TOGO : La perspective d’une hausse des factures d’eau et d’électricité fait monter la pression sociale
des consommateurs du Togo (LCT) a sonné l’alarme en novembre 2026 : toute nouvelle hausse des tarifs de l’eau et de l’électricité doit être suspendue. Derrière cette exigence, c’est l’ensemble de l’équation tarifaire de la Compagnie énergie électrique du Togo (CEET) qui se retrouve sur la sellette entre contraintes financières réelles, coupures chroniques et pouvoir d’achat érosi. La controverse arrive à un moment où l’opposition réclame un audit indépendant de la CEET, plaçant l’entreprise publique au cœur d’un débat qui dépasse largement la seule question des factures.
Une mobilisation qui s’inscrit dans la durée
Le communiqué de la LCT n’est pas tombé dans le vide. Il s’inscrit dans une séquence de contestations qui ont jalonné l’année 2026 au Togo. Fin octobre, l’opposition avait déjà réclamé un audit de la CEET, dénonçant l’incapacité de l’entreprise à fournir un service continu. Elle avait dans la foulée convoqué une « Journée patriotique d’avertissement » pour le 20 novembre 2026, signal que la crise de l’électricité était en train de se muer en enjeu politique.
La LCT, pour sa part, ne se contente pas d’un simple mot d’ordre de gel tarifaire. Elle réclame des Assises nationales consacrées aux secteurs de l’eau et de l’électricité, avec concertation obligatoire des associations de consommateurs avant toute modification des grilles de prix. La démarche ambitionne de structurer un dialogue que les organisations de consommateurs estiment jusqu’ici inexistant. À la date de publication, aucune réponse officielle formelle du gouvernement ou du ministère de l’Énergie n’avait été rendue publique face à ce communiqué, si l’on excepte une communication générale du ministre Robert Koffi Messan Eklo sur la stratégie énergétique du gouvernement.
Le précédent du 24 mars 2025 : la cicatrice tarifaire
Pour comprendre la sensibilité du dossier, il faut remonter à l’arrêté interministériel du 24 mars 2025. Cet acte avait fixé une nouvelle grille tarifaire, appliquée à partir de mai 2025 par la CEET, avec une hausse moyenne d’environ 12,5 %. La structure tarifaire avait été profondément remaniée : pour les clients domestiques en post-paiement disposant d’une puissance inférieure à 2,2 kVA, la tranche sociale avait été ramenée aux seuls 30 premiers kilowattheures, facturés 60 FCFA/kWh, puis 93 FCFA/kWh jusqu’à 120 kWh et 130 FCFA/kWh au-delà. Les abonnés en prépaiement n’ont pas bénéficié de ce tarif plancher : leurs 30 premiers kWh étaient facturés 70 FCFA/kWh.
Cette réforme avait provoqué des protestations, entraînant une suspension partielle. L’épisode a laissé une trace : il a démontré que la CEET demeure vulnérable à la pression sociale sur le terrain tarifaire, tout en établissant que les autorités sont capables de reculer tactiquement sans abandonner l’orientation générale de réforme.
Coupures, groupes électrogènes et coût réel de l’énergie
La revendication de la LCT repose sur un argument de fond : il est difficile de justifier une augmentation de tarif quand la qualité du service laisse à désirer. Les coupures répétées de l’automne 2026 ont exacerbé ce sentiment. Entre le 7 et le 22 octobre 2026, des travaux de maintenance du West African Gas Pipeline qui alimente plusieurs centrales thermiques togolaises ont provoqué des perturbations dans de nombreuses localités. Une première fenêtre de maintenance avait déjà suspendu l’approvisionnement du 28 août au 1er septembre. Ces interruptions, récurrentes dans l’histoire du gazoduc, illustrent la dépendance structurelle du mix énergétique togolais à une infrastructure transnationale dont le Togo n’est qu’un maillon.
Pour les ménages et les petites entreprises, la facture réelle de l’électricité ne se limite pas à ce que prélève la CEET. Elle inclut le carburant pour les groupes électrogènes, les bougies, les lampes à pétrole et l’usure prématurée des équipements électriques. Les données régionales disponibles donnent un ordre de grandeur : selon une analyse du Centre for Global Development portant sur plus de 3 000 entreprises dans 37 pays subsahariens, les entreprises les plus exposées aux coupures peuvent perdre jusqu’à 31 % de leurs ventes. Au Bénin pays voisin au profil énergétique comparable une enquête du Clean Air Task Force révèle que les dépenses défensives (groupes électrogènes, stabilisateurs) représentent 44 % des dépenses totales d’électricité des entreprises connectées au réseau. Ces ratios, bien qu’ils ne portent pas directement sur le Togo, éclairent la réalité que vivent les ateliers, les écoles et les centres de santé togolais lors des délestages.
La CEET face à ses propres fragilités
La demande d’audit formulée par l’opposition n’est pas sans fondement technique. La CEET affiche des pertes techniques et commerciales estimées à environ 16 % de l’électricité distribuée, ce qui représente un manque à gagner d’environ 30 milliards de FCFA par an selon les communications récentes des autorités. Ce taux est resté relativement stable entre 2015 et 2022, selon les données du Système d’information énergétique du Togo. Dans ce contexte, la hausse tarifaire de 2025 avait une justification économique explicite : renforcer les finances de l’entreprise pour soutenir ses investissements et honorer ses engagements vis-à-vis des partenaires financiers.
La question est donc moins de savoir si la CEET a besoin de ressources supplémentaires ce qui semble avéré que de déterminer comment ces ressources doivent être mobilisées et selon quelle répartition des efforts entre consommateurs, État actionnaire et réduction des pertes internes. Le directeur général Ilagou Ayeva a engagé un chantier de transformation organisationnelle, mais les résultats restent difficiles à mesurer faute de publication régulière de données financières certifiées. Le chiffre d’affaires de la CEET est généralement situé autour de 109 milliards de FCFA, sans qu’un exercice comptable récent soit clairement documenté dans les sources accessibles au public.
Une équation régionale familière, des réponses variables
Le Togo n’est pas seul face à cette tension. Partout en Afrique de l’Ouest, la gouvernance des entreprises publiques d’électricité se heurte au même dilemme : équilibrer des finances dégradées sans détériorer davantage un pouvoir d’achat sous pression. Au Sénégal, le collectif Nio Lank avait mobilisé environ une centaine de manifestants à Dakar en octobre 2025 contre la hausse des tarifs de la Senelec, sans obtenir l’annulation de la mesure. Au Nigeria, la pression syndicale avait conduit à une suspension temporaire de la réforme tarifaire en 2020, avant que les autorités ne reprennent leur trajectoire avec une application différenciée selon les bandes d’approvisionnement.
Dans l’espace UEMOA, les tarifs de l’électricité varient sensiblement : environ 85 FCFA/kWh en Côte d’Ivoire la moins chère de la zone contre 120 FCFA/kWh au Sénégal et 105 à 110 FCFA/kWh au Togo avant l’ajustement de 2025. Cette dispersion reflète des mix énergétiques différents, des niveaux de subvention variables et des degrés inégaux de pertes sur le réseau. La Côte d’Ivoire tire notamment avantage d’un parc hydraulique plus développé et d’une position d’exportateur net régional.
L’enjeu de la gouvernance, plus que du seul tarif
Ce que le débat togolais révèle en creux, c’est que la question tarifaire ne peut pas être dissociée de celle de la gouvernance sectorielle. La LCT a raison de pointer le décalage entre ce que paient les abonnés et ce qu’ils reçoivent. L’opposition a raison de réclamer davantage de transparence sur les comptes de la CEET. Mais aucune de ces demandes ne suffit à elle seule : réduire les pertes techniques de 16 % à 10 % représenterait un gain de plusieurs dizaines de milliards de FCFA, qui n’exigerait pas un centime supplémentaire aux abonnés. De même, un taux d’accès national de 70 % en 2024, avec seulement 47,8 % en milieu rural selon les données de la Banque mondiale, signale que l’enjeu n’est pas uniquement le prix mais aussi l’extension du réseau deux objectifs dont le financement est en partie contradictoire à court terme.
La perspective d’une nouvelle révision tarifaire même non officiellement annoncée place le gouvernement togolais face à une équation délicate : il ne peut pas laisser la CEET s’enfoncer durablement dans une situation financière précaire sans compromettre l’investissement, mais toute hausse non précédée d’une démonstration tangible d’amélioration du service risque de rompre le fragile pacte de confiance entre l’entreprise publique et ses abonnés. Les Assises nationales réclamées par la LCT, si elles voyaient le jour, pourraient offrir un cadre de dialogue à condition que toutes les parties acceptent d’y poser ouvertement les chiffres sur la table.
Sources
-
Réactions après la hausse de 12,5 % des tarifs de la CEET — Koaci, mai 2025
-
Les nouveaux tarifs CEET restent en vigueur — République Togolaise, 2025
-
Togo : taux d’électrification à 70 % en 2024 — TogoFirst, 2024
-
Togo : hausse des prix de l’électricité pour renforcer les finances de la CEET — TogoFirst, mai 2025
-
Eau et électricité : la LCT réclame des Assises nationales — L’Interview Togo, novembre 2026
-
Coupures d’électricité : audit de la CEET réclamé — Actu Lomé, 2026
-
Maintenance du gazoduc : perturbations possibles du 7 au 22 octobre — TogoFirst, octobre 2026
-
Charge électrique pour les entreprises au Bénin — Clean Air Task Force, août 2025
-
L’électricité, moteur caché de la compétitivité africaine — Financial Afrik, octobre 2025
-
Sénégal : mobilisation contre la hausse du prix de l’électricité — Koaci, octobre 2025