En septembre 2026, deux attaques menées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) dans la province du Yatenga ont tué au moins 27 civils. Le groupe jihadiste affirme avoir visé des auxiliaires de l’armée burkinabè. Les témoignages recueillis par Human Rights Watch racontent autre chose et révèlent une logique de guerre dans laquelle les populations civiles absorbent les conséquences d’un conflit qui les dépasse.
Une nuit de carnage sur un site d’orpaillage
Le 1er septembre 2026, peu après 1h du matin, plus de 60 combattants du GSIM ont investi le site d’extraction artisanale d’or de Soubo, dans le département de Ouahigouya. Vingt-quatre civils ont été tués, au moins vingt autres blessés. Selon Human Rights Watch, l’organisation a conduit quinze entretiens à distance et vérifié quatre vidéos géolocalisées montrant les suites immédiates de l’attaque.
Un homme de 45 ans, témoin direct, a relaté la scène : « J’ai vu des dizaines de blessés, beaucoup par balles, d’autres qui sont tombés en fuyant et ont eu leurs jambes ou bras fracturés. » Un combattant du GSIM aurait lancé aux survivants : « Vous nous avez chassés, mais vous n’exploiterez pas cet endroit. » Ces mots, rapportés par le même témoin, éclairent la dimension économique et punitive de l’attaque.
Quatre jours plus tard, le 5 septembre, un engin explosif improvisé (EEI) a tué trois civils sur une route proche du village de Mera. Parmi eux, un garçon de cinq ans et une femme de 65 ans. Un motocycliste de 40 ans qui circulait à proximité a décrit l’explosion : « J’ai vu une moto devant moi avec trois personnes dessus et, soudain, il y a eu une explosion… La poussière s’est soulevée comme un tourbillon. J’ai entendu un grand boum qui m’a fait tomber de la moto. L’explosion a secoué le sol. »
La revendication du GSIM : une justification qui ne tient pas
Le 30 septembre 2026, le GSIM a reconnu l’attaque de Soubo dans une déclaration publique, affirmant que les victimes étaient des miliciens des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et non des civils. Cette affirmation contredit formellement les témoignages collectés par Human Rights Watch : selon les personnes interrogées, ni militaires ni VDP n’étaient présents sur le site au moment de l’assaut.
La distinction est juridiquement et politiquement cruciale. Les VDP sont des auxiliaires civils des forces de défense et de sécurité burkinabè, institués par la loi n°002-2020/AN du 21 janvier 2020 et réformés en 2022. Placés sous autorité militaire, recrutés localement sur la base du volontariat, ils participent à la protection des communautés contre les groupes armés. Leur statut au regard du droit international humanitaire (DIH) est ambigu : dans le cadre d’un conflit armé non international qualification retenue pour le Burkina Faso, ils ne disposent pas automatiquement du statut de combattant. Leur protection civile peut être levée uniquement pendant la durée de leur participation directe aux hostilités.
Or, même en supposant que des VDP aient été présents à Soubo, le droit international humanitaire n’autoriserait pas une attaque indiscriminée. Selon le Comité international de la Croix-Rouge, la présence de combattants ne transforme pas les civils environnants en cibles légitimes : toute attaque doit distinguer précisément les combattants des non-combattants et respecter le principe de proportionnalité. Une attaque de nuit sur un site minier bondé de travailleurs civils échoue structurellement à satisfaire ces exigences.
Les engins explosifs improvisés : une menace systémique
L’explosion de Mera s’inscrit dans une tendance documentée et préoccupante. Entre janvier et août 2026, l’Armed Conflict Location and Event Data (ACLED) a recensé 125 attaques du GSIM au Burkina Faso, causant la mort de 188 civils dont au moins 16 par engins explosifs improvisés. Ces engins constituent désormais une composante tactique régulière de l’arsenal du groupe dans le Sahel, leur facilité de fabrication et leur effet de terreur durable sur les populations en faisant un outil de choix pour interdire les axes de circulation et déstabiliser les communautés rurales.
Les données du Landmine Monitor 2025 de l’International Campaign to Ban Landmines chiffrent à 224 le nombre de victimes de mines improvisées au Burkina Faso pour la seule année 2024, dont 62 % de civils. Sur la période 2017-2024, ce sont environ 1 627 victimes 805 morts et 822 blessés parmi les civils qui auraient été causées par des EEI et mines antipersonnel improvisées, selon les données communiquées par Ouagadougou à l’UNMAS. Le rapport souligne que ce bilan est probablement sous-estimé, faute de mécanisme national centralisé de collecte.
Le Burkina Faso a pourtant ratifié la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel dite Convention d’Ottawa dès 1998. L’usage d’EEI actionnés par les victimes sur son territoire est donc illégal, que l’auteur soit étatique ou non étatique. Les capacités nationales de déminage restent limitées : les opérations sont conduites principalement par les forces armées, la police nationale et la police militaire, avec l’appui de l’UNMAS. Le pays a présenté un plan 2025-2028 prévoyant d’abord une évaluation de référence de la contamination avant d’engager des opérations de dépollution à grande échelle un aveu implicite du retard accumulé.
La logique économique derrière les attaques
L’attaque de Soubo n’est pas un événement isolé dans la géographie du conflit sahélien. Depuis plusieurs années, le GSIM cible ou contrôle les zones d’orpaillage artisanal au Mali, au Niger et au Burkina Faso selon une stratégie combinant extorsion, taxation des flux et prise de contrôle territorial. Les sites miniers constituent des nœuds économiques majeurs dans des régions enclavées : ils concentrent de la main-d’œuvre mobile, des flux d’argent liquide et de l’or facilement transportable.
Selon Human Rights Watch, le GSIM exploite activement ces économies extractives via la taxation et l’extorsion pour financer ses opérations et recruter. Les déclarations du combattant à Soubo « vous n’exploiterez pas cet endroit » suggèrent que l’attaque visait également à punir une communauté qui aurait refusé ou échappé à ce système de prédation. L’acte serait alors autant une démonstration de force économique qu’une opération militaire.
Cette logique n’est pas sans précédent régional. Des analyses récentes documentent comment le GSIM a transformé certains sites artisanaux maliens en bases semi-permanentes, permettant à ses combattants de se fondre parmi les mineurs, de stocker des armes et de préparer des opérations. Au Burkina Faso, l’absence d’administration effective dans de nombreuses zones rurales du nord facilite cette emprise.
Impunité, opacité et absence de réponse officielle
Face à ces deux attaques, le gouvernement de transition burkinabè n’a pas publié de communiqué détaillant une réponse spécifique aux événements de Soubo et de Mera. Les autorités ont maintenu la mobilisation militaire générale et présenté des opérations de riposte contre les groupes armés comme ayant « repoussé les assaillants », sans bilan précis ni annonce publique clairement attribuée à ces incidents particuliers.
Cette opacité complique l’évaluation indépendante de la situation. Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel chez Human Rights Watch, formule une double exigence : « Les attaques illégales menées sans relâche par le groupe armé GSIM exposent les civils à de graves risques à travers le Burkina Faso. Les autorités devraient d’urgence renforcer la protection des communautés menacées, enquêter sur les abus et juger les responsables lors de procès équitables. » Et, à l’adresse du GSIM lui-même : « Les forces du GSIM devraient immédiatement cesser les attaques illégales contre les civils et sanctionner de manière appropriée les commandants responsables. »
Sur le plan juridique international, Human Rights Watch estime que les faits de Soubo et de Mera constituent des violations du droit international humanitaire susceptibles d’être qualifiées de crimes de guerre. La qualification reste pour l’heure analytique : aucune juridiction pénale internationale ou hybride n’a encore prononcé de condamnation dans un cas portant spécifiquement sur une attaque de civils dans un site minier artisanal subsaharien, même si les éléments constitutifs des infractions semblent réunis.
Des populations exposées à une double contrainte
La revendication du GSIM à Soubo illustre une évolution tactique documentée : en invoquant la présence de VDP pour justifier ses attaques, le groupe tente de déplacer la responsabilité morale vers l’État burkinabè et ses auxiliaires. Ce cadrage n’est pas anodin. Il construit une narrative dans laquelle toute communauté qui accueille ou tolère des VDP devient une cible légitime plaçant les habitants dans une double contrainte : accepter la présence des forces auxiliaires de l’État au risque de représailles jihadistes, ou les refuser au risque d’être abandonnés par les forces de sécurité.
Avec 125 attaques en huit mois et un bilan civil croissant, la question n’est plus seulement tactique ou juridique. Elle est politique : comment l’État burkinabè peut-il protéger des communautés rurales dispersées dans des zones où son autorité est contestée, sans faire de ses propres auxiliaires civils des catalyseurs de violence contre les populations qu’ils sont censés défendre ?
Sources
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Burkina Faso : un groupe armé islamiste a ciblé des civils — Human Rights Watch, 4 novembre 2026
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Landmine Monitor 2025 — International Campaign to Ban Landmines, décembre 2025
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Profil Burkina Faso — Impact des mines — The Monitor, 2025
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Loi n°002-2020/AN instituant les VDP — Assemblée nationale du Burkina Faso, 21 janvier 2020
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Legitimising regimes and legalising self-defence groups: the case of Burkina Faso’s VDPs — Journal of Modern African Studies, Cambridge University Press
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Les groupes terroristes sont bénéficiaires des mines d’or du Sahel — ADF Magazine, septembre 2026
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ACLED : Burkina, Mali troops kill more civilians than jihadists do — ACLED / Reuters, 2025
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FAQ droit international humanitaire — CICR — Comité international de la Croix-Rouge