Centrafrique : les libertés publiques confrontées à de nouvelles pressions

La rédaction

septembre 19, 2026

La Ligue centrafricaine des droits de l’homme a présenté le 17 septembre 2026 à Bangui un rapport qui dresse un tableau alarmant : violences impunies, secteur minier mal encadré et rétrécissement des libertés. Derrière les chiffres, le cas de l’opposant Anicet Georges Dologuélé, toujours privé de documents d’identité en dépit d’une décision judiciaire en sa faveur, cristallise les tensions entre état de droit et pratique du pouvoir en République centrafricaine.

Un bilan documenté, une ONG dans le viseur

La Ligue centrafricaine des droits de l’homme (LCDH), présidée par Joseph Bindoumi, n’est pas une organisation anodine dans le paysage centrafricain. Partenaire de longue date de la Fédération internationale des ligues des droits humains (FIDH), elle opère dans un environnement où les défenseurs des droits sont régulièrement accusés par les autorités de « faire de la politique » sous couvert d’activisme. Ce soupçon de partialité pèse sur la réception de ses rapports, mais ne suffit pas à en contester la substance factuelle.

Son rapport de septembre 2026, présenté par le représentant Hyacinthe Longba Yaondo, documente plusieurs séries de faits. Trois agents de l’État centrafricain sont retenus en otage à Bambouti depuis décembre 2025, séquestrés par la milice AAKG. L’abbé Crépin Martial Monga a été assassiné à Zémio en juin 2026. Le géologue suisse Lucca Maggini et son aide de camp ont été tués à Damara en août 2026. Ces crimes demeurent impunis. « Nous avons documenté en commençant par le rétrécissement de l’espace civique, car pour un centrafricain lambda il est difficile de parler, et nous avons également voulu relever la situation des violences et atteintes des civils par les forces nationales et leurs alliés », a déclaré Hyacinthe Longba Yaondo à RFI.

Le secteur minier : angle mort de la gouvernance

Le rapport consacre un volet spécifique au site aurifère de Zamboï, situé à la frontière camerounaise. Le 18 août 2026, un éboulement y a fait des victimes, notamment parmi des ressortissants camerounais et tchadiens. Joseph Bindoumi a pointé une irrégularité structurelle : « Nous avons noté que, parmi les victimes se trouvaient des Camerounais et des Tchadiens. Or les étrangers ne devraient pas se trouver dans les zones minières en RCA sans avoir obtenu une autorisation préalable comme le veut le code minier national. »

Ce constat dépasse la simple question de sécurité au travail. Il révèle une gouvernance extractive défaillante sur un site frontalier où la présence informelle de travailleurs étrangers signale, au minimum, une absence de contrôle effectif. Pour les investisseurs et décideurs qui suivent le secteur extractif centrafricain, cette situation illustre un risque opérationnel et réputationnel persistant : les cadres réglementaires existent, mais leur application reste lacunaire dans les zones éloignées du centre.

La LCDH ne se contente pas de décrire l’accident ; elle met en cause la mauvaise gestion globale du secteur minier comme facteur aggravant. Cette critique rejoint les observations formulées de longue date par les partenaires techniques et financiers de la RCA, sans que des mécanismes de contrôle robustes aient jusqu’ici été mis en place.

Dologuélé : quand la justice formelle bute sur l’administration

Le cas d’Anicet Georges Dologuélé, ancien Premier ministre et candidat malheureux à la présidentielle de 2016, concentre la contradiction la plus visible entre décision de justice et pratique administrative. En novembre 2025, le Conseil constitutionnel centrafricain a rendu la décision n°014/CC/25 par laquelle il a rejeté les requêtes d’inéligibilité visant l’opposant, estimant qu’en l’absence d’un acte constatant la perte de sa nationalité, il ne pouvait être soumis aux formalités de réintégration.

Malgré cette décision, Dologuélé demeure dans une situation administrative précaire. RFI a rapporté en mai 2026 qu’il avait été empêché de quitter le territoire. Son passeport reste un objet de contentieux, le bras de fer autour de ce document d’identité se prolongeant bien au-delà de ce que la décision constitutionnelle aurait dû clore. Pour l’opposition centrafricaine, cette situation illustre la tendance des autorités à user de leviers administratifs pour neutraliser des adversaires politiques que les décisions judiciaires ne permettent plus d’écarter frontalement.

Ce type de blocage n’est pas propre à la Centrafrique. La nationalité et l’éligibilité sont devenues, à l’échelle du continent, des armes juridiques récurrentes contre les opposants. Mais en RCA, où l’architecture institutionnelle est fragilisée par des années de conflit et de dépendance envers des partenaires sécuritaires extérieurs, l’effectivité des décisions constitutionnelles conditionne directement la crédibilité du cadre politique dans son ensemble.

Un espace civique « réprimé » : l’évaluation internationale

Les observations de la LCDH s’inscrivent dans un cadre international convergent. Le CIVICUS Monitor classe la Centrafrique dans la catégorie « réprimé » avec un score de 35 sur 100, une notation stable depuis 2022 après une période encore plus dégradée entre 2018 et 2021 où le pays était classé « fermé ». Reporters sans frontières, de son côté, enregistre un recul de neuf places entre 2025 et 2026 : la RCA passe du 72e rang au 81e rang mondial sur 180 pays dans l’indice de la liberté de la presse.

Ces indicateurs doivent être lus avec méthode. La Centrafrique ne présente pas le profil d’une gouvernance militaire à la malienne ou à la nigérienne, où la fermeture de l’espace civique résulte d’une rupture constitutionnelle assumée. Le pouvoir de Faustin-Archange Touadéra procède plutôt d’un rétrécissement gradué : intimidation des acteurs critiques, pression sur les médias, instrumentalisation du droit pénal. Human Rights Watch notait en janvier 2025 que l’espace démocratique en Afrique centrale était « sévèrement restreint », et son rapport mondial 2026 sur la RCA signale que l’Assemblée nationale a réintroduit la criminalisation de certains délits de presse, annulant des protections acquises en 2020. Au Mali et au Niger, sous gouvernance militaire, la répression est plus frontale et systématique. En Centrafrique, elle est plus ciblée, mais ses effets cumulatifs sur le pluralisme politique ne sont pas moins réels.

Sur le plan institutionnel régional, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a adopté le 9 avril 2026 un communiqué encourageant le renforcement de la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés fondamentales. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a mené une mission de promotion en RCA en avril 2026. Ces initiatives témoignent d’un suivi actif, mais leurs effets concrets sur les pratiques au sol demeurent difficiles à mesurer.

La société civile, entre légitimité contestée et utilité irremplaçable

La LCDH est critiquée pour ses présumées proximités politiques. Ses détracteurs l’accusent de sélectivité dans la dénonciation des violations, en fonction des sensibilités de ses dirigeants. Ces accusations, documentées dans le débat public centrafricain, méritent d’être prises en compte sans pour autant disqualifier l’ensemble des faits que l’organisation rapporte.

En l’absence d’une presse indépendante suffisamment dotée et d’un parlement disposant de moyens réels de contrôle, les ligues de droits humains constituent souvent le seul dispositif de documentation systématique des atteintes aux libertés. Le rédacteur en chef du Quotidien de Bangui, Landry Nguéma Ngokpélé, a été arrêté en mai 2025 et transféré à la prison de Ngaragba. Un autre journaliste a fui vers la République démocratique du Congo après des menaces d’acteurs étatiques à Zémio. Ces éléments, peu nombreux mais significatifs, confirment que l’environnement dans lequel opèrent les défenseurs des droits n’est pas théorique.

La question posée par le rapport de la LCDH dépasse donc le clivage entre organisation partisane et organisation neutre. Elle touche à la capacité d’un État à appliquer ses propres décisions judiciaires, à encadrer son secteur extractif et à garantir aux acteurs politiques, y compris les adversaires du pouvoir en place, les conditions minimales d’une compétition légitime. Tant que l’opposant Anicet Georges Dologuélé ne pourra pas circuler librement sur la base d’une décision constitutionnelle définitive, cette question restera sans réponse convaincante.

Sources