Dix-huit pays africains réunis à Kampala du 5 au 8 octobre 2026, un mécanisme institutionnel créé, un secrétariat confié à l’Ouganda, et aucun calendrier ni financement annoncés. La conférence sur la sécurité africaine illustre une fois de plus le hiatus structurel entre les ambitions déclaratives des sommets continentaux et leur traduction opérationnelle.
Des engagements sans architecture financière
La conférence de Kampala a réuni les chefs de la défense de plus de dix-huit pays autour de trois catégories de menaces, terrorisme, cyberattaques et catastrophes climatiques, et a formellement acté la création d’un mécanisme de coordination dont le secrétariat sera basé à Kampala. C’est là, précisément, que s’arrête la substance vérifiable des engagements.
Aucun financement durable n’a été annoncé à l’issue des travaux. Cette lacune n’est pas anodine : elle reproduit l’un des vices congénitaux des initiatives sécuritaires africaines. Le précédent du Fonds pour la paix de l’Union africaine est éloquent. Doté d’une cible de 400 millions de dollars, ce fonds ne disposait en 2025 que de quelques millions effectivement distribués pour la prévention et la médiation. Plus révélateur encore : selon les données de l’Union africaine, en 2024, seulement 34 des 55 États membres, soit 62 %, avaient effectivement versé leurs contributions au Fonds pour la paix. Près de deux États membres sur cinq s’abstiennent, ce qui rend tout mécanisme de financement collectif structurellement fragile dès sa conception.
La dépendance aux bailleurs extérieurs n’est pas moins préoccupante. Le partenariat UE-UA prévoyait 730 millions d’euros pour les opérations de soutien à la paix sur la période 2021-2025, mais ces fonds sont affectés à des opérations déterminées, non à une réserve permanente dont pourrait bénéficier un nouveau mécanisme de coordination comme celui issu de Kampala.
Le G5 Sahel comme miroir déformant
L’histoire récente de la coopération militaire africaine fournit un étalon de mesure particulièrement sévère. Le G5 Sahel, dissous en 2024 après une désintégration en cascade, constitue le cas d’école le plus documenté de la décennie. L’organisation théorique reposait sur une force conjointe d’environ 5 000 militaires, qui n’avait jamais atteint que 75 % de sa capacité opérationnelle prévue, faute de financement, de formation et de matériel adéquats.
La séquence des retraits, Mali en mai 2022, Burkina Faso et Niger fin novembre 2023, a vidé l’institution de sa substance avant même que la dissolution formelle ne soit prononcée. Comme l’analysait Le Figaro en décembre 2023, le bilan aura été « maigre » au regard des ambitions initiales. Le retrait malien à lui seul avait privé la force d’un contingent d’environ 1 400 soldats, une masse critique impossible à compenser à court terme.
Ce n’est pas l’absence de mécanisme institutionnel qui a condamné le G5 Sahel : c’est l’absence de volonté politique durable et de financement prévisible dans un contexte de tensions croissantes entre capitales sahéliennes. La conférence de Kampala ne semble pas avoir tiré les leçons de cet échec, du moins dans ses conclusions publiques.
La Force africaine en attente : trente ans de promesses incomplètes
Si le G5 Sahel représente l’échec récent, la Force africaine en attente (FAA) illustre le problème structurel de long terme. En 2025, selon le rapport d’intégration africaine de l’Union africaine, la FAA n’est pas pleinement opérationnelle au niveau continental. Elle repose sur cinq composantes régionales, chacune théoriquement constituée d’une brigade d’environ 5 000 personnels, mais son niveau de préparation reste inégal selon les zones et les États contributeurs.
L’objectif de déploiement en dix jours après autorisation du Conseil de paix et de sécurité n’est pas garanti dans la pratique. Les obstacles sont connus : transport stratégique déficient, soutien médical insuffisant, communications fragmentées, interopérabilité des équipements lacunaire. Les crises récentes ont systématiquement été traitées par des dispositifs ad hoc, la Force multinationale mixte contre Boko Haram, l’opération Shujaa en RDC, plutôt que par une mobilisation de la FAA continentale.
Le mécanisme issu de Kampala prétend combler ce vide de coordination. Mais l’exemple de la FAA rappelle qu’une architecture institutionnelle formelle n’est pas une garantie d’efficacité opérationnelle. Les mêmes déficits, financement, logistique, engagement politique, risquent de se reproduire si le nouveau secrétariat kampalaïen ne dispose pas de ressources propres et d’un mandat précis.
Le partage du renseignement : obstacle politique autant que technique
La conférence de Kampala a également évoqué le renforcement du partage de renseignement entre États membres. C’est sur ce point que les obstacles sont peut-être les plus résistants, car ils sont à la fois juridiques et politiques.
Les cadres formels existent : le Comité africain du renseignement et de la sécurité (CISSA) au niveau continental, l’Initiative d’Accra en Afrique de l’Ouest, les réseaux policiers INTERPOL. Une évaluation d’INTERPOL publiée en 2025 souligne pourtant que seuls six pays africains avaient ratifié les conventions pertinentes en matière de cybersécurité, secteur pourtant explicitement au cœur des discussions de Kampala.
Le problème n’est pas l’absence de cadres, mais l’écart entre leur existence juridique et leur mise en œuvre. Les États hésitent à transmettre des renseignements susceptibles de révéler leurs sources ou leurs capacités. Les tensions diplomatiques, sanctions régionales, coups d’État, retraits d’organisations, peuvent interrompre du jour au lendemain des canaux patiemment construits. Les rivalités institutionnelles entre services de sécurité, à l’intérieur même d’un État, créent des silos qui limitent la fluidité de l’information. Sans mécanisme de confiance structuré et sanctuarisé des aléas diplomatiques, le partage de renseignement restera un vœu de communiqué final.
L’Ouganda, hôte stratège
Le choix de l’Ouganda comme siège du secrétariat n’est pas neutre. Kampala dispose d’une crédibilité opérationnelle réelle en matière de déploiements multilatéraux : le pays a été le premier contributeur de l’AMISOM en Somalie dès mars 2007 et comptait encore plus de 3 000 militaires dans le dispositif successeur ATMIS en 2023. Selon Le Monde, l’armée ougandaise est devenue un acteur « discret mais très influent » dans la région des Grands Lacs, notamment à travers l’opération Shujaa en RDC.
Cette expérience confère à l’Ouganda une légitimité sécuritaire que peu d’États africains peuvent revendiquer à ce niveau d’engagement multilatéral. Elle lui confère aussi des intérêts régionaux propres, dans les Grands Lacs, dans la Corne de l’Afrique, qui ne se confondent pas nécessairement avec ceux d’un mécanisme continental équilibré. Un secrétariat n’est jamais tout à fait neutre par rapport à l’État qui l’héberge.
Les conditions d’un mécanisme qui dure
Les études comparatives sur les mécanismes de coordination militaire régionale hors Afrique, notamment en Asie du Sud-Est, pointent vers une conclusion contre-intuitive : les dispositifs les plus durables ne sont pas les plus ambitieux institutionnellement. La coopération contre la piraterie dans le détroit de Malacca a fonctionné parce qu’elle ciblait une menace précise, reposait sur des intérêts convergents et préservait la souveraineté de chaque État participant. À l’inverse, les mécanismes qui prétendent imposer une stratégie commune malgré des intérêts divergents échouent systématiquement.
Pour le mécanisme issu de Kampala, trois conditions s’imposent si l’on veut éviter de rejoindre le cimetière des initiatives de coopération africaine. Premièrement, un financement prévisible assis sur des contributions contraignantes, non une dépendance aux bailleurs extérieurs aux priorités fluctuantes. Deuxièmement, un calendrier d’exécution assorti d’indicateurs vérifiables, qui transforme les engagements politiques en obligations mesurables. Troisièmement, un mandat circonscrit à des menaces précises plutôt qu’une vocation généraliste qui disperse les ressources et dilue les responsabilités.
La conférence de Kampala a posé les fondations d’une structure. Elle n’a pas encore décidé si cette structure sera habitée ou vide. La réponse viendra non pas du prochain sommet, mais des lignes budgétaires que les dix-huit États membres accepteront, ou non, de voter dans les mois qui viennent.
Sources
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Dissolution du G5 Sahel : un maigre bilan après neuf ans d’existence : Le Figaro, décembre 2023
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Fin de parcours pour la Force conjointe du G5 Sahel : quels enseignements en tirer ? : The Conversation, 2024
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Rapport d’intégration africaine 2025 – Union africaine : Commission de l’UA, juillet 2025
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Rapport de la présidente de la Commission sur l’opérationnalisation de la Force africaine en attente : Union africaine / PeaceAU
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Contributions au Fonds pour la paix de l’UA – données 2024 : Union africaine, 2024
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INTERPOL Africa Cyberthreat Assessment Report 2025 : INTERPOL, 2025
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Les opérations de paix en Afrique : enseignements tirés depuis 2000 : Africa Center for Strategic Studies
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Huit priorités pour l’UA en 2025 : International Crisis Group, février 2025