BIDC : 91,6 millions de dollars pour Bauchi, mais 7 000 emplois sont-ils réalistes ?

La rédaction

août 3, 2026

La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) a signé le 31 juillet un accord de financement de 91,63 millions de dollars avec l’État de Bauchi, au Nigeria, pour la construction de 24 projets de routes et de ponts. L’institution projette la création de plus de 7 000 emplois. Derrière l’annonce institutionnelle, la question de la crédibilité de ces projections mérite d’être posée.

Un accord signé à Lomé, un chantier attendu dans le Nord-Est nigérian

L’accord a été conclu au siège de la BIDC à Lomé entre George Agyekum Donkor, président de l’institution, et Bala Abdulkadir Mohammed, gouverneur exécutif de l’État de Bauchi. Le montant — 91,63 millions de dollars, soit environ 51,31 milliards de francs CFA — sera mobilisé pour réaliser 24 projets stratégiques d’infrastructure routière et de ponts dans cet État du Nord-Est du Nigeria.

L’objectif affiché est double : connecter zones urbaines et rurales pour faciliter l’accès aux marchés et aux services essentiels, et renforcer les chaînes de valeur agricoles dans une région structurellement enclavée. Ce financement s’inscrit dans la stratégie dite GRO (Croissance, Résilience et Optimisation) de la BIDC, cadre directeur de l’institution centré sur le développement durable et la résilience des économies ouest-africaines.

7 000 emplois : une projection à décortiquer

La BIDC ventile sa projection en deux composantes : 5 000 emplois directs pendant la phase de construction, et 2 000 emplois permanents après l’achèvement des travaux. C’est sur ce second chiffre que la prudence analytique s’impose en premier lieu.

Les 2 000 emplois permanents supposent une densité d’activité économique induite suffisante pour absorber durablement cette main-d’œuvre — maintenance routière, services logistiques, intensification agricole liée au désenclavement. Dans les régions comparables du Sahel et de la ceinture nord-nigériane, ces effets d’entraînement se matérialisent rarement à l’échelle annoncée dans les délais initialement projetés. L’économie informelle absorbe une partie de ces flux, mais de manière diffuse et peu traçable.

Les 5 000 emplois de construction sont, eux, plus vraisemblables en volume brut — la masse de travaux sur 24 chantiers simultanés ou séquentiels le justifie mécaniquement. Mais deux variables critiques conditionnent leur impact réel sur les populations locales : la proportion de main-d’œuvre recrutée localement plutôt qu’importée d’autres États nigérians ou de sous-traitants étrangers, et la durée effective d’emploi par travailleur. Un emploi de chantier à six semaines n’a pas la même valeur socio-économique qu’un poste maintenu sur dix-huit mois.

Le précédent régional comme étalon

L’Afrique de l’Ouest accumule depuis deux décennies une documentation abondante sur l’écart entre emplois annoncés et emplois réalisés dans les grands projets d’infrastructure financés par les institutions multilatérales. Les projets routiers financés par la Banque africaine de développement au Sénégal, au Ghana ou en Côte d’Ivoire ont régulièrement produit des bilans emplois inférieurs de 30 à 50 % aux projections initiales, principalement en raison du recours à des entreprises générales peu enclines à mobiliser la main-d’œuvre locale non qualifiée, et d’une définition parfois extensive de la notion d’« emploi direct ».

La BIDC ne précise pas, dans les informations disponibles, les mécanismes contractuels prévus pour garantir un taux minimal de contenu local en emploi. L’absence de cette clause — ou son caractère non contraignant — constitue historiquement le principal facteur d’écart entre projection et réalité.

Ce que ce financement révèle malgré tout

Ces réserves ne remettent pas en cause l’utilité du projet. L’État de Bauchi, affecté par l’insécurité dans sa partie nord-est et par un sous-investissement chronique en infrastructure, a un besoin documenté de connectivité routière. Un financement de cette ampleur, mobilisé via la CEDEAO plutôt que par endettement bilatéral à conditions opaques, représente un modèle de financement régional à valeur démonstrative.

La vraie mesure du succès ne sera pas le nombre d’emplois annoncés à la signature, mais les mécanismes de suivi déployés pour vérifier, dans dix-huit mois, combien de Bauchiens auront effectivement travaillé sur ces chantiers — et à quelles conditions.