Les sous-sols du Niger, du Mali et du Burkina Faso recèlent des ressources que le monde entier convoite, uranium pour la relance du nucléaire, or comme valeur refuge, lithium pour la transition énergétique. Mais la mise en avant de ce potentiel lors du Salon Africain des Mines, du Pétrole et de l’Énergie (SAMAO) masque une question autrement plus décisive : à quelles conditions, et avec qui, ces ressources seront-elles exploitées ? Pour les juntes au pouvoir dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), ce choix de partenaires est d’abord un acte politique, et seulement ensuite une décision commerciale.
Un sous-sol stratégique, une gouvernance encore en construction
Le potentiel minier de l’AES est réel et documenté. Le Niger détient, à Arlit et dans le bassin d’Agadez, l’un des plus grands gisements d’uranium du continent, dans un contexte mondial où la demande en combustible nucléaire s’accélère. Le Mali s’est imposé comme l’un des premiers producteurs d’or d’Afrique de l’Ouest, avec des revenus aurifères qui ont atteint 763,7 milliards de francs CFA en 2022, soit environ 9 % du PIB et plus de la moitié des recettes fiscales totales selon les données compilées par l’ITIE Mali. À cela s’ajoutent les gisements de lithium de Goulamina et de Bougouni, deux projets susceptibles de faire du Mali un acteur de premier plan dans la chaîne d’approvisionnement mondiale des batteries. Le Burkina Faso, pour sa part, figure parmi les producteurs aurifères significatifs de la sous-région.
La richesse géologique ne garantit pourtant rien par elle-même. Les trois pays cumulent des décennies d’exploitation intensive sans que leurs populations aient pleinement bénéficié des rentes extractives. C’est précisément cette insatisfaction que les autorités de transition ont instrumentalisée pour légitimer leur rupture avec les partenaires historiques, et justifier le réalignement vers de nouveaux interlocuteurs.
La rupture avec Orano : un précédent qui structure les négociations
L’éviction d’Orano du Niger constitue le marqueur le plus lisible de cette recomposition. Après le coup d’État du 26 juillet 2023, les autorités de transition ont accusé le groupe français de ne pas respecter les clauses de partage de la production, avant de retirer le permis du gisement d’Imouraren, l’un des plus importants au monde, et d’intervenir dans la gouvernance des filiales nigériennes. Orano a de son côté soutenu que les autorités violaient l’Accord global de partenariat signé en mai 2023, en bloquant les exportations et en lui retirant le contrôle opérationnel de ses sites à partir de décembre 2024.
Les conséquences financières sont considérables : selon le groupe et l’AFP, des stocks d’uranium représentant environ 300 millions d’euros, soit quelque 1 050 tonnes, se trouvaient immobilisés, provoquant une crise de trésorerie à la Somaïr et contraignant Orano à suspendre une partie de ses dépenses d’extraction pour maintenir le paiement des salaires. En 2025, les autorités nigériennes ont franchi un pas supplémentaire en annonçant la nationalisation de cette filiale.
Ce contentieux n’est pas un accident diplomatique isolé : il illustre la grille de lecture désormais dominante à Niamey, Bamako et Ouagadougou, selon laquelle les contrats hérités de l’ère pré-coup d’État sont perçus comme structurellement défavorables à l’État, indépendamment de leurs clauses effectives.
Rosatom et les acteurs chinois : l’accès politique avant la rentabilité
Dans ce contexte, Rosatom a rapidement positionné ses pions. En juillet 2025, un mémorandum d’accord a été signé entre la société d’État russe et le ministère nigérien de l’Énergie pour une coopération nucléaire civile et la mise en place d’un « système complet d’exploitation de l’uranium ». La société publique nigérienne TNUC a également signé un texte de coopération avec Uranium One Group, filiale de Rosatom, pour obtenir les permis d’exploration et ouvrir de nouvelles mines.
Ce que ces accords ne contiennent pas est aussi révélateur que ce qu’ils stipulent. Les sources disponibles ne permettent d’identifier aucun barème officiel de redevances, aucun taux d’imposition sur les bénéfices, aucune clause de partage de production comparable à ce qui existait avec Orano. L’essentiel du partenariat Rosatom-Niger relève pour l’instant de mémorandums de coopération, des instruments politiques plus que des contrats miniers opérationnels. Les conditions financières précises du futur projet n’ont pas été rendues publiques.
Cette opacité n’est pas nécessairement le signe d’un accord défavorable au Niger, mais elle rend toute évaluation comparative impossible à ce stade. La question du transfert de compétences, régulièrement mise en avant dans les discours officiels russes, est également difficile à évaluer sur la base des précédents africains. Une analyse de l’IFRI publiée en 2025 sur les relations économiques russo-africaines rappelle que l’engagement des compagnies minières russes en Afrique n’obéit pas uniquement à une logique économique : il constitue aussi un instrument d’influence géopolitique. Les précédents documentés, coentreprise diamantaire Alrosa-Endiama en Angola, mémorandum de Rosgeo à Madagascar, projet platine Great Dyke au Zimbabwe, montrent surtout des formes de coopération amont (exploration, cartographie géologique, formation d’ingénieurs) plutôt qu’un transfert industriel complet de savoir-faire minier.
Côté chinois, la situation est mieux documentée mais soulève d’autres questions. Au Mali, deux entreprises chinoises structurent désormais les projets lithium : Ganfeng Lithium sur Goulamina et Hainan Mining sur Bougouni. L’accord de mai 2024 conclu avec Ganfeng a été présenté par Bamako comme une victoire, la participation de l’État malien passant de 20 % à 35 % du projet, conformément au nouveau code minier. Mais une clause identifiée dans le projet Bougouni stipule que la production sera exclusivement exportée vers la Chine pour y être raffinée et transformée pendant au moins quatre ans, ce qui indique une logique d’exportation de matière brute plutôt qu’une montée en valeur ajoutée sur le territoire malien.
La réforme des codes miniers : l’outil central du rapport de force
Face à ces dynamiques, les autorités de l’AES ont engagé des réformes législatives significatives, au moins au Mali. La loi n°2023-040 du 29 août 2023 portant nouveau Code minier, complétée par ses décrets d’application de juillet 2024, modifie substantiellement les règles du jeu : renforcement du droit de préemption de l’État, révision des redevances et de la taxe ad valorem, obligations de contenu local plus précises en matière d’approvisionnement, d’emploi et de formation professionnelle. Une loi spécifique sur le contenu local dans le secteur minier a également été adoptée simultanément.
Ces textes constituent un levier de négociation réel avec tout partenaire futur, qu’il soit russe, chinois ou occidental. Ils signalent aussi que le Mali se projette dans une ère de souveraineté économique dont le secteur minier est censé être le levier principal. Le Burkina Faso et le Niger n’ont pas adopté de réforme codifiée équivalente sur la période, mais les trois pays partagent une ambition convergente de contrôle accru sur leurs ressources, en particulier l’or, l’uranium et les hydrocarbures.
La cohérence entre ces ambitions affichées et les conditions réellement négociées avec les nouveaux partenaires reste cependant difficile à évaluer. L’opacité qui entoure les accords Rosatom et la relative discrétion sur certaines clauses des contrats chinois reproduisent en partie les défauts que les régimes de transition reprochaient aux contrats antérieurs.
La variable décisive : la qualité de la gouvernance, pas l’identité du partenaire
Ce que l’économie des ressources naturelles enseigne avec constance, c’est que l’abondance géologique ne détermine pas les retombées nationales. Ce qui les détermine, c’est la qualité du cadre contractuel, la capacité de l’État à faire respecter les clauses négociées, la robustesse des institutions de contrôle et la transparence des flux financiers. L’analyse comparée des conditions contractuelles entre partenaires occidentaux, chinois et russes, menée notamment par des chercheurs comme Melanie Müller, montre que les États africains obtiennent généralement de meilleures conditions lorsqu’ils jouent la concurrence entre plusieurs prétendants plutôt que lorsqu’ils s’alignent politiquement sur un seul camp.
L’AES a choisi une stratégie de rupture assumée avec ses partenaires historiques. Cette rupture lui confère une marge de manœuvre rhétorique et politique considérable. Mais elle comporte aussi un risque symétrique : celui de reconstruire, au nom de la souveraineté, des dépendances aussi structurelles que celles qu’elle prétend défaire, simplement orientées vers Moscou ou Pékin plutôt que vers Paris. La vraie mesure de la souveraineté minière ne sera pas dans l’identité des drapeaux flottant sur les sites d’extraction, mais dans les comptes du Trésor public dans dix ans.
Sources
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Niger et Russie : mémorandum d’accord sur l’uranium : Agence Ecofin, juillet 2025
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Orano au Niger : la junte prive le groupe d’un de ses plus gros gisements d’uranium : Le Monde, juin 2024
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Revenus des sociétés minières d’or au Mali en 2022 : Mines.cd, 2023
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Rapport ITIE Mali 2023 : ITIE, juillet 2024
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Mali : la part de l’État passe à 35 % dans le projet Goulamina : Minesactu, mai 2024
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Les relations économiques russo-africaines : IFRI, Thierry Vircoulon, mai 2025
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Nouveau cadre juridique des activités minières au Mali : Village de la Justice, 2024
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Dans l’ombre de la Russie, la Chine pousse ses pions dans les mines du Sahel : Le Monde, janvier 2025
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La stratégie minière russe : Ministère français des Armées / DGRIS