Le Conseil d’administration de la Banque africaine de développement a approuvé, le 27 juillet 2026 à Abidjan, un financement de 30,4 millions d’euros en faveur du Sénégal pour accompagner la deuxième phase d’un vaste programme de réforme budgétaire. Ce décaissement intervient dans un contexte de finances publiques profondément fragilisées, révélées au grand jour par un audit historique de la Cour des comptes du Sénégal portant sur la gestion 2019-mars 2024. L’enjeu dépasse la simple injection de capitaux : il s’agit d’ancrer des réformes structurelles dans un pays dont la dette publique est désormais estimée à plus de 130 % du PIB selon les dernières évaluations consolidées.
Un programme aux ambitions larges dans un contexte sous tension
Le financement approuvé constitue la deuxième phase du Projet d’appui institutionnel à la mobilisation des ressources et à l’attractivité des investissements, dit Paimrai. Représentant plus de 20 milliards de francs CFA, il cible trois axes prioritaires : la modernisation de l’administration fiscale, l’amélioration de la gestion de la dette publique, et le renforcement de la qualité des dépenses publiques. Le projet s’aligne formellement sur deux cadres stratégiques nationaux la Vision Sénégal 2050 et la Stratégie nationale de développement 2025-2029 et vise également à renforcer la compétitivité du secteur privé dans les différents pôles économiques du pays.
Wilfrid Abiola, responsable du bureau pays du Groupe de la Banque africaine de développement au Sénégal, résume la philosophie de l’opération : « La Banque réaffirme son engagement aux côtés du Sénégal pour consolider les réformes économiques, renforcer la mobilisation des ressources intérieures et créer les conditions d’une croissance plus résiliente, tirée par un secteur privé plus dynamique. »
Ce discours institutionnel doit toutefois être situé dans un contexte de relation tendue entre Dakar et la BAD. En avril 2026, la Banque avait suspendu ses décaissements au Sénégal en raison d’arriérés de paiement, bloquant un portefeuille d’environ 1 630 milliards de francs CFA répartis sur 39 projets. L’approbation de ce nouveau financement intervient donc dans un moment de normalisation partielle de cette relation, ce qui lui confère une portée symbolique au-delà de sa valeur financière brute.
Ce que révèle l’audit de la Cour des comptes
Le projet Paimrai phase 2 s’inscrit explicitement dans le sillage des recommandations de l’audit de la Cour des comptes couvrant la gestion de 2019 au 31 mars 2024. Les conclusions de cet audit, publiées en février 2025, constituent l’un des diagnostics les plus sévères jamais portés sur les finances publiques sénégalaises.
La Cour a reconstitué l’encours total de la dette de l’administration centrale à 18 558,91 milliards de francs CFA au 31 décembre 2023, soit 99,67 % du PIB, contre 13 854,25 milliards de francs CFA dans les documents officiels un écart de près de 4 700 milliards de francs CFA. Pour le seul exercice 2023, le déficit budgétaire est recalculé à 12,30 % du PIB, contre 4,90 % selon les chiffres officiels du tableau des opérations financières de l’État (TOFE). La Cour relève des rattachements irréguliers de recettes, des opérations de financement menées hors circuit budgétaire et sans autorisation parlementaire, ainsi qu’un stock de créances fiscales non recouvrées passé de 308,53 milliards de francs CFA en 2019 à 408,2 milliards fin mars 2024.
Ces constats ont constitué le déclencheur politique des réformes que la BAD s’engage désormais à accompagner. En ce sens, le Paimrai 2 fonctionne moins comme un programme ex nihilo que comme un levier d’accélération d’un agenda de réforme déjà posé sur la table par la juridiction financière nationale.
La première phase : des progrès réels, une attribution incertaine
La première phase du Paimrai avait fixé une cible ambitieuse : porter la pression fiscale de 15,3 % du PIB en 2017 à 18 % en 2023. Les données macrofiscales disponibles suggèrent que cet objectif a été approché. Selon les documents budgétaires de la BAD relatifs au Programme d’appui à la mobilisation des ressources (Pamrdi), la pression fiscale atteignait 17,9 % du PIB en 2022, mesurée selon le TOFE. Le rapport économique et financier du ministère sénégalais des Finances confirme un taux de 18,6 % du PIB en 2024, un niveau stable par rapport à 2023.
Cette progression de l’ordre de 3,3 points de PIB en sept ans est notable, mais le Sénégal reste en dessous du critère de convergence de l’UEMOA fixé à 20 % du PIB. Le Premier ministre Ousmane Sonko le reconnaissait lui-même fin 2024 : « Nous enregistrons un taux de pression fiscale légèrement inférieur à 18 %, ce qui reste en deçà du critère de convergence de 20 % fixé par l’UEMOA. »
La prudence méthodologique s’impose cependant : les documents de projet BAD eux-mêmes reconnaissent qu’aucune attribution exclusive des gains fiscaux au Paimrai n’est formellement établie. D’autres réformes, conjonctures macroéconomiques et programmes parallèles ont contribué à cette évolution. Le projet, de nature institutionnelle, échappe d’ailleurs par définition à un calcul de taux de rentabilité standard.
Gouvernance budgétaire et conditionnalité : ce que montre l’expérience africaine
La question de l’efficacité réelle de ce type de financement mérite d’être posée avec rigueur. La littérature évaluative de la BAD elle-même est nuancée. Les études transversales sur l’appui budgétaire en Afrique subsaharienne montrent que les conditionnalités explicites listes de mesures, matrices de performance détaillées ont généralement eu un impact limité lorsqu’elles visaient à dicter directement le rythme ou le contenu des réformes de gestion des finances publiques. Ce sont plutôt les cadres de réforme complets, portés par le gouvernement et assortis de dispositifs de suivi structurés, qui ont produit les effets les plus durables.
La logique du Paimrai s’inscrit dans cette approche plus sobre : le financement est conditionné au maintien d’un cadre de réforme crédible et à des progrès vérifiables, sans micro-gestion des politiques internes. Cette conditionnalité implicite a fonctionné dans plusieurs contextes africains comparables notamment en Afrique de l’Ouest, dans le cadre de la transposition des directives UEMOA sur le budget-programme dès lors qu’il existe une réelle appropriation politique des réformes par les autorités nationales.
C’est précisément ce point qui constitue le vrai test pour le Sénégal. La volonté politique affichée depuis 2024 audit de la Cour des comptes rendu public, dialogue réouvert avec le FMI, communication sur la trajectoire d’assainissement budgétaire fournit des signaux positifs. Mais la situation reste fragile : la dette publique consolidée, intégrant les engagements révélés par les audits, est estimée autour de 130-132 % du PIB fin 2024, et les besoins de financement pour 2026 représentent 26,2 % du PIB, dont les trois quarts servent au remboursement de la dette.
Attractivité des investissements : le deuxième pilier du projet
Le Paimrai 2 intègre un second objectif souvent moins commenté que la gouvernance budgétaire : le renforcement de l’environnement des affaires et l’attractivité des investissements dans les pôles économiques sénégalais. Sur ce terrain, la situation est contrastée. Le Sénégal se classe 8e en Afrique dans le Global Attractiveness Index 2025, avec un score de 25,2/100 une position honorable sur le continent mais très éloignée des standards internationaux (97e mondial sur 146 pays).
Plus préoccupant : les flux d’investissements directs étrangers (IDE) vers le Sénégal ont chuté à 337 millions de dollars en 2025, contre 3,3 milliards en 2024, selon les données de la CNUCED. Ce retournement spectaculaire interroge la robustesse des fondamentaux d’attractivité que le Paimrai 2 entend consolider. L’amélioration de la gouvernance budgétaire transparence, prévisibilité des règles fiscales, qualité des dépenses publiques est certes un déterminant reconnu du climat des affaires à moyen terme. Mais elle ne suffit pas à compenser des facteurs de risque de court terme, notamment l’incertitude sur la trajectoire de la dette et les tensions périodiques avec les bailleurs multilatéraux.
Un pari raisonnable sur des réformes encore à consolider
Le financement de 30,4 millions d’euros approuvé par la BAD le 27 juillet 2026 s’inscrit dans une séquence cohérente : audit sévère de la Cour des comptes, engagement politique affiché en faveur de l’assainissement budgétaire, puis soutien multilatéral à la mise en œuvre des réformes. La démarche est méthodiquement fondée. Elle bute néanmoins sur deux incertitudes majeures : la capacité de l’administration sénégalaise à absorber et institutionnaliser des réformes complexes dans un contexte de contrainte budgétaire sévère, et la soutenabilité d’une dette publique dont le niveau réel longtemps masqué par des pratiques comptables irrégulières dépasse désormais très largement les seuils de convergence régionaux.
La vraie question n’est pas de savoir si la BAD a eu raison d’approuver ce financement le principe de l’accompagnement technique fait consensus mais si les conditions politiques et institutionnelles d’une réforme durable sont réunies à Dakar. L’audit de la Cour des comptes a au moins eu le mérite de poser le diagnostic avec une clarté inédite. C’est une condition nécessaire. Est-ce suffisant ?
Sources
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Sénégal : La BAD décaisse 30,4 millions d’euros pour accompagner les réformes des finances publiques — Sikafinance, 4 août 2026
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Rapport définitif de la Cour des comptes sur la situation des finances publiques, exercice 2019 au 31 mars 2024 — Cour des comptes du Sénégal, février 2025
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Document de projet PAIMRAI – Banque africaine de développement — BAD
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Sénégal – Programme d’appui à la mobilisation des ressources (PAMRDI) – Rapport d’évaluation — BAD
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Rapport économique et financier 2025, ministère des Finances sénégalais — Direction du budget, Sénégal
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Sénégal : développements économiques récents et perspectives — Ministère de l’Économie, 2026
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La BAD suspend 1 630 milliards de FCFA de financements au Sénégal — Afric Telegraph, 2026
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Sénégal, dette publique 132 % du PIB : le gouvernement renoue les discussions avec le FMI — Decrypt Éco, juin 2026
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Analyse sur la gouvernance et les réformes GFP en Afrique subsaharienne – BAD — Banque africaine de développement