En l’espace de huit jours, deux villages du cercle de Diéma ont subi les conséquences d’opérations conjointes menées par les Forces armées maliennes et l’Africa Corps russe : des animaux abattus par centaines, des cases incendiées, des familles d’éleveurs ruinées. Ces incidents répétés posent avec acuité la question du coût humanitaire réel du partenariat militaire entre Bamako et Moscou.
Deux incidents en huit jours dans le cercle de Diéma
Le 28 octobre 2026, le village de Mangara, dans la commune de Dioumara (cercle de Diéma, région de Nioro du Sahel), a été le théâtre d’une opération qui a laissé plus de 200 têtes de bétail, bœufs et moutons confondus, mortes sur place. Des habitations ont simultanément été incendiées. Sept jours plus tôt, le 21 octobre, c’est le village de Moussasséré, dans la commune voisine de Dianguirdé, qui avait subi un sort comparable : une centaine d’animaux tués et une soixantaine de cases brûlées, selon les informations rapportées par la presse régionale.
Les deux opérations ont été conduites conjointement par les FAMa et l’Africa Corps, la structure paramilitaire russe qui a officiellement pris la relève du groupe Wagner au Mali le 6 juin 2025, après une montée en puissance progressive entamée dès janvier de la même année. Contrairement à Wagner, qui fonctionnait comme une société militaire privée au statut juridique ambigu, l’Africa Corps est désormais placé sous le contrôle direct du ministère russe de la Défense, ce qui modifie sensiblement la chaîne de responsabilité, sans pour autant renforcer la transparence opérationnelle sur le terrain.
Aucun communiqué officiel des FAMa ne détaille ces deux opérations. La Direction de l’information et des relations publiques des Armées (DIRPA) avait certes publié, le 23 octobre, un bilan général mentionnant des opérations dans la zone de Diéma, mais il portait sur une période s’arrêtant au 20 octobre, avant les deux incidents. Interrogée sur les événements des 21 et 28 octobre, l’armée malienne n’aurait pas répondu aux sollicitations de la presse, selon plusieurs sources journalistiques.
Un contexte sécuritaire qui ne suffit pas à tout justifier
Le cercle de Diéma et la région de Nioro du Sahel font partie d’une zone de présence notoire du Jnim, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à al-Qaïda et actif depuis plusieurs années dans le Sahel malien. Cette réalité sécuritaire constitue le cadre dans lequel Bamako justifie ses opérations militaires. Mais elle n’apporte pas, en elle-même, de réponse à une question précise : des communautés d’éleveurs, dont le bétail constitue l’unique actif économique et le seul moyen de subsistance, ont-elles été prises pour cibles à tort, ou ont-elles fait l’objet de dommages collatéraux disproportionnés lors d’opérations ciblant des combattants jihadistes ?
La distinction est cruciale sur le plan du droit international humanitaire. Elle est aussi presque impossible à établir de l’extérieur, en l’absence d’enquête indépendante et face au silence institutionnel de Bamako. Ce vide de transparence est lui-même un problème structurel : il alimente la défiance des populations locales et fournit aux groupes jihadistes un argument de recrutement que ni les FAMa ni leurs partenaires russes ne semblent mesurer à sa juste valeur.
Un bilan documenté qui s’alourdit
Les incidents du cercle de Diéma ne sont pas isolés. Amnesty International a recensé, dans son rapport publié en septembre 2026, au moins 34 civils tués dans sept localités entre juin 2023 et décembre 2025 lors d’opérations principalement conjointes FAMa-Wagner. Le même rapport documente la destruction ou le pillage de maisons, boutiques, bétail et autres biens civils, ainsi que le sabotage d’infrastructures agricoles. À ces chiffres s’ajoutent au moins 16 morts lors d’une frappe de drone sur le marché d’Ejdeir en mars 2025, et sept morts, dont des enfants, lors d’une frappe similaire sur une maison à Tangata en novembre 2025.
Plus directement attribué à l’Africa Corps : en juillet 2026, à Bombori, dans la région de Mopti, Human Rights Watch a documenté le meurtre de neuf civils dont quatre enfants, des passages à tabac de dizaines d’hommes et garçons, ainsi que l’incendie d’au moins huit maisons et cinq greniers. L’organisation mentionne explicitement l’Africa Corps aux côtés des soldats maliens. Ce cas précède de trois mois les incidents de Diéma, dessinant une séquence préoccupante.
Le précédent centrafricain est également instructif : des rapports d’enquête, notamment ceux de The Sentry, ont documenté des vols de bétail et des pillages de villages attribués à Wagner aux côtés des forces de Bangui. Le modèle opérationnel, forces locales et paramilitaires russes co-déployés dans des zones à faible contrôle indépendant, y a produit des violations similaires à celles désormais signalées au Mali.
La question du cadre d’impunité
Ce qui distingue structurellement la situation actuelle de la période Wagner, c’est précisément le rattachement de l’Africa Corps au ministère russe de la Défense. En théorie, cela devrait renforcer la chaîne de commandement et la responsabilité juridique. En pratique, aucun mécanisme de contrôle indépendant n’a été mis en place ni par Moscou ni par Bamako. La MINUSMA, qui avait produit le rapport le plus détaillé sur les exactions à Moura (au moins 500 morts documentés en mars 2022), a quitté le Mali en décembre 2023 à la demande des autorités de transition. Depuis lors, le vide de documentation indépendante s’est creusé exactement au moment où les opérations conjointes s’intensifiaient.
Nicodemus Minde, analyste à l’Institute for Security Studies, notait dès mars 2024 que les accusations récurrentes d’atrocités dans le centre et le nord du Mali avaient commencé à dégrader l’image de la Russie sur le continent. Cette observation reste d’actualité : chaque incident documenté dans des zones rurales sahéliennes affaiblit le récit officiel d’une coopération militaire bénéfique aux populations, et renforce au contraire l’hypothèse d’une logique opérationnelle indifférente aux dommages civils.
Un partenariat sans audit
L’Africa Corps au Mali n’est soumis à aucun audit externe, à aucune obligation de compte rendu public, à aucun mécanisme de plainte accessible aux victimes. Les populations d’éleveurs du cercle de Diéma, dont les troupeaux représentent, en termes économiques, plusieurs années de revenu, n’ont aucun recours identifiable après la destruction de leurs animaux et de leurs habitations.
Cette absence de redevabilité n’est pas un accident : elle est constitutive du modèle de déploiement. Les autorités maliennes de transition ont structurellement écarté les contre-pouvoirs, presse, société civile, mécanismes onusiens, qui auraient pu produire une information contradictoire. L’Africa Corps opère dans cet espace dégagé.
La question posée par les incidents de Mangara et Moussasséré est donc moins celle de la culpabilité individuelle dans deux opérations précises que celle de la soutenabilité d’un partenariat militaire qui, à ce stade, produit des dommages documentés sur des populations civiles sans générer aucune forme de reddition de comptes. Pour les décideurs et bailleurs qui observent le Sahel depuis l’extérieur, et pour les États de la région qui évaluent leurs propres options stratégiques, c’est cette question-là qui mérite réponse.
Sources
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Human Rights Watch, « Mali : l’armée et l’Africa Corps de Russie commettent de nouveaux abus » : HRW, octobre 2026
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Amnesty International, rapport No One Is Spared (version française) : Amnesty International, septembre 2026
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Amnesty International, synthèse sur l’impunité Wagner/Africa Corps au Mali : Amnesty International, octobre 2026
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Allafrica.fr, incidents du cercle de Diéma, octobre 2026 : Allafrica, octobre 2026
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Nicodemus Minde, « Africa Corps : la Russie fait-elle du neuf avec du vieux ? » : Institute for Security Studies, mars 2024
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HRW, « Mali : l’Africa Corps de Russie massacre des villageois » : Human Rights Watch, août 2026
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MINUSMA, rapport sur les tendances des violations des droits de l’homme : ONU/MINUSMA
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Rapport de The Sentry sur Wagner en Centrafrique : The Sentry, 2023