Niger : le pivot énergétique vers Alger, entre ambitions et incertitudes

La rédaction

octobre 21, 2026

Depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, Niamey cherche activement de nouveaux partenaires pour son secteur des hydrocarbures. La réception par le général Abdourahamane Tiani de l’ambassadeur algérien accompagné d’experts spécialisés illustre une stratégie de pivot délibérée, dont les contours se précisent mais dont les retombées concrètes restent encore largement à démontrer.

Le tournant algérien : une relation stratégique en construction

La rencontre entre Abdourahamane Tiani et la délégation algérienne, rapportée par l’Agence Nigérienne de Presse, n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans une séquence diplomatique qui a produit, en avril 2026, un mémorandum d’entente intergouvernemental sur les hydrocarbures, signé à Niamey. Ce texte couvre l’ensemble de la chaîne de valeur : exploration-production, études géologiques, échanges techniques, formation et transfert de technologie. Il prévoit notamment la poursuite de l’exploration du bloc de Kafra, la modernisation de la raffinerie SORAZ à Zinder et le développement d’un complexe pétrochimique à Dosso.

Quelques semaines plus tard, en juin 2026, trois mémorandums d’entente ont été signés entre SONIDEP et des filiales de Sonatrach : le premier avec ENAGEO pour l’acquisition de données sismiques, le deuxième avec ENAFOR pour la création d’une coentreprise de forage, le troisième avec NAFTAL pour la distribution de produits pétroliers au Niger. Ces textes restent des mémorandums d’entente, et non des contrats d’investissement ou d’exploitation définitifs, mais ils formalisent une relation bilatérale qui était jusqu’alors principalement déclaratoire.

Du côté algérien, l’intérêt pour l’Afrique subsaharienne est structurel. Sonatrach cible le Niger, la République du Congo, et explore des possibilités au Tchad, en Mauritanie et au Kenya. La stratégie d’expansion est claire ; les montants engagés, eux, ne sont pas publiés.

Le gazoduc transsaharien : un horizon encore lointain

L’axe le plus structurant de la coopération Niger-Algérie reste le projet de gazoduc transsaharien (TSGP), qui doit relier le Nigeria à l’Algérie via le Niger sur environ 4 000 à 4 200 kilomètres. En 2024, le projet était encore au stade de préparation technique : environ 1 800 kilomètres restaient à construire, dont près de 1 000 kilomètres sur le territoire nigérien, qui constitue le principal segment en attente de développement.

Le coût global généralement cité avoisine 13 milliards de dollars. Aucune clôture financière n’avait été arrêtée en 2024, et des accords de février 2025 prévoyaient encore l’actualisation de l’étude de faisabilité, signe que le projet n’avait pas encore atteint le stade d’exécution définitive. La capacité annoncée, entre 20 et 30 milliards de mètres cubes par an, avec une perspective d’exportation vers l’Europe, est réelle, mais la mise en service reste sans calendrier ferme.

Pour Niamey, le TSGP représente à la fois un levier de négociation et une promesse de revenus futurs. Pour Alger, il s’agit de consolider un statut de hub gazier entre l’Afrique et l’Europe à un moment où les marchés européens cherchent à diversifier leurs approvisionnements. Les intérêts convergent, mais la réalisation se heurte aux contraintes habituelles : financement, sécurité du tracé, coordination entre trois souverainetés.

Diversification tous azimuts, résultats inégaux

L’Algérie n’est qu’un volet de la recomposition engagée par la junte. Depuis juillet 2023, Niamey a sollicité plusieurs partenaires, avec des résultats très variables.

La Chine est de loin celle qui a produit les avancées les plus tangibles. Après plusieurs mois de tensions sur les conditions d’exportation du brut, des accords ont été signés en mai 2026 avec la CNPC : le tarif du pipeline d’exportation vers le Bénin devait passer de 27 à 15 dollars par baril, et le Niger a obtenu un accord de principe pour détenir 45 % de WAPCO, la société chargée du transport du brut. Les projets de Dinga Deep et d’Abolo-Yogou, évalués à environ un milliard de dollars, ont par ailleurs été relancés, avec un objectif de production de 145 000 barils par jour annoncé pour 2029.

Sur le front intérieur, le Conseil des ministres a adopté en mars 2024 deux contrats de partage de production entre l’État et Sonidep, un bloc à Bilma et trois à Agadem, avant que la compagnie nationale ne lance ses premières opérations de prospection en juin 2024. C’est une reprise en main nationale plutôt que l’arrivée d’un partenaire étranger nouveau, mais elle traduit une volonté claire de renforcer la maîtrise souveraine de la ressource.

La Turquie a signé en juillet 2024 une déclaration d’intention sur la coopération pétrolière et gazière. Les sources disponibles ne documentent ni investissement ferme, ni forage, ni production résultant de cet accord. La Russie, dont le rapprochement avec Niamey est surtout politique et sécuritaire, ne fait l’objet d’aucun contrat pétrolier ou gazier documenté à ce stade.

Les sanctions de la CEDEAO : une pression réelle, des effets limités

La capacité de manœuvre de la junte a été contrainte, dans un premier temps, par les sanctions adoptées par la CEDEAO après le coup d’État. La fermeture des frontières avec le Bénin et le Nigeria a perturbé les circuits d’acheminement : le port de Cotonou représentait environ 80 % du fret nigérien, et son indisponibilité a compliqué l’accès aux marchés et aux infrastructures d’exportation. Un rapport de la Chambre de commerce du Niger documente une baisse importante des exportations de produits pétroliers et miniers dans la période qui a suivi.

Ces sanctions n’ont toutefois pas annulé les contrats pétroliers existants ni empêché durablement les exportations par oléoduc. Le Niger a commencé ses premières expéditions de brut par le pipeline vers le Bénin en 2024, dans des conditions opérationnelles perturbées mais sans rupture définitive. L’effet des sanctions a surtout été de comprimer les revenus à court terme et de retarder des projets, pas d’interrompre la dynamique d’ensemble.

Sur le plan des recettes, les données les plus récentes de l’ITIE indiquent qu’en 2022, les revenus publics tirés du secteur des hydrocarbures s’élevaient à environ 137 milliards de FCFA, un chiffre qui inclut plusieurs flux fiscaux et la commercialisation de la part étatique de production. Pour 2023, les données consolidées ne sont pas encore publiées sous une forme permettant de calculer précisément la part du pétrole dans le budget.

L’Alliance des États du Sahel comme cadre de solidarité régionale

La diplomatie énergétique nigérienne ne se déploie pas dans un vide : elle s’insère dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui réunit depuis 2023 le Niger, le Mali et le Burkina Faso. En février 2024, un protocole a été signé pour permettre au Niger de fournir du gasoil aux deux autres membres de l’alliance. Cette solidarité de façade répond avant tout à des contraintes de sanction et d’isolement régional, et ne constitue pas encore une intégration énergétique substantielle.

Comme l’analyse Thomas Vircoulon à l’Ifri, la rhétorique souverainiste des juntes sahéliennes s’accompagne d’une diversification des partenariats extérieurs qui touche progressivement au secteur extractif. Mais la conversion de ce réalignement politique en bénéfices économiques mesurables, emplois, recettes fiscales, transferts de compétences, reste le test principal que Niamey devra passer dans les années à venir.

La réception de l’ambassadeur algérien par Abdourahamane Tiani, aussi discrète soit-elle dans sa communication officielle, s’inscrit dans cette logique. Le Niger dispose d’une ressource réelle et d’une position géographique qui lui confère une pertinence stratégique pour plusieurs partenaires simultanément. La question n’est plus de savoir si Niamey peut trouver des interlocuteurs ; elle est de savoir si les accords en cours de négociation produiront une valeur ajoutée suffisante pour justifier les arbitrages géopolitiques consentis depuis juillet 2023.

Sources