MALI : L’UEMOA ouvre sa revue annuelle sur fond de recul des réformes communautaires

La rédaction

novembre 5, 2026

L’Union économique et monétaire ouest-africaine a lancé le 4 novembre 2026, à l’hôtel Azalaï de Bamako, sa douzième revue annuelle des réformes communautaires au Mali. Derrière la technicité de l’exercice, un chiffre concentre l’attention : le taux de mise en œuvre des réformes communautaires par le Mali a reculé de 80,06 % en 2024 à 75,52 % en 2025, soit une baisse de 4,54 points. Dans un contexte de tensions institutionnelles entre l’Alliance des États du Sahel et les organisations régionales, ce repli alimente les interrogations sur la capacité — et la volonté — des autorités de Bamako à honorer leurs engagements communautaires.

149 textes, 11 projets, trois jours pour faire le bilan

La revue annuelle est un mécanisme institué par un acte additionnel de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’UEMOA du 24 octobre 2013. Elle réunit experts de la Commission et représentants des administrations nationales pour évaluer l’état d’application du droit communautaire dans chacun des huit États membres. Pour l’édition 2026 consacrée au Mali, le périmètre soumis à examen couvre 149 textes réglementaires et 11 projets et programmes communautaires, pour un portefeuille régional global valorisé à 19,59 milliards de francs CFA.

Le contenu précis de cette revue avait été arrêté lors d’un atelier préparatoire organisé du 22 au 26 juin 2026 à Bamako. Les travaux techniques, prévus jusqu’au 6 novembre, doivent déboucher sur un mémorandum consensuel entre le gouvernement malien et la Commission de l’UEMOA — document qui engagera formellement Bamako à corriger les manquements identifiés.

Souleymane Diarra, conseiller technique représentant le ministre d’État chargé de l’Économie et des Finances Alousséni Sanou, a rappelé que l’exercice constituait « une occasion pour le Mali de faire le point sur les progrès accomplis dans la transposition et l’application des textes communautaires ». La formulation est convenue, mais elle ne dissimule pas l’enjeu réel : expliquer pourquoi le taux d’exécution a reculé d’une année sur l’autre, alors que la moyenne communautaire s’établissait à 73,91 % pour l’ensemble de l’Union en 2025.

Un recul qui contraste avec les voisins sahéliens

La comparaison régionale nuance le tableau. Le Burkina Faso, lui aussi membre de l’Alliance des États du Sahel, affiche un taux d’application des réformes UEMOA de près de 89 % en 2025, contre une moyenne communautaire de 73,91 % — soit près de 15 points au-dessus de la norme régionale. Le Niger, autre État de l’AES, enregistre quant à lui 76,10 %, en légère baisse de 1,29 point par rapport à 2024, mais supérieur au Mali.

Ces données invalident une explication trop commode qui attribuerait le recul malien à l’unique effet de la solidarité sahélienne ou à un désengagement collectif de l’AES vis-à-vis de l’UEMOA. Les trajectoires nationales divergent. Si le Burkina Faso surperforme malgré un contexte sécuritaire comparable, et si le Niger recule modérément, le Mali se distingue par un décrochage plus prononcé, qui appelle une explication différenciée.

L’historique malien, par ailleurs, révèle une instabilité structurelle. Les données disponibles indiquent un taux de 89 % en 2020 — un pic — suivi d’une contraction progressive jusqu’à 80,06 % en 2024, puis du recul enregistré en 2025. Cette dégradation de long terme, sur cinq ans, ne peut se réduire à un accident conjoncturel.

L’argument sécuritaire : réel mais insuffisant

Le délégué malien a évoqué les contraintes liées au contexte sécuritaire comme facteur pénalisant l’exécution de certains projets de développement. L’argument est documenté. Selon les données de la Banque africaine de développement, entre novembre 2022 et novembre 2023, plus de 1 400 incidents violents ont été recensés sur le territoire malien, touchant directement les zones d’intervention des projets régionaux. Des chantiers ont été interrompus, des équipements endommagés, des décaissements suspendus. En 2025, les incidents entravant l’accès humanitaire ont encore progressé de plus de 40 % par rapport à 2024.

La revue illustre également ce phénomène de manière concrète : 14 projets ont été retirés du périmètre d’évaluation parce qu’ils étaient achevés, en cours de clôture ou devenus inactifs, pour un montant cumulé de 56,79 milliards de francs CFA. Ce retrait de projets du portefeuille actif, même justifié techniquement, traduit une incapacité à maintenir un pipeline d’interventions opérationnel sur le terrain.

Mais l’argument sécuritaire ne suffit pas à expliquer seul le recul des taux de mise en œuvre. Les 149 textes réglementaires soumis à évaluation relèvent pour l’essentiel de la gouvernance économique, des finances publiques, de la fiscalité, des marchés publics ou de la concurrence — des domaines qui ne dépendent pas directement de la stabilité sur le terrain, mais de décisions administratives et législatives. La transposition des directives communautaires, par exemple, est un acte normatif interne qui échappe aux contraintes sécuritaires. Si des retards y sont observés, ils reflètent des priorités institutionnelles, et non des obstacles opérationnels.

Le statut de l’UEMOA, ancre dans la tempête institutionnelle

La revue annuelle se tient dans un cadre géopolitique sensible. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025 pour constituer l’Alliance des États du Sahel. Ce retrait n’a cependant pas entraîné de sortie de l’UEMOA. Comme le rappelle Deutsche Welle dans son analyse des dynamiques institutionnelles, les deux organisations sont juridiquement distinctes : quitter la CEDEAO ne met pas automatiquement fin aux obligations découlant de l’UEMOA. Le Mali reste membre à part entière de l’Union, assujetti à ses règles douanières, monétaires, fiscales et réglementaires.

La situation n’est pas sans tension. En juillet 2025, les délégations des trois États de l’AES ont quitté une session du Conseil des ministres de l’UEMOA à Lomé, en réaction au refus d’entériner une présidence tournante du Conseil en faveur du Burkina Faso. Cet épisode illustre les frictions croissantes entre les autorités sahéliennes et les institutions communautaires, sans toutefois déboucher sur une rupture formelle.

Pour la Commission de l’UEMOA, la ligne officielle reste celle du maintien des relations institutionnelles avec les États de l’AES. La revue annuelle de Bamako en est l’expression concrète : malgré la crise politique régionale, l’exercice de surveillance multilatérale se tient, les experts se réunissent, et un mémorandum sera signé. Cette continuité institutionnelle a une valeur en elle-même : elle maintient un lien formel, un canal de dialogue et une contrainte d’accountability que les autorités maliennes ne peuvent ignorer sans coût politique et économique.

Les mécanismes de pression : gradués mais réels

La question du suivi dépasse la seule publication d’un taux. L’UEMOA dispose d’un arsenal de mécanismes de pression en cas de manquement persistant. Ces outils sont gradués : suivi renforcé, demande de plan correctif, publicité du manquement, retrait d’incitations financières, réexamen des appuis de la Banque ouest-africaine de développement, et, à l’extrême, suspension des concours de l’Union. Ils ne s’appliquent pas automatiquement à toute baisse de taux — la nature de l’engagement et la persistance du manquement déterminent la réponse institutionnelle — mais leur existence n’est pas théorique.

Le mémorandum qui sera signé à l’issue des travaux du 6 novembre constituera le premier maillon de cette chaîne. Il engage formellement le gouvernement malien à adopter les mesures correctives identifiées. Le respect de ces engagements conditionnera, pour partie, l’accès du Mali aux mécanismes de financement et d’appui communautaires, à un moment où les arbitrages budgétaires restent sous pression.

La transposition au cœur du défi

La véritable mesure du succès ne sera pas le taux affiché à la prochaine revue, mais la qualité de l’application effective des textes sur le terrain. L’histoire des revues annuelles au Mali révèle une dissociation récurrente entre l’adoption formelle des normes communautaires et leur mise en œuvre réelle dans les pratiques administratives, fiscales ou commerciales. Passer de 89 % en 2020 à 75,52 % en 2025, c’est effacer cinq ans de progrès.

La douzième revue ouvre ainsi une fenêtre d’évaluation qui va bien au-delà du seul exercice comptable. Elle pose une question de fond sur la capacité du Mali à concilier son ancrage dans l’UEMOA — maintenu par des contraintes monétaires, économiques et commerciales puissantes — avec les orientations souverainistes affichées par les autorités de transition depuis 2021. La réponse ne viendra pas des chiffres publiés à l’issue de la revue, mais de la manière dont les engagements du mémorandum seront ou ne seront pas tenus dans les mois qui suivront.


Sources