Alors que l’Alliance des États du Sahel (AES) aborde sa troisième année d’existence, le projet peine à satisfaire une évaluation rigoureuse. La vision politique qui sous-tend cette construction, articulée autour de la souveraineté partagée et du refus de l’ordre régional hérité, conserve sa cohérence interne, mais l’architecture institutionnelle concrète reste en retrait des ambitions proclamées par ses fondateurs. Une volonté d’accélération a toutefois été affirmée lors du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations ce mardi 22 septembre 2026.
Un front diplomatique unifié, des fondements encore fragiles
Les trois membres de l’alliance : Mali, Burkina Faso et Niger, ont coordonné leurs positions pour porter une voix confédérale commune à la tribune new-yorkaise. Le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga a appelé à la mutualisation des forces armées, à une réforme du Conseil de sécurité et au développement d’une stratégie économique confédérale articulée autour des ressources naturelles et des infrastructures. Un projet de banque confédérale pour l’investissement et le développement y a également été évoqué.
Cette unité d’affichage diplomatique constitue, à ce stade, l’un des acquis les plus nets de l’AES. Sur la scène internationale, les trois juntes militaires ont réussi à produire un discours cohérent, fondé sur le rejet de la tutelle extérieure et la revendication d’une souveraineté partagée. Mais derrière la rhétorique de New York, la question demeure : que produit concrètement l’Alliance dans les domaines où elle s’est engagée ?
Libre circulation : des textes adoptés, une mise en œuvre partielle
Sur la question de la libre circulation des personnes, l’AES a progressé plus vite que ce que ses détracteurs anticipaient, mais moins vite que ses propres ambitions. Depuis 2023, l’Alliance a adopté trois catégories de mesures : l’instauration d’un régime sans visa pour les ressortissants des trois États membres, l’harmonisation des documents d’identité et de voyage, et la reconnaissance de la circulation des véhicules dans l’espace confédéral. En 2024, les ministres de la Sécurité ont validé des spécifications techniques communes pour les passeports et cartes d’identité biométriques.
Ces avancées sont réelles, mais leur portée pratique reste limitée par plusieurs facteurs. Les États membres ont conservé le droit de refuser l’entrée aux personnes jugées « inadmissibles » selon leurs lois nationales, une clause qui laisse aux autorités une latitude considérable. Par ailleurs, le contexte sécuritaire dégradé contraint de facto la mobilité transfrontalière, indépendamment de tout cadre juridique. La chercheuse Niagalé Bagayoko notait dès janvier 2024 que le retrait de la CEDEAO risquait précisément d’entraver cette mobilité, faute de mécanismes de substitution suffisamment robustes.
Une mise en perspective historique s’impose ici : la CEDEAO elle-même avait mis environ neuf ans à traduire effectivement en pratiques frontalières son protocole de libre circulation, signé en 1979 et appliqué à partir de 1984. Reprocher à l’AES de ne pas avoir accompli en deux ans ce que la CEDEAO a mis une décennie à ébaucher serait intellectuellement malhonnête. Mais cette comparaison ne dispense pas de constater que les instruments adoptés demeurent largement en phase de rodage.
Défense commune : une force unifiée sur le papier, en montée en puissance dans les faits
La coopération en matière de défense est présentée comme le pilier central de l’AES, celle sur laquelle le projet politique initial repose. Les données disponibles dressent un tableau nuancé. En janvier 2025, une force unifiée de 5 000 soldats a été officiellement déclarée opérationnelle, portée ensuite à 6 000 hommes selon des mises à jour publiées en 2025. Un objectif de 15 000 soldats a été annoncé, mais il s’agit d’une cible planifiée, non d’un déploiement effectif.
Selon l’Institut d’études de sécurité (ISS), la force de l’AES devra surmonter les écueils qui ont conduit à l’échec pratique de la force du G5 Sahel, financement insuffisant, commandement dispersé, logistique défaillante. Du côté budgétaire, les données restent partiellement opaques : un capital de départ de 500 milliards de FCFA a été annoncé pour la force commune, tandis qu’une analyse de LCM Africa indique que les trois États ont consacré collectivement plus de 1 320 milliards de FCFA à leurs armées en 2024, en nette augmentation. L’effort militaire individuel est donc réel ; sa mutualisation effective au sein d’une structure de commandement conjoint reste à confirmer dans la durée.
Intégration économique : l’ambition sans les chiffres
C’est sur le terrain économique que l’écart entre ambitions et réalisations est le plus saisissant. Les échanges commerciaux intra-AES demeurent modestes et peu documentés de façon consolidée. Les flux bilatéraux entre les trois pays restent « encore fragmentés », selon plusieurs analyses spécialisées. Une évaluation préliminaire de la Banque mondiale, publiée en mai 2024, soulignait les risques économiques liés au retrait de la CEDEAO, notamment sur les corridors de transit.
Les trois pays représentent certes plus de 90 % du trafic en transit par le port de Lomé, ce qui illustre leur poids logistique dans la région. Mais cette dépendance à des infrastructures portuaires extérieures à leur espace confédéral dit également quelque chose de la profondeur des interdépendances qui les lient encore à l’architecture régionale qu’ils ont officiellement quittée.
Sur la monnaie commune, régulièrement évoquée dans les déclarations politiques des dirigeants de l’AES, l’UEMOA maintient une position de continuité institutionnelle : les trois États n’ont formellement pas quitté l’union monétaire, et aucun calendrier opérationnel de création d’une monnaie alternative n’a été arrêté. La Revue des conflits et d’autres analyses économiques soulignent que derrière la logique politique souverainiste se cache un risque économique substantiel, lié à la taille réduite du marché potentiel et à l’absence d’institutions monétaires autonomes.
Une viabilité institutionnelle encore à prouver
Les chercheurs spécialisés en intégration régionale africaine sont unanimes sur un point : l’AES présente une cohérence politique de court terme, mais sa viabilité institutionnelle reste à démontrer sur la durée. Niagalé Bagayoko, dans plusieurs interventions en 2024, décrit le risque d’un « embouteillage institutionnel » en Afrique de l’Ouest, où l’AES coexiste avec l’UEMOA, la CEDEAO, les accords bilatéraux et d’autres cadres multilatéraux, sans mécanisme clair de hiérarchisation des normes.
Le Timbuktu Institute note que la stabilisation régionale suppose moins un retour à une architecture unifiée qu’une coopération différenciée et fonctionnelle autour de domaines précis : sécurité, mobilité, commerce, stabilité monétaire. C’est exactement le chemin que l’AES tente d’emprunter, mais ses institutions restent en phase de construction et de test.
Il n’existe, par ailleurs, aucun précédent bien établi en Afrique subsaharienne d’une alliance régionale entre États dirigés par des juntes militaires ayant abouti à une intégration économique durable. L’AES constitue de ce point de vue une expérience inédite, dont l’issue n’est pas écrite.
Ce que le bilan révèle vraiment
Deux ans après sa fondation, l’Alliance des États du Sahel a démontré sa capacité à survivre aux pressions extérieures et à produire un discours souverainiste cohérent. Elle a posé les premières briques d’une architecture confédérale, documents d’identité communs, force unifiée, coordination diplomatique, que ses promoteurs présentent comme les fondements d’une intégration à venir.
Mais l’écart entre les engagements proclamés et les réalisations vérifiables demeure substantiel sur les trois piliers structurants : libre circulation effective, coopération militaire réellement mutualisée, intégration économique mesurable. Les annonces programmatiques abondent ; les mécanismes d’évaluation et de redevabilité sont quasi inexistants.
La vraie question n’est pas de savoir si l’AES survivra politiquement, les juntes qui la composent ont pour l’heure consolidé leur pouvoir intérieur. Elle est de savoir si une organisation de cette nature, portée par des régimes de transition sans légitimité électorale et confrontée à des menaces sécuritaires persistantes, peut produire une intégration régionale durable. La réponse dépendra moins des sommets à New York que des réalités aux frontières du Sahel.
Sources
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La force de l’AES fera-t-elle mieux que celle du G5 Sahel ? : Institut d’études de sécurité (ISS Africa), 2024
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Libre circulation AES : de nouvelles mesures pour faciliter la mobilité dans l’espace confédéral : Sahel Intelligence, 2024
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L’AES à l’ONU : affirmation de souveraineté : Africa 24, septembre 2024
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Divergences AES-CEDEAO : quelles solutions pour une stabilisation régionale ? : Timbuktu Institute, 2024
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La CEDEAO sans les États du Sahel : libre circulation et légitimité régionale à l’épreuve : The Conversation, 2024
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Évaluation préliminaire des impacts économiques du retrait de la CEDEAO : Banque mondiale, mai 2024
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Une monnaie commune au Sahel : derrière la logique politique, un risque économique : The Conversation, 2024
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Les budgets des armées de l’AES : plus de 1 320 milliards FCFA en 2024 : LCM Africa, 2024