Or artisanal au Sénégal : une décennie de flux clandestins chiffrés à plus de 2,3 milliards de dollars

La rédaction

novembre 5, 2026

Entre 2013 et 2022, entre 36 et 41 tonnes d’or artisanal auraient quitté le Sénégal sans passer par les circuits officiels, selon une estimation de SWISSAID. Cette hémorragie silencieuse, évaluée à 2,38 à 2,71 milliards de dollars, illustre la fragilité structurelle d’une filière que l’État cherche désormais à reprendre en main, avec des moyens encore modestes au regard de l’enjeu.

Une estimation par déficit statistique, pas par mesure directe

La méthode retenue par l’ONG suisse mérite d’être explicitée, tant elle conditionne la lecture des chiffres. SWISSAID n’a pas mesuré physiquement des cargaisons à la frontière : elle a procédé par rapprochement statistique entre la production aurifère estimée, industrielle et artisanale et les exportations officiellement enregistrées, puis confronté ces résultats aux importations déclarées par les pays partenaires (données miroir). Le volume clandestin correspond à l’écart inexpliqué entre ce qui aurait dû être exporté et ce qui a été déclaré.

Pour le Sénégal, ce solde attribué à des flux non documentés s’établit à environ 3,6 à 4,1 tonnes par an, soit 36 à 41 tonnes sur dix ans. L’ONG avertit elle-même que la méthode comporte des limites : différences de codification douanière, incertitudes sur la production artisanale réelle, périodes fiscales non alignées. Le chiffre est un intervalle plausible, non une comptabilité exacte de la contrebande.

La borne artisanale de la production retenue par SWISSAID est de l’ordre de 4 300 kilogrammes pour l’année documentée, ce qui contraste avec les données ITIE Sénégal : pour le premier semestre 2024, le rapport ne dispose pas de série artisanale exhaustive, tandis que les sociétés minières ont déclaré 106 579 onces troy , soit 3,31 tonnes, pour la seule production industrielle. Cette asymétrie documentaire est précisément ce que l’estimation SWISSAID tente de corriger : l’orpaillage reste statistiquement sous-évalué, et les rapports ITIE le reconnaissent explicitement.

Des routes bien documentées vers Dubaï

L’or qui quitte le Sénégal sans déclaration ne disparaît pas : il rejoint des routes régionales dont la géographie est désormais assez bien connue. Le schéma dominant passe par des pays côtiers, le Togo ou le Ghana, avant de converger vers Dubaï, qui a représenté 47 % des exportations africaines d’or en 2022, selon les travaux de SWISSAID sur les flux régionaux. Entre 2012 et 2022, les Émirats arabes unis ont importé 2 569 tonnes d’or africain non déclarées comme exportées par les pays africains eux-mêmes, ce qui illustre l’ampleur des écarts miroir à l’échelle continentale.

Lomé sert de plaque tournante régionale, agrégeant de l’or provenant notamment du Burkina Faso et du Ghana, malgré une production nationale togolaise insuffisante pour justifier ces volumes d’exportation. De Dubaï, le métal file vers la Suisse, l’Inde ou la Turquie, où il intègre les circuits du raffinage international.

Le manque à gagner pour le Sénégal dépasse la seule valeur de l’or exporté. La taxe à l’exportation étant fixée à 4 %, et les exportations officielles atteignant entre 580 et 650 milliards de FCFA par an selon les séries de l’ANSD et de la BCEAO, l’ampleur du manque à gagner fiscal sur une décennie reste difficile à circonscrire précisément, mais il est certain que l’État a renoncé à des recettes significatives sur une ressource dont il est légalement propriétaire.

Un plan de formalisation aux ambitions affichées

Face à ce constat, le ministre des Mines, Cheikhou Oumar Seck, a annoncé un objectif de formalisation d’au moins 50 % des acteurs de l’orpaillage d’ici 2029. L’architecture du dispositif repose sur trois piliers : un système d’identification biométrique des orpailleurs, avec cartes professionnelles sécurisées et centres régionaux d’enrôlement ; une convention entre le ministère des Mines et le ministère des Forces armées pour l’aménagement de sept sites aurifères d’environ un kilomètre carré chacun ; et 38 couloirs d’orpaillage supplémentaires planifiés entre 2026 et 2029.

L’investissement mobilisé pour les sept premiers sites s’élève à 488,3 millions de FCFA, soit environ 837 000 dollars sur deux ans. Rapporté à l’estimation d’un manque à gagner de 2,38 à 2,71 milliards de dollars sur dix ans, le montant interpelle : la puissance publique consacre moins d’un millième de la valeur des flux perdus à la structuration du secteur artisanal.

Ce déséquilibre entre l’ambition affichée et les moyens engagés est toutefois un problème structurel commun à la plupart des pays producteurs de la sous-région. L’OCDE estimait déjà les flux financiers illicites liés à l’orpaillage artisanal au Ghana à environ 1,7 milliard de dollars par an, soulignant que la mesure et la répression de ces flux se heurtent à la combinaison d’activités informelles, de sous-déclaration et de réseaux transfrontaliers intégrés.

Un socle industriel qui s’élargit, une artisanat qui reste à formaliser

Le Sénégal dispose d’un secteur industriel aurifère en expansion. La mine de Boto, opérée par le groupe marocain Managem, est entrée en production en 2025, s’ajoutant aux sites de Sabodala-Massawa (Endeavour Mining) et Mako (Resolute Mining). Les projets Douta (Thor Explorations) et Diamba Sud (Fortuna Mining) sont envisagés à l’horizon 2028. En 2024, les exportations d’or industriel ont atteint 588,5 milliards de FCFA selon les statistiques douanières publiées par Sika Finance, en hausse de 11 % sur l’année précédente.

Mais la production déclarée par l’ITIE Sénégal pour 2024 354 715 onces, soit environ 11 tonnes ne concerne que le segment industriel, opérateurs en règle compris. L’artisanat, estimé à quelque 3,9 tonnes contre 16,4 tonnes pour l’industrie dans les données de référence disponibles, représente environ un cinquième de la production totale mais reste très incomplètement documenté dans les rapports publics.

La question posée par le plan de formalisation n’est donc pas seulement technique : elle est politique. L’orpaillage implique des centaines de milliers de personnes dans les régions de Kédougou et au-delà, dans un contexte de tensions sécuritaires au Sahel qui brouillent les frontières entre activité économique informelle et économie de conflits. Parvenir à biométriser et encadrer la moitié des acteurs d’ici 2029 supposera non seulement des investissements nettement supérieurs à ceux annoncés, mais aussi une capacité de l’État à s’implanter durablement dans des zones où sa présence reste intermittente.

Sources