Partenariat russo-africain : un poids économique encore loin des ambitions affichées

La rédaction

novembre 6, 2026

Trois sommets, des centaines d’accords signés, des milliards annoncés. Et pourtant, les données disponibles sur le commerce, les investissements et les projets concrets dressent un tableau nettement plus sobre que les déclarations du Kremlin. À l’heure où le troisième sommet Russie-Afrique vient de se tenir à Moscou les 28 et 29 octobre 2026, une lecture rigoureuse des chiffres s’impose.

Des échanges commerciaux en hausse, mais une relation structurellement déséquilibrée

Le volume des échanges entre la Russie et l’Afrique a progressé : d’environ 17 milliards de dollars en 2019, il est passé à 27,8 milliards de dollars en 2025, soit une hausse d’environ 60 % en six ans. Le chiffre est réel, mais il appelle deux tempéraments immédiats.

Premier tempérament : la structure de ces échanges est profondément asymétrique. Sur les 27,8 milliards de 2025, les exportations russes représentent environ 24,3 milliards de dollars, tandis que les ventes africaines vers la Russie n’atteignent que 3,5 milliards. L’Afrique achète donc près de sept fois plus qu’elle ne vend à la Russie, une dynamique qui s’apparente davantage à une relation de dépendance commerciale qu’à un partenariat de développement mutuel.

Deuxième tempérament : ces volumes restent modestes à l’échelle continentale. La Russie demeure loin derrière la Chine et l’Europe dans le classement des partenaires commerciaux de l’Afrique, et la progression observée tient en grande partie aux livraisons de céréales et d’engrais, deux postes que la guerre en Ukraine a rendu politiquement stratégiques pour Moscou, mais qui ne constituent pas, en eux-mêmes, le socle d’une coopération économique diversifiée.

L’objectif de Sotchi 2019 : une promesse non tenue

Pour mesurer l’écart entre annonces et réalisations, il faut remonter au premier sommet de Sotchi, en octobre 2019. Vladimir Poutine avait alors annoncé l’objectif de doubler les échanges russo-africains en quatre à cinq ans, pour les porter à environ 40 milliards de dollars. Cet objectif n’a pas été atteint : les résultats des archives du forum de Sotchi documentent bien la signature de 92 accords, contrats et mémorandums, pour une valeur annoncée d’environ 1 004 milliards de roubles, soit approximativement 16 milliards de dollars au taux de l’époque, mais les projets emblématiques qui les composaient restent, pour la plupart, au stade des intentions.

La coentreprise russo-égyptienne dans les huiles et graisses, l’usine de carbamide en Angola, la raffinerie marocaine : autant de projets chiffrés lors du sommet de 2019 pour lesquels aucune preuve publique d’achèvement ou de mise en production n’est disponible à ce jour. La valeur globale de 1 004 milliards de roubles additionnait des instruments de nature très hétérogène, protocoles d’intention, accords-cadres conditionnels, engagements préparatoires, et ne saurait être interprétée comme une somme effectivement investie.

Les investissements directs : une présence symbolique

L’examen des investissements directs étrangers (IDE) est encore plus révélateur. Selon les estimations disponibles pour 2024, le stock d’IDE russes en Afrique est généralement situé dans une fourchette de 8 à 20 milliards de dollars, soit environ 1 à 2 % du stock total d’IDE étrangers sur le continent. La comparaison avec la Chine est brutale : selon la CNUCED, le stock d’IDE chinois en Afrique s’établit autour de 42 milliards de dollars, représentant environ 6 % du total, soit au minimum six fois la part estimée pour la Russie, en parts relatives.

Cette faiblesse des IDE russes reflète une réalité structurelle : les entreprises russes capables d’investir à l’étranger sont peu nombreuses, exposées aux sanctions occidentales depuis 2022, et opèrent dans des secteurs, extractif, militaro-industriel, nucléaire, qui ne génèrent pas les flux d’investissement les plus diffus ni les plus créateurs d’emplois locaux.

Rosatom : vingt accords, un seul chantier

Le secteur nucléaire illustre avec une netteté particulière l’écart entre l’ambition diplomatique et la réalité opérationnelle. Depuis 2019, Rosatom a signé des accords ou partenariats nucléaires avec au moins une vingtaine de pays africains, couvrant protocoles d’accord, feuilles de route et accords de coopération. Le bilan en termes de réalisations concrètes en 2025-2026 : un seul projet effectivement en construction sur le continent, la centrale d’El-Dabaa en Égypte, avec quatre réacteurs de 1 200 MW chacun. Zéro centrale Rosatom opérationnelle.

L’Éthiopie, le Ghana, l’Ouganda, le Rwanda, la Tanzanie, le Togo, la Namibie, la Zambie figurent parmi les pays ayant signé des accords avec Rosatom, mais aucun n’a atteint la décision finale d’investissement, ni a fortiori la phase de construction. Le ratio est saisissant : vingt pays liés par des accords, un seul chantier, zéro centrale en service.

Les dons de céréales : une vitrine bien calculée

La diplomatie céréalière russe offre un cas plus nuancé. À la suite de la dénonciation de l’accord sur les céréales de la mer Noire en juillet 2023, Vladimir Poutine avait annoncé des dons gratuits de 25 000 à 50 000 tonnes de céréales à six pays africains. Ces 200 000 tonnes ont bien été livrées, au Burkina Faso, au Mali, au Zimbabwe, en Érythrée, en Somalie et en République centrafricaine, entre novembre 2023 et février 2024, dans le délai approximativement annoncé.

L’engagement a donc été tenu. Mais les ordres de grandeur méritent d’être contextualisés : ces 200 000 tonnes représentent une infime fraction des exportations céréalières russes vers l’Afrique, estimées à environ 11,5 millions de tonnes pour la seule année 2022. La portée humanitaire réelle de ce geste reste limitée ; sa portée médiatique et diplomatique, en revanche, a été maximisée. La Voix de l’Amérique notait d’ailleurs sobrement que ces livraisons gratuites étaient loin de peser significativement sur l’insécurité alimentaire du continent.

Ce que l’Union africaine attend désormais

À Moscou, la position de l’Union africaine, exprimée par son président en exercice Évariste Ndayishimiye, a été dépourvue de toute complaisance automatique. Selon RFI, Ndayishimiye a explicitement demandé que le forum serve à conclure des contrats, lancer des investissements et mettre en œuvre des projets à impact réel, plutôt qu’à produire des déclarations d’intention supplémentaires. La Commission de l’UA et la Russie ont par ailleurs signé un plan d’action 2027-2029 couvrant 19 domaines, dont la paix et la sécurité, l’agriculture, les technologies et l’éducation. Ce cadre opérationnel existe donc sur le papier ; reste à savoir s’il connaîtra un sort différent des 92 accords de Sotchi.

L’analyse de Chatham House, qui sous-tend une part du débat actuel, souligne précisément ce décalage systémique : la Russie a démontré une capacité réelle à accroître sa visibilité diplomatique en Afrique, mais sa capacité à répondre aux attentes économiques de ses partenaires reste structurellement limitée, par la taille de son tissu entrepreneurial, par les effets des sanctions et par la priorité donnée aux secteurs régaliens sur les investissements productifs.

Un bilan à lire avec la grille des intérêts africains

La question n’est pas de savoir si le partenariat russo-africain existe, il existe, et les données commerciales le confirment. Elle est de savoir s’il délivre ce que les États africains en attendent : diversification des partenariats, transfert de technologies, industrialisation locale, création d’emplois et appropriation de la valeur. Sur ces dimensions, les chiffres disponibles, IDE marginaux, projets nucléaires quasi inexistants hors Égypte, échanges commerciaux structurellement déséquilibrés, plaident pour une évaluation lucide.

Les gouvernements africains ont tout intérêt à maintenir la diversification de leurs alliances. Mais la diversification n’est pas une fin en soi : elle ne prend de valeur que si chaque partenariat est soumis à la même exigence de résultats mesurables. C’est précisément ce que l’Union africaine a commencé à formuler à Moscou. La vraie question est de savoir si ce langage de la redevabilité, jusqu’ici plus souvent adressé aux partenaires occidentaux, sera systématiquement appliqué à tous les interlocuteurs du continent, Moscou inclus.


Sources