Sénégal : « 30 jours pour le juste prix », le pouvoir d’achat au centre des revendications

La rédaction

septembre 19, 2026

Lancée début septembre par un collectif d’influenceurs et de citoyens, la campagne « 30 jours pour le juste prix » a rapidement débordé les réseaux sociaux pour descendre dans les rues de Dakar. Le mouvement place le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye dans une position délicate : celui qui promettait la rupture économique se retrouve, moins de deux ans après son arrivée au pouvoir, à devoir répondre d’une cherté de la vie que ses électeurs croyaient révolue.

Une mobilisation hybride, entre numérique et asphalte

Le collectif à l’origine de la campagne a su combiner deux registres de la contestation contemporaine. Sur les plateformes en ligne d’abord, où des influenceurs sénégalais ont relayé témoignages de ménages et comparaisons de prix, conférant à la mobilisation une audience nationale bien au-delà des cercles militants habituels. Dans la rue ensuite, avec des manifestations à Dakar réunissant des centaines de personnes, connues sous le nom de « marche des paniers vides ».

Les cibles du mouvement couvrent l’essentiel du panier de survie des classes populaires urbaines : alimentation, logement, électricité et carburant. Autant de postes budgétaires où la pression reste vive, quelles que soient les statistiques officielles. Comme le note le sociologue Ibrahima Niang dans les colonnes de Deutsche Welle : « Cette mobilisation traduit une préoccupation réelle autour du coût de la vie. » La formule, sobre, pointe l’essentiel : il ne s’agit pas d’une protestation instrumentalisée par l’opposition, mais de l’expression d’une expérience vécue par une fraction significative de la population dakaroise.

Le paradoxe des chiffres et du ressenti

La dissonance entre les statistiques macroéconomiques et la perception des ménages constitue l’une des clés de lecture de cette mobilisation. Selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), l’inflation des produits alimentaires et boissons non alcoolisées a été de +0,6 % en 2024, et l’inflation générale de +0,8 % sur la même année, des niveaux remarquablement bas, dans la fourchette cible de la BCEAO. Pour 2025, les projections gouvernementales tablent sur une inflation contenue entre 0,9 % et 1,9 % selon les indicateurs retenus.

Ces chiffres ne collent pas avec ce que ressentent les habitants de Dakar ou de Thiès. L’explication tient en partie à la structure des indices : l’IHPC capte des évolutions moyennes et lisse les disparités géographiques et sociales. Un ménage dont les revenus stagnent depuis 2022, qui fait face à des loyers sous pression et à des factures d’électricité jugées élevées, n’intègre pas spontanément l’information statistique dans son vécu quotidien. La désinflation, réelle au plan macroéconomique, ne se traduit pas automatiquement en baisse des prix perçus lorsque le niveau absolu des prix reste élevé.

À cela s’ajoute un contexte structurel : l’inflation avait atteint 5,9 % en 2023, selon les données relayées par le Trésor français dans sa fiche pays. Si les prix ont depuis décéléré, leur niveau reste ancré à un plateau supérieur à celui de 2021, ce que les indices d’évolution ne restituent pas toujours clairement aux consommateurs.

Les promesses de campagne à l’épreuve du pouvoir

La campagne « 30 jours pour le juste prix » prend une résonance particulière dans le contexte post-alternance. Durant la campagne présidentielle de 2024, le tandem Sonko-Diomaye avait placé la lutte contre la vie chère au cœur de son programme : baisse des prix du riz, du sucre, de la farine, de l’huile et du pain ; révision des tarifs de l’électricité, du carburant et du gaz ; meilleur ciblage des subventions. Des promesses formulées avec une précision suffisante pour être mesurables.

Le gouvernement a partiellement tenu parole. En juin 2024, des baisses de prix ont été annoncées sur plusieurs denrées de première nécessité. Sur l’électricité, la CRSE a homologué une nouvelle grille tarifaire applicable au 1er janvier 2026, réduisant notamment la première tranche domestique petite puissance de 91,17 FCFA/kWh à 82,00 FCFA/kWh, une baisse d’environ 10 % pour cette catégorie, non généralisée à l’ensemble des abonnés. Ces mesures existent, mais elles n’ont manifestement pas suffi à dissiper le sentiment de déclassement économique d’une partie de la population.

Le fossé entre les attentes générées par une campagne à forte charge émotionnelle et les contraintes réelles de l’exercice du pouvoir est un classique des alternances politiques. Pastef n’y échappe pas. Le parti au pouvoir hérite de finances publiques sous tension, un accord avec le FMI est en cours de négociation, ce qui implique une marge de manœuvre budgétaire limitée pour des mesures redistributives massives. La logique de la démagogie électorale se heurte à celle des engagements internationaux.

La réponse gouvernementale : entre pragmatisme et crispation

Face à la campagne, la réaction exécutive a oscillé entre réponse institutionnelle et crispation. Côté institutionnel, le Conseil des ministres du 2 septembre a demandé un renforcement des dispositifs de contrôle des prix et une accélération de la régulation locative. Le ministère de l’Industrie et du Commerce a annoncé des concertations avec les acteurs économiques concernés, ainsi que des mesures concrètes : gel temporaire des loyers, autorisation provisoire d’importer certaines denrées et création d’un Observatoire permanent de la vie chère, selon des informations relayées par Senenews.

Côté crispation, un conseiller du président, Aldiouma Sow, a publié sur Facebook un message enjoignant les manifestants d’« aller travailler », selon des captures d’écran largement relayées dans la presse sénégalaise. Les médias ont pris soin de préciser que cette prise de position ne reflétait pas nécessairement la ligne officielle du gouvernement. Reste qu’elle illustre une tension interne au camp présidentiel sur la manière d’appréhender une contestation venue de la même base sociale qui avait porté Pastef au pouvoir en mars 2024.

Une dynamique régionale et des précédents nationaux

La contestation du coût de la vie n’est pas spécifique au Sénégal. Dans la zone UEMOA, des mobilisations comparables ont émergé ces dernières années, notamment au Burkina Faso où la Coalition nationale contre la vie chère a régulièrement interpellé les autorités de la transition sur la hausse des prix des hydrocarbures et la paupérisation des ménages. Le phénomène traduit une fragilité structurelle commune aux économies de la région : dépendance aux importations alimentaires, exposition aux chocs des prix mondiaux, faiblesse des filets de protection sociale.

Au Sénégal même, la mémoire de ces tensions est longue. En avril 2008, des manifestations contre la vie chère avaient dégénéré en affrontements à Dakar après avoir été interdites par les autorités, dans un contexte de flambée mondiale des prix alimentaires qui avait touché simultanément la Côte d’Ivoire et d’autres pays africains. Plus loin encore, les émeutes de 1988, si elles étaient d’abord liées à une contestation électorale, s’inscrivaient dans un malaise économique et social profond qui avait conduit à la proclamation de l’état d’urgence à Dakar. Ce précédent rappelle que la question du pouvoir d’achat a, au Sénégal, une capacité de débordement politique que les gouvernements successifs ont toujours sous-estimée.

Un test de légitimité pour le nouveau régime

La question posée par la campagne « 30 jours pour le juste prix » dépasse le seul registre économique. Elle interroge la capacité de Pastef à gérer la désillusion que génère inévitablement le passage de l’opposition au pouvoir. Un parti qui a construit sa légitimité sur la dénonciation des insuffisances de ses prédécesseurs se retrouve désormais en position de cible.

La réponse du gouvernement sera lisible à plusieurs niveaux : la mise en œuvre effective des mesures annoncées (Observatoire de la vie chère, contrôle des loyers, accords sectoriels sur les prix), mais aussi la manière dont l’exécutif communique sur ses contraintes réelles. Entre un discours de rupture qui promettait des résultats rapides et les ajustements structurels imposés par les créanciers internationaux, le régime navigue dans un espace politique étroit. La durée de la contestation, et sa capacité à produire des effets électoraux, dépendra en grande partie de la vitesse à laquelle les ménages sénégalais percevront une amélioration tangible de leur quotidien. Le calendrier politique, lui, n’attend pas.

Sources