Afrique du Sud : un scrutin municipal sur fond de recomposition politique et de tensions sociales

La rédaction

novembre 4, 2026

Le 4 novembre 2026, 29,2 millions d’électeurs inscrits ont été appelés à renouveler les conseils de 257 entités locales sud-africaines, pour la septième fois depuis la fin de l’apartheid. Ce scrutin se tient dans un paysage politique profondément recomposé, où la gouvernance par coalitions est devenue la norme dans plusieurs grandes métropoles — avec des résultats souvent chaotiques pour les services publics. Au-delà du renouvellement municipal, c’est un test grandeur nature à trois ans des élections générales de 2029.

Un ANC durablement affaibli, face à une concurrence fragmentée

Le Congrès national africain (ANC) aborde ces élections dans une position structurellement fragilisée. Lors du scrutin municipal de 2021, le parti historique de Nelson Mandela n’avait recueilli que 46,04 % des suffrages nationaux, son score le plus bas depuis 1994. Il avait alors perdu le contrôle de cinq des huit métropoles du pays — Johannesburg, Tshwane (Pretoria), Ekurhuleni, eThekwini (Durban) et Nelson Mandela Bay — sans parvenir à constituer des majorités alternatives suffisamment stables.

La tendance s’est confirmée lors des élections générales de mai 2024, où l’ANC est passé sous la barre des 40 % au niveau national, l’obligeant à former un gouvernement d’union nationale. Dans ce contexte, le parti uMkhonto weSizwe (MK Party) de l’ancien président Jacob Zuma avait créé la surprise en obtenant 14,58 % des voix nationales dès sa première participation, avec une percée spectaculaire au KwaZulu-Natal où il avait frôlé les 45 % des suffrages. Le MK Party, qui conteste la légitimité du gouvernement d’union nationale, se présente aux municipales de novembre 2026 comme une force d’opposition radicale capable de bousculer les équilibres dans plusieurs grandes villes.

La fragmentation de l’électorat constitue l’autre fait marquant de cette période. Alliance démocratique (DA), Economic Freedom Fighters (EFF), ActionSA, Patriotic Alliance, Al Jama-ah : la multiplication des formations de taille intermédiaire ou minoritaire rend quasi impossible toute majorité absolue dans les métropoles les plus peuplées. Sur les 142 072 dossiers de candidature déposés auprès de la Commission électorale indépendante (IEC), 136 790 ont été retenus pour 10 526 sièges à pourvoir, après l’invalidation de 5 096 candidatures pour irrégularités — dossiers incomplets, absence de pièces d’identité, candidatures multiples ou cautions impayées.

L’instabilité des coalitions : le bilan accablant de 2021-2024

L’enjeu central de ces élections municipales dépasse la simple arithmétique électorale. Entre 2021 et 2024, les deux plus grandes villes du pays ont connu une instabilité gouvernementale sans précédent. Selon une analyse publiée par Business Tech, Johannesburg a traversé cinq administrations différentes en moins de trois ans, Tshwane en a connu trois. Soit huit exécutifs métropolitains en moins d’une législature.

À Johannesburg, la coalition menée par la DA autour de Mpho Phalatse a été renversée après le retrait de la Patriotic Alliance, cédant la place à une coalition ANC–EFF–Al Jama-ah dirigée par Dada Morero. Cette dernière a elle-même été balayée avant qu’un nouveau renversement ramène Mpho Phalatse à la mairie, puis qu’une nouvelle coalition avec l’ANC et l’EFF finisse par s’imposer, avec même un intermède où Kabelo Gwamanda (Al Jama-ah) a occupé le fauteuil de maire avant de démissionner en 2024. À Tshwane, le scénario a été similaire : la coalition DA de Randall Williams, puis une coalition ANC–EFF–COPE autour de Murunwa Makwarela, avant une troisième configuration dirigée par Cilliers Brink, elle-même renversée en septembre 2024 lorsqu’ActionSA s’est allié à l’ANC et à l’EFF pour voter une motion de défiance.

Ces turbulences ne sont pas sans conséquence sur la gouvernance concrète. Selon l’Auditor-General of South Africa, dont le rapport sur l’exercice 2024-2025 a été publié en juin 2026, seules 39 municipalités sur 257 — soit environ 15 % — ont obtenu une opinion d’audit sans réserve. Aucune des huit métropoles du pays n’a atteint ce résultat. Les pertes liées à la mauvaise gestion des réseaux d’eau et d’électricité atteignent respectivement 14,73 milliards et 21,63 milliards de rands sur un seul exercice. Sur 35 stations d’épuration inspectées, 22 — soit 63 % — rejettent des effluents non conformes aux normes. Ces défaillances infrastructurelles sont d’autant plus graves qu’elles frappent des populations déjà exposées à un chômage structurel massif.

Un contexte socio-économique explosif

Le scrutin du 4 novembre 2026 se tient sur un fond de détresse sociale qui alimente le mécontentement envers les exécutifs locaux, quelle que soit leur couleur politique. Selon Statistics South Africa, le taux de chômage officiel atteignait 33,6 % au deuxième trimestre 2026 — en hausse de 0,9 point par rapport au trimestre précédent. Chez les 15-34 ans, ce taux montait à 47,4 %, et même à 62,8 % pour les 15-24 ans. Ces chiffres placent l’Afrique du Sud parmi les économies les plus touchées par le chômage de masse au monde.

Cette réalité économique nourrit directement la défiance envers les institutions locales. Les électeurs des métropoles, qui ont eu sous les yeux l’épisode des maires renversés et des coalitions défaites en séance de conseil, associent l’instabilité politique à la dégradation tangible de leur quotidien : eau non potable, délestages électriques, routes défoncées, projets d’infrastructure jamais achevés. La participation électorale est un indicateur sensible de cette désaffection : tombée à 45,8 % en 2021, son plus bas niveau depuis les premières élections post-apartheid de 2000, elle constitue un signal d’alarme pour la légitimité démocratique du système municipal sud-africain.

Après le vote : vers une nouvelle vague de coalitions ?

La géographie politique issue des urnes le 4 novembre dessine déjà les contours des négociations à venir. Dans les métropoles, une majorité absolue pour un seul parti relève de l’hypothèse d’école. L’enjeu n’est donc pas tant de savoir qui gagnera, mais dans quelles conditions les futures coalitions seront formées et, surtout, si elles seront gouvernables.

Plusieurs initiatives ont été lancées depuis 2024 pour encadrer institutionnellement ces arrangements. Un projet de loi sur les coalitions (Coalitions Bill), évoqué par des universitaires et des think tanks spécialisés, vise à établir des règles formelles de partage du pouvoir, de responsabilité et de règlement des conflits entre partenaires de coalition. Sans un tel cadre, l’histoire des années 2021-2024 risque de se répéter : des maires élus et destitués au gré d’alliances éphémères, des budgets bloqués, des administrations paralysées.

La comparaison avec d’autres pays de la région est instructive. Le Kenya et le Zimbabwe ont expérimenté des formes de coopération politique, mais elles restent moins institutionnalisées que le modèle sud-africain — et souvent moins stables. L’Afrique du Sud est le seul pays du continent à avoir généralisé les coalitions municipales formelles comme mode ordinaire de gouvernance locale. Ce choix de fait impose des exigences démocratiques — transparence des accords, clarté des responsabilités, mécanismes d’arbitrage — que les partis sud-africains, pris dans leurs calculs tactiques, ont jusqu’ici largement négligées.

Les résultats du 4 novembre 2026 offrent une nouvelle occasion de trancher : la gouvernance de coalition peut-elle, en Afrique du Sud, dépasser le stade de l’instabilité permanente pour devenir un véritable instrument de gestion démocratique des grandes villes ? La réponse sera moins dans les scores de sortie des urnes que dans les accords qui se noueront dans les semaines suivantes — et dans leur capacité à tenir.

Sources