changes ont constitué deux ruptures majeures. Selon le ministère des Finances, ces mesures auraient généré 15 800 milliards de nairas d’économies entre juin 2023 et décembre 2025, et accru les ressources fédérales de 20 400 milliards de nairas en incluant recettes et endettement.
La mobilisation fiscale a effectivement progressé : l’administration fiscale fédérale (FIRS) a collecté 21 660 milliards de nairas en 2024, soit 111,6 % de son objectif annuel. Le ratio recettes fiscales/PIB serait passé d’environ 7 % en 2021 à 13,5 % selon les autorités nigérianes, bien que le FMI retienne une estimation plus prudente. Le déficit public, après rebasage des comptes nationaux, aurait été ramené à environ 1,6 % du PIB en 2024.
Mais l’assainissement reste fragile. Le FMI projetait un déficit d’environ 3,7 % du PIB en 2026, tandis que le projet de budget 2026 prévoyait un déficit de 23 800 milliards de nairas. L’amélioration de 2024 doit beaucoup à des facteurs exceptionnels — fin des subventions, dépréciation du naira, rebasage du PIB — plutôt qu’à une réduction structurelle des dépenses. Le service de la dette continue d’éroder l’effet des gains fiscaux, réduisant la marge réelle d’action du gouvernement.
Les économistes entre prudence et exigence de transparence
Les réactions des économistes et analystes nigérians au plan d’emprunt 2026-2027 convergent autour d’un triple avertissement : transparence sur les projets, démonstration de la rentabilité des investissements, et mécanisme crédible de remboursement.
Bongo Adi, professeur à la Lagos Business School, estime que l’ajout de cette dette pourrait faire dépasser 100 % le ratio service de la dette sur recettes, ce qui signifierait concrètement que l’intégralité des recettes publiques serait absorbée par le remboursement des emprunts. Il avertit également d’un risque accru pour le naira, les réserves de change et l’inflation. Femi Egbesola, président de l’Association des petites entreprises du Nigeria, défend une position plus nuancée : l’emprunt extérieur peut se justifier pour des infrastructures génératrices de croissance et de recettes, mais seulement si leur rendement dépasse le coût du financement. Eze Onyekpere, du Centre for Social Justice, rappelle que la question centrale n’est pas le montant nominal de la dette, mais ce que le gouvernement fera effectivement des fonds empruntés.
Des analystes demandent notamment la publication projet par projet des coûts, des échéanciers et des rendements attendus. Ils soulignent aussi la nécessité de distinguer la composante concessionnelle — liée à la Banque mondiale — de la composante commerciale, dont le coût est sensiblement plus élevé. La comparaison avec la trajectoire ghanéenne est dans tous les esprits : le Ghana avait dû recourir à une restructuration en décembre 2022, après que la combinaison d’une dette en devises élevée, de recettes insuffisantes et d’une dépréciation monétaire eut rendu le service de la dette insoutenable.
L’équation fondamentale : emprunter pour bâtir ou pour rembourser ?
L’enjeu central du plan Tinubu est précisément celui que soulèvent ses critiques : le Nigeria emprunte-t-il pour créer des actifs productifs capables de générer les recettes futures nécessaires au remboursement, ou accroît-il son endettement pour financer des dépenses dont le rendement est incertain ?
La logique présentée par l’exécutif — emprunter pour construire des infrastructures dans un pays chroniquement sous-équipé — n’est pas dénuée de fondement économique. Un pays de 220 millions d’habitants avec un réseau routier défaillant, un accès à l’électricité limité et une agriculture peu mécanisée a objectivement besoin d’investissements massifs. Mais la faiblesse persistante du taux de recouvrement fiscal, la vulnérabilité du naira, et la concentration des recettes sur les hydrocarbures exposent le pays à des chocs extérieurs capables de transformer un endettement acceptable en spirale de refinancement.
Le FMI ne parle pas encore de surendettement, mais ses propres projections indiquent que les intérêts seuls absorberont bientôt la moitié des recettes fédérales. Dans ce contexte, la vraie question n’est pas de savoir si l’Assemblée nationale approuvera le plan — la tendance historique invite à répondre par l’affirmative — mais si les 46 projets identifiés produiront suffisamment de valeur économique pour inverser la trajectoire budgétaire. C’est à cette démonstration que le gouvernement Tinubu devra se soumettre, et c’est à l’aune de cette exigence que les créanciers, les marchés et les citoyens nigérians jugeront la stratégie d’endettement assumée par la présidence.
Sources
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Nigeria’s Total Public Debt as at September 30, 2025 — Debt Management Office (DMO), 2025
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Nigeria: 2025 Article IV Consultation – Press Release — FMI, juillet 2025
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21.7bn Fresh Loan: Debt Service May Gulp Over 100% of Revenues, Economists Warn — Leadership, octobre 2026
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Nigeria Seeks $21.7bn in Fresh Debt with Unclear Returns — BusinessDay, octobre 2026
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Tinubu Seeks National Assembly Approval for Fresh $20.5bn, €1.04bn Foreign Loans — Sahara Reporters, 27 octobre 2026
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National Assembly Approves Tinubu’s $2.35bn External Loan Request — Channels Television, octobre 2025
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Worrisome Loans and High Cost of Debt Servicing in Nigeria — BusinessDay, 2025
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Africa’s New Debt Era: Structural Risks, Institutional Reform and the Path to Fiscal Resilience — ACET / Wathi, mai 2026