À l’occasion du 66e anniversaire de l’indépendance du Mali, l’opposant Étienne Fakaba Sissoko a publiquement accusé les dirigeants de la transition militaire d’avoir « accaparé le pouvoir ». Une prise de position qui cristallise des tensions bien plus larges : cinq ans après le premier coup d’État d’août 2020, le Mali n’a toujours pas de calendrier électoral défini, et la dynamique régionale qui avait contraint la junte à négocier s’est profondément recomposée.
Un opposant emblématique dans un espace politique verrouillé
Le profil d’Étienne Fakaba Sissoko mérite d’être précisé pour saisir la portée exacte de son interpellation. Économiste, professeur à la Faculté des sciences économiques et de gestion de Bamako, ancien analyste à la division des affaires politiques de la MINUSMA, ancien conseiller économique à la présidence sous Ibrahim Boubacar Keïta, fondateur du Centre de recherche et d’analyses politiques, économiques et sociales (CRAPES) : son audience est d’abord intellectuelle et médiatique, non adossée à une base partisane de masse. C’est précisément ce profil de technocrate reconverti en voix dissidente qui lui confère une crédibilité particulière dans l’espace public malien, et qui explique pourquoi la junte l’a maintenu en détention pendant un an avant sa libération en 2024, une arrestation que Le Monde et Amnesty International avaient largement documentée.
Sa sortie publique lors des cérémonies du 22 septembre ne constitue donc pas l’irruption d’un acteur marginal, mais l’expression d’une critique structurée que partagent, selon des formulations variables, une fraction significative de la société politique malienne. En mars-avril 2024, plus de 80 partis politiques et organisations avaient réclamé formellement la tenue d’une élection présidentielle, rejoints par le Réseau des défenseurs des droits humains (RDDH) et la Coordination des organisations de l’Appel du 20 février 2023 pour sauver le Mali. Ces acteurs avaient alors exigé un chronogramme précis et la mise en place d’une architecture institutionnelle permettant un scrutin dans des délais raisonnables. Leur mobilisation s’est heurtée à un mur : la dissolution de certaines de ces coalitions par décret dans les semaines suivantes, et un silence institutionnel persistant sur les dates.
L’impasse du calendrier électoral
Sur la question du calendrier, les autorités de transition ont pratiqué l’art du report sans rupture formelle. Le 25 septembre 2023, le gouvernement annonçait le report de la présidentielle initialement prévue les 4 et 18 février 2024, invoquant des « raisons techniques » et renvoyant à une date ultérieure à préciser avec l’Autorité indépendante de gestion des élections (AIGE). Puis, le 27 novembre 2024, lors d’un Conseil des ministres, le président de la transition Assimi Goïta demandait au gouvernement de « créer les conditions nécessaires à l’organisation d’élections transparentes et apaisées », une formulation que RFI prenait soin de décrypter comme « pas une annonce électorale » : aucune date, aucun calendrier précis n’était associé à cette déclaration.
Cette posture s’inscrit dans une logique de gestion du temps qui n’est pas sans précédent dans la région, mais qui atteint au Mali une durée exceptionnelle. En comparaison, selon les analyses croisées de l’ISS et du WATHI, les transitions militaires du Burkina Faso, de la Guinée et du Niger depuis 2021 avaient en moyenne conduit au retour d’un gouvernement civil en environ dix-sept mois. Au Mali, la transition a été officiellement fixée à 24 mois à partir de mars 2022, elle s’étire désormais bien au-delà de cinq ans depuis le premier coup d’État. La situation sécuritaire, réelle et grave, constitue l’argument central des autorités pour justifier ce délai : les attaques jihadistes persistent sur une grande partie du territoire, et Bamako a tenu, lors du 66e anniversaire de l’indépendance, un discours centré sur la souveraineté retrouvée et la priorité sécuritaire. Mais cet argument, aussi légitime soit-il en partie, ne saurait tenir lieu indéfiniment de réponse institutionnelle.
La contrainte régionale affaiblie
C’est ici que la dynamique régionale devient déterminante pour comprendre les marges de manœuvre réelles des autorités maliennes. Entre janvier et juillet 2022, la CEDEAO avait imposé au Mali un embargo économique et financier sévère, fermeture des frontières terrestres et aériennes, suspension des transactions commerciales et financières, gel des avoirs de l’État dans les banques centrales régionales, avant de lever ces mesures économiques le 3 juillet 2022, en échange d’un chronogramme de transition jugé acceptable. L’UEMOA, de son côté, avait prononcé des sanctions spécifiques en janvier 2022, avant de lever la suspension du Mali de ses organes en juillet 2023.
Ce dispositif de pression régionale a produit des effets réels en 2022 : il a contraint Bamako à négocier et à formaliser un calendrier de 24 mois. Mais la donne a radicalement changé depuis. En janvier 2024, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officialisé leur retrait de la CEDEAO, créant l’Alliance des États du Sahel (AES). Ce retrait a des conséquences institutionnelles concrètes : sortie des organes communautaires, fermeture ou relocalisation de structures régionales présentes au Mali, exit des fonctionnaires maliens des institutions de la CEDEAO. Certes, certains mécanismes techniques et financiers ont été maintenus à titre transitoire, la CEDEAO a notamment accordé au Mali un statut de membre non régional au sein du GIABA et de la BIDC, et les documents de circulation restent reconnus « jusqu’à nouvel ordre ». Mais la capacité de la CEDEAO à exercer une pression coercitive directe sur Bamako s’en trouve structurellement réduite.
Des acteurs régionaux recomposés, des leviers incertains
La question qui se pose désormais est celle des leviers disponibles pour les acteurs qui souhaitent un retour à l’ordre constitutionnel au Mali. La CEDEAO a indiqué ne pas vouloir s’inscrire dans une logique de confrontation ouverte avec l’AES. L’Union européenne maintient, elle, un régime de sanctions individuelles contre des membres de la junte, renouvelé en décembre 2023 puis transformé en régime autonome en 2024, mais ces mesures ciblent des personnes physiques, non l’économie malienne dans son ensemble, et leur effet de levier politique interne reste limité.
Sur le plan intérieur, la société civile et les partis politiques formels opèrent dans un espace de plus en plus contraint : suspension des activités politiques par décret, dissolution de coalitions d’opposition, poursuites judiciaires contre des voix critiques. La prise de parole d’Étienne Fakaba Sissoko lors des cérémonies de l’indépendance prend tout son sens dans ce contexte : elle relève d’un espace de contestation qui se réduit, et dont les acteurs cherchent à utiliser les moments symboliques pour maintenir une visibilité publique.
La question qui demeure ouverte, et que ni les acteurs régionaux ni la communauté internationale ne semblent en mesure de trancher dans l’immédiat, est celle-ci : les autorités maliennes de transition sont-elles davantage contraintes par l’absence de conditions sécuritaires réelles pour organiser des élections, ou par l’absence de volonté politique de quitter le pouvoir ? La distinction n’est pas rhétorique : elle conditionne le type de pression et de dialogue susceptible de produire des effets. Et tant qu’elle ne sera pas clairement posée par les partenaires régionaux et internationaux du Mali, le statu quo a toutes les chances de se prolonger.
Sources
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Mali : plus de 80 partis politiques et organisations réclament la tenue d’une présidentielle : Le Monde, avril 2024
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Au Mali, un an de prison ferme contre un universitaire critique de la junte : Le Monde, mai 2024
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Mali : comment comprendre les propos du président de transition sur les perspectives électorales : RFI, novembre 2024
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Le Mali mis au ban par l’Afrique de l’Ouest : Le Monde, janvier 2022
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Retrait du Burkina Faso, du Niger et du Mali de la CEDEAO : quels enjeux ? : Le Grand Continent, février 2024
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Les sanctions de l’UEMOA contre le Mali sont levées : Jeune Afrique, juillet 2023
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Mali : la junte annonce reporter la présidentielle prévue en février 2024 : VOA Afrique, septembre 2023
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Repenser la gestion des changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique de l’Ouest : ISS / WATHI, juin 2024
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Étienne Fakaba Sissoko : Wikipédia (notice biographique)